L’effort a changé d’adresse
On soulève encore. On calcule encore. On cherche encore.
Mais plus toujours au même endroit.

Le maçon d’autrefois portait, mesurait, levait. L’employé tenait les stocks de tête, convertissait, lisait un plan. Aujourd’hui, une part de cette charge a quitté le travail et l’école. Elle s’est installée ailleurs : dans la « salle », sur la grille de jeu, dans le marathon, le trekking « ++ », le jeu qui promet de muscler le cerveau. L’effort n’a pas disparu. Il a changé d’adresse et de régime.
Cette migration se lit chez les adolescents et chez les adultes. Deux thermomètres la rendent comparable : PISA pour les 15 ans, PIAAC pour les 16-65 ans. Tous les deux mesurent lire, calculer, résoudre. Tous deux, sur la durée, donnent une image plus froide que le discours sur la montée des compétences. Tous deux, surtout, sont des instruments. Mais un instrument qui devient la cible de l’apprentissage s’use.
Deux thermomètres, une même pente
PISA 2025 place la France près de la moyenne OCDE : 458 en mathématiques, 456 en lecture, 483 en sciences. Par rapport à 2022, la France recule de 16 points en maths et de 18 en lecture. Par rapport à 2015, la part d’élèves sous le niveau 2 a nettement augmenté.
Ce n’est pas un cas isolé : entre les années 2015 et 2025, la moyenne des pays de l’OCDE a perdu l’équivalent d’une année d’apprentissage en mathématiques et davantage en lecture.
Chez les adultes, PIAAC 2023 est moins spectaculaire, un peu plus tenace. En France, les scores de littératie, de numératie et de résolution de problèmes se situent un peu sous la moyenne des pays participants.
Entre 2012 et 2023, la lecture recule, le calcul tient, les écarts s’élargissent. Environ un adulte sur quatre reste au niveau le plus faible en lecture comme en calcul. Il ne s’agit pas d’ un krach mais d’une érosion, et d’une polarisation.
Les deux enquêtes ne mesurent pas les mêmes âges. Elles suffisent à un parallèle : ce que l’école peine à installer à 15 ans, le travail ne le rattrape pas ensuite.
Le travail a délégué l’effort ; le loisir l’a attiré, racheté, l’a mis en compétition
Pendant que ces courbes s’infléchissent, d’autres montent.
Le marché français des salles pèse plus de deux milliards d’euros, avec plus de six millions d’abonnés. On y vient le soir soulever ce que la journée n’a plus exigé. Le corps, déchargé par la machine, le siège, l’écran, le chariot, réclame une charge volontaire. L’effort physique n’a pas été aboli. Il a été exterritorialisé. Il s’achète à l’heure.
Même déplacement pour l’esprit. Le calcul a quitté la caisse. L’orientation a quitté la carte. Ils reviennent, déguisés, dans les grilles, les escape games, les applications de « brain training ». On s’entraîne à chercher parce que plus rien, dans la journée, n’y oblige.
Ce loisir n’est pas seulement un refuge. Il est devenu un stade.
Dans le travail de la plupart, la compétition est absente ou vaine. On ne « gagne » pas une journée de reporting. On n’améliore pas son temps de réunion. Les classements officiels — bonus, évaluation annuelle, badge interne — concernent peu de monde et disent peu de la tâche. L’effort professionnel reste souvent sans adversaire et sans chronomètre.
Le soir, c’est l’inverse. On paie pour être mesuré. Charges, répétitions, records personnels. Allure, dénivelé, marathon, ultra. Sudoku contre la montre. Sur LinkedIn, le jeu Zip demandait seulement de relier les cases dans l’ordre. On y a ajouté ce que le jeu ne demandait pas : le temps. Le parcours ne suffisait plus. Il fallait une performance.
Rien de pathologique. Quand le métier n’offre plus de compétition lisible, on en invente une ailleurs. L’effort choisi se dote d’un score parce que l’effort nécessaire n’en a plus. Le poids, le chrono, le niveau 7 du Sudoku ne négocient pas.
L’entreprise a tout compris — à moitié
Une partie du monde professionnel a vu le mouvement et tente de le rapatrier.
L’affiche le dit sans détour : Tout pour faire vivre le sport. Pas : tout pour faire vivre le métier. Le sport d’entreprise, le challenge inter-services, le bon d’achat matériel, le « well-being » en basket, la rentrée des PROs. On réintègre l’effort au siège, pour en récupérer les effets secondaires : santé, cohésion, fidélisation, image, moins d’arrêts, un collectif qui se touche enfin autre part que dans un fil de mails.
L’effort revient dans l’entreprise — en tenue de sport.
C’est lucide. L’effort choisi a des retombées que l’effort administratif n’a plus. Une entreprise qui offre le sport ne se trompe pas de levier : elle importe un régime où les gens acceptent encore de peiner, de se comparer, de progresser.
Mais le rapatriement a une limite. On fait rentrer le loisir d’effort dans l’enceinte du travail. On ne rend pas pour autant le travail lui-même plus résistant. On peut avoir un challenge running le jeudi et, le vendredi, un tableau de bord que personne ne sait encore lire sans l’outil. Le corps revient. Le geste professionnel, lui, peut rester délégué.
Autrement dit : l’entreprise récupère les effets induits de l’effort (endurance, humeur, appartenance). Elle ne récupère pas automatiquement l’effort situé — celui qui consiste à tenir un calcul, une phrase, une décision, sans filet. Le sport en entreprise est un bon voisinage. Il ne permet pas encore un changement d’adresse du savoir-faire.
(Et pourtant) Les instruments s’usent — et masquent une part de la baisse
Les scores ne photographient pas seulement ce que l’on sait. Ils photographient ce que le système a appris à montrer.
Dès qu’un examen, un test, un essai professionnel devient la cible, on apprend l’instrument. Reconnaître le genre de l’item. Placer le mot-indice. Produire le livrable qui « fait compétence ». Quand la mesure devient l’objectif, elle cesse d’être une bonne mesure. Loi de Goodhart. Visage scolaire : l’exercice déjà costumé. Visage adulte : certification, assessment, grille de soft skills. On habite l’épreuve. On habite moins le problème.
Roland Gori décrivait une société qui fabrique des imposteurs sans fraudeurs : la forme l’emporte sur le fond, la procédure sur le travail, la réputation sur la compétence. On y vit à crédit — au crédit des signes que le système récompense.
Deux effets, à tenir ensemble.
Inflation d’apparence. Diplômes, items, entretiens fluides circulent plus longtemps que le fond. On « a » la compétence comme on « a » un badge.
Déflation réelle, plus tardive. Même PISA et PIAAC, conçus pour échapper au bachotage national, deviennent des genres. On enseigne le style de la question « de la vie réelle ». Quand, malgré cela, les courbes fléchissent, le chiffre n’est plus un plafond de gravité. C’est un plancher. Ce qui n’entre plus dans l’item — lire un texte long sans stratégie de test, calculer hors format, écrire sans modèle, décider sans mot-indice — a pu reculer davantage sans que cela soit visible/mesuré.
Jamais on n’a autant évalué. Jamais les fondamentaux mesurés n’ont paru si fragiles. Ce n’est pas une contradiction. C’est le coût d’un apprentissage sur la mesure.
Même le loisir s’y plie : Zip n’était qu’un chemin ; le chrono en a fait un indicateur.
L’effort gratuit se dote d’un tableau de bord dès qu’il veut exister.
Ce que le parallèle révèle
Chez les jeunes, l’effort scolaire se déplace vers la performance de l’épreuve. Chez les adultes, l’effort professionnel se déplace vers la conformité du livrable — et, le soir ou le jeudi sport, vers une compétition qui rend la fatigue à nouveau lisible. Les deux mouvements se répondent.
On peut raconter cela comme une décadence. Ce serait paresseux. Les outils ont allégé la pénibilité, allongé la vie, ouvert des savoirs. Le problème n’est pas le raccourci. C’est le raccourci sans retour : ne plus jamais affronter la version longue de la tâche.
Une compétence tient si elle voyage, si elle résiste au faux, si elle revient sans que la consigne prononce son nom. L’école le sait, parfois, et l’oublie dès que l’indicateur presse. L’entreprise le sait, parfois, et croit le retrouver en finançant des baskets. Le loisir, lui, n’oublie pas : personne ne va à la salle pour avoir l’air d’avoir soulevé.
Il reste une question artisanale. Où voulons-nous que l’effort habite ? Dans les lieux où on le mesure, au risque de le fausser ? Dans les lieux où on le joue — y compris au milieu de l’open space — au risque de le cantonner au score ? Ou, par instants, dans les tâches elles-mêmes : lire sans filet, calculer sans application, écrire sans modèle, décider sans tableau déjà rempli ?
On n’aura pas à choisir entre la machine, le sport d’entreprise et la peine. On aura à décider ce que l’on refuse de déléguer tout à fait. Et cela non par nostalgie du chantier ou de la dictée. Parce qu’une société qui n’exerce plus ses fondamentaux que dans le loisir — fût-il labellisé « PRO » — finit par ne plus savoir ce qu’elle mesure quand elle dit qu’elle sait.
L’effort a changé d’adresse.
On peut encore lui en ouvrir une, au milieu du travail et de l’école — avant que le seul endroit où il reste honnête soit la salle, le soir, ou le challenge du jeudi.
Note
PISA (OCDE), cycle 2025. PIAAC (OCDE), cycle 2023.
Goodhart : quand une mesure devient une cible, elle cesse d’être une bonne mesure.
Roland Gori, La Fabrique des imposteurs.
