Comme chat et chien
Inimitié chronique.

Mademoiselle Scarlett est une chienne à l'humeur paisible. Son maître ne cesse d'avertir les passants de son sempiternel : « Elle est gentille » ce qui se confirme le plus souvent puisqu'elle aime à recevoir des caresses de la part d'inconnus. Il suffit que ceux-là n'éprouvent aucune répulsion à son égard ni ne se coiffent d'une capuche qui entraîne le plus souvent des aboiements véhéments. La petite chienne se fie donc à l'apparence pour régler son humeur. En cela, elle ne diffère en rien de ces curieux individus qui marchent debout sur leurs pattes arrière.
Comme elle dispose d'un pedigree, elle se targue d'être une chienne de race, née de bonne famille sans avoir renié son sang de basset fauve de Bretagne, elle ne supporte absolument pas ces curieux congénères qui sont issus de tous les croisements possibles, enfantés sous une gouttière ou sur les toits. Elle les trouve férocement antipathiques au premier regard ce qui déclenche immédiatement son courroux.
L'éternelle demoiselle, puisque son maître l'a privé des joies de l'enfantement, montre des dents, aboie et ne tarde pas à foncer tête baissée vers ce félin si peu matois selon sa conception du règne animal. Il convient néanmoins de préciser que les chats ne sont pas l'unique catégorie qui déclenche pareille réaction. Dans l'esprit d'une petite chienne de chasse spécialisée dans la traque du sanglier, il convient de se faire les crocs sur tous ceux qui ne sont pas de l'espèce canine.
En dépit de cette agressivité atavique, ce sens de la traque acquis au fil des générations au contact des chasseurs, elle avoue une préférence marquée ou plus exactement une aversion chronique pour le minou. Qu'importe l'animal en question, il est jugé sur le champ et condamné à sa sournoise attaque.
Hélas pour elle, elle se trouve toujours le bec dans l'eau quoique ce ne soit jamais la ligne de fuite du matou. Sans faire autant de simagrées que la petite chienne, prisonnière du reste de sa laisse, le chat prend la fuite avec élégance, souplesse et silence, sans même un regard pour cette féroce mauvaise coucheuse qui lui cherche des noises.
Entravée par sa longe, la querelleuse n'a d'autre recours que de gueuler sa déception de ne pouvoir en découdre. Elle fait grand tapage avant que de se rendre à l'évidence une fois encore. Son ennemi héréditaire a une fois encore pris la tangente sans même que ce soit la poudre d'escampette. À distance, il la nargue pour attiser encore l'ire canin.
Se peut-il que cette haine ancestrale soit reconductible chez quelques humains ? On peut légitimement s'interroger sur certains comportements qui courent désormais nos rues et causent parfois grands tracas et regrettables dégâts. Qui sont les chats, qui sont les chiens ? La question demeure sans réponse puisque souvent et fort abusivement ils sont tous qualifiés de loups ou de bêtes fauves.
Ils ne mordent pas. Ils fondent sur leurs adversaires pourvu que ceux-ci soient en situation de faiblesse ou en sous-nombre pour les rouer de coups surtout quand ils sont à terre. Point besoin d'aboyer pour montrer leur fureur et leur bestialité. Ils disposent d'injures qui en dépit de leurs agissements, attestent encore qu'ils sont issus de la race humaine.
Le souci avec eux, c'est qu'ils ne sont pas au bout d'une laisse et que depuis quelques temps, par calcul et intérêt, des gens importants ont décidé de leur lâcher la bride tout en prenant parti pour les uns au détriment des autres. S'ils sont comme chat et chien, nul dans le lot tourne les talons par indifférence.
Chacun de leur côté, ils vouent une haine mortelle pour ceux d'en face. Leur seul point commun réside dans la vêture de combat : cagoules et capuches car les fauves urbains ne vont jamais la tête haute. Ils doivent savoir au plus profond de ce qui leur reste de conscience, qu'il n'y a pas lieu d'être fier d'agir ainsi, pire que des bêtes !
Illustrations de Adriaen Cornelisz Beeldemaker


