Changer le monde : comment est-ce possible ?
Un lecteur sur Agoravox - le Journal Citoyen m’interpelle sur
le capitalisme et toutes ces sortes de choses qui vont avec, le monde
qui va, la tendance à la défausse des parts frileuses (donc souvent «
réactionnaires ») de chacun des peuples (exporter chez le voisin ses
nuisances démographiques, politiques et terroristes, déchets et coûts
du travail...). Comment garder une volonté de changer le monde sans
paraître ridicule ? Comment oser prétendre à l’utopie sans être
irréaliste ?
Bonne
question. Pour ce lecteur, il faut d’abord poser les hypothèses du
débat : coopération, paix, respect de l’autre, défaut de nuisances.
Mais, il en convient, il s’agit d’utopies, c’est-à-dire d’un état
idéal, donc jamais accessible, dont il faut s’efforcer de se
rapprocher le
plus possible. Sur ce point, qui serait en désaccord, sauf les « moi-je »
conservateurs, un peu partout dans le monde, ou les ambitieux qui
jouent perso (je pense à M. Fabius, à M. Sarkozy, du moins dans l’image
médiatique qu’ils donnent ou laissent donner d’eux) ?
Ce qui m’importe, c’est de sortir des grands mots, car ils donnent bonne conscience mais ne présentent pas la plus petite amorce de réalisation de ce qu’on veut. La pose théâtrale ne résout aucun problème concret, sauf de conforter l’ego de ceux qui paradent sur scène. Pour étendre la paix et la concorde, pour remplacer la compétition tous azimuts par l’émulation, pour garantir à chaque citoyen la dignité, pour respecter la liberté de chacun d’aller, de dire, de créer et d’entreprendre, pour assurer, au mieux, un intérêt qui soit le plus général possible, je ne vois aucune « révolution » qui nous donnerait la clé d’un « nouveau monde » tout fait, dans lequel il suffirait de le vouloir pour y entrer. Je vois plutôt des possibles qui soient pensés, des changements expliqués et des ajustements négociés de ce qui existe aujourd’hui - car il est titanesque de faire bouger des inerties telles, que chacun peut reconnaître : démographies, intérêts du développement (donc course aux matières premières et pollution), régimes politiques qui se tiennent les uns les autres (par le pétrole, entre autres) incitant par là-même au terrorisme pour se faire entendre « à la palestinienne », etc. Les peuples, les sociétés et les mentalités des hommes sont lourdes, et lentes à bouger. Nul n’est Dieu (ou rarement), il faut en tenir compte.
Donc expliquer, débattre, se mettre d’accord sur les fins, explorer les
voies pour y parvenir, commencer par ce qui est à notre portée. Et ce
qui est à notre portée c’est, dans l’ordre de proximité : soi-même, son
cercle de famille, d’amis et de collègues et connaissances, sa région,
son pays, l’Europe en construction, le reste du monde. Le plus facile
et le plus évident, c’est soi-même. Chacun doit se poser des questions,
si possible les questions utiles à un progrès, et ne pas en rester
aux vœux pieux, mais amorcer des réponses concrètes à des situations
concrètes. Par exemple, acheter toujours moins cher entraîne à toujours délocaliser le travail
; exiger toujours plus de l’État entraîne toujours plus d’impôts ; se
laisser aller à l’hypocondrie permanente et à la surenchère de soins
creuse le gouffre de la sécurité sociale, au risque de la faire, à terme
éclater ; sacrifier aux manuels de management à la mode Outre-Atlantique fait des dégâts sociaux dans des pays inadaptés aux
règles américaines, donc contrevient à une saine économie. Et ainsi de
suite. Pour cela, s’informer, se documenter, réfléchir posément,
revenir sur l’ouvrage après l’avoir laissé mûrir. Chacun selon ses
spécialités, ses tropismes, ses humeurs ; nul n’est omniscient, ni
infaillible, mais chacun peut apporter son regard particulier, le
soumettre aux autres, et que du débat sorte une idée large, ou une
proposition concrète utile. Le débat, dans les termes de la courtoisie
et de la logique, fait avancer les choses (voir « Le Banquet » de Platon et la méthode de Socrate).
Ce débat privé, chacun peut le rendre public via les forums, les blogs, Agoravox, journal citoyen, les « Opinions » des journaux. C’est
l’essence même de la démocratie, fondée empiriquement en Grèce voici
2000 ans, par la parole et ses conséquences : les mots objectivent
la pensée ; jetés sur la place publique, ils font l’objet de critique constructive, d’examen logique et d’analyse historique et sociale ;
ces mots, renvoyés à leur auteur par la parole des autres, lui
permettent de réfléchir (à la façon d’un prisme plus que d’un
miroir), les critiques, analyses et mises en perspectives font en lui
résonner sa pensée. Ainsi le discours progresse, de façon dialectique, par échanges, où le moment qui suit est toujours plus riche que le
moment qui précède, puisqu’il intègre (un mot profond, intégrer !)
le premier mouvement, puis l’apport des autres, puis la réflexion, pour
un second mouvement, et ainsi de suite. C’est comme cela qu’on
avance, et non en assénant des vérités premières style show TV,
slogans de manifs ou discussions de café du commerce. Le citoyen soucieux d’être libre
de sa réflexion, et responsable de ses positions, conscient qu’il lui
faut échanger et débattre car il ne fera rien tout seul, participera
aux débats de société, s’associera pour militer, poussera les
politiciens à prendre en compte l’intérêt général de la société, et non plus
seulement son propre ego d’énarque-médiatique, content de soi, avide de pouvoir personnel, et sauveur de la France.
En analysant le monde tel qu’il va et les masses qu’il remue
(démographie, capitaux, matières premières, intérêts nationaux, etc.),
le citoyen français se rendra compte que son pays est bien petit tout
seul, comme le citoyen est petit sans les associations ou les partis.
Qu’il lui faut, pour agir, se rapprocher de pays proches par la culture,
la volonté de vivre ensemble en paix et les intérêts économiques (en
3e position, vous le remarquez). Donc construire l’Europe, car
partout
dans le monde se font jour des zones politico-économiques puissantes
qui défendent leurs intérêts (Alena, Mercosur, Asean, CEI). Il lui faut
définir quelle Europe en termes culturels incarnés par la géographie
pour notre génération (rien ne peut aller trop vite, sauf à diluer les
fins, toute société a besoin d’un temps d’apprivoisement et de
construction). Avec quelles alliances, en termes de sécurité dans le
monde (Eurocorps, future armée européenne, OTAN ?). Pour quelles fins
économiques ? Une monnaie commune ne va pas sans une politique
économique et fiscale un tant soit peu commune (peut-être pas aussi
intégrée qu’aux États-Unis, mais en tout cas plus qu’aujourd’hui en
Europe) ; des normes communes de concurrence, de droit du travail et
des sociétés, d’immigration, de douane, sont indispensables si l’on
veut créer une entité qui se tienne, dans un monde où émergent des
géants tels que la Chine, l’Inde et le Brésil. Pour créer cette
dynamique européenne, qui œuvre en faveur d’un ensemble plus homogène,
qui ait la taille requise pour exister dans un monde globalisé, il faut
encourager les organismes collectifs européens. Donc, ne pas laisser les
politiciens égoïstes confisquer, dans chaque pays, le débat au profit
de leur « moi-je » ambitieux. Donc, ne pas laisser dériver les « yakas »
sans réflexion ni effets, notamment les « utopies » régressives du «
chacun chez soi », pour réaliser notre société idéale dans notre petit
coin à nous, que le monde nous enviera tellement qu’il viendra nous
copier ou nous supplier de s’allier (« lol ! » comme diraient les
ados).
Le reste du monde est plus loin de chacun d’entre nous. Non par manque de curiosité ni désintérêt, mais parce qu’il se compose d’ensembles et de mouvements sur lesquels il est illusoire d’avoir une grande prise immédiate et concrète (ce n’est que dans le temps que les effets politiques se font sentir : les médicaments, les semences, l’aide au développement...). Il faut donc déléguer aux entités constituées pour ce faire une partie de l’action concrète. Rien n’empêche chacun de contribuer à la bonne marche du monde par ses opinions exprimées, par ses dons aux œuvres, par une action dans les organismes internationaux ou, simplement, par les voyages qui permettent d’aller voir et de rencontrer autrui, d’échanger et de donner une autre image des occidentaux que celle des seuls médias. Mais l’action efficace passe par le Parlement européen, par l’ONU, par les associations internationales pour la culture, l’environnement, la santé, le développement, sans exclusive.
Voici posées les étapes d’un débat pour changer le monde. Je les veux réalistes, concrètes, afin que chacun n’en profite pas pour dire « on ne peut rien » ou « yaka faire ». Ni renoncement, ni bonne conscience mais - pas à pas - le débat, l’action possible, le rêve utile. (« A vos com’ », comme le dirait encore une fois la jeunesse du monde)...
