Les nouveaux ragots
Comment, vous ne saviez pas !
Nous vivons une époque moderne qui amplifie à plaisir et étend à volonté ce qui jadis se contentait de se circonvenir à un lavoir, un bistrot, un caquetoire ou bien la place du bourg. Aimablement, les mauvaises langues allaient en ce temps-là leur train pour habiller Pierre, Pauline ou bien Jacqueline pour l'hiver, tailler un costard à Marcel et dire le plus grand mal de ceux du village voisin.
La médisance allait son train sans qu'elle atteigne des proportions qui touchent tout le canton ou s'étendent au-delà des limites du département. On se tirait dans les pattes à portée de langue de vipère, chacun y allant de son potin, de son cancan puis bien encore d'un commérage qui n'était pas de la seule responsabilité des commères.
Tous participaient peu ou prou à la diffusion de la calomnie avec plus ou moins de bonheur. Il fallait en effet maîtriser l'art de la confidence acide, du propos tenu pour secret, du sous-entendu malsain pour mettre en place une bonne petite rumeur à l'échelle du microcosme local. Si le mal en était redoutable, il se contentait cependant d'un rayon d'action fort limité tandis que monsieur le curé lors d'un prêche, l'instituteur durant une leçon de morale ou bien monsieur le maire lors d'un avis à la population pouvaient d'un mot, rétablir la vérité.
Le ragot était de petite taille même s'il pouvait blesser ou bien même faire de gros dégâts, déclencher une querelle qui s'envenime entre deux clans, deux familles, deux bourgades sans pour autant se répandre comme une traînée de poudre sans parvenir à être maîtrisé par ses boutefeux qui dans la plupart des cas avaient agi plus par bêtise, ignorance que par désir de détruire une réputation.
Nous avons franchi une étape décisive dans la capacité à nuire à grande échelle, à fabriquer du venin par calcul, vilenie et volonté combinées de salir. La toile est devenue l'instance du ragot de grande envergure, de la saloperie manifestement conçue pour dézinguer une réputation, une personne, un organisme, une institution, une nation. La liste des cibles potentielles est infinie alors que l'ambition n'a eu de cesse de grandir au point de devenir une arme de déstabilisation massive.
Le ragot numérique prend ses aises dans les réseaux sociaux, lave plus blanc que les lavandières d'autrefois et ne se contente pas de filer avec le courant. Il se répand tous azimuts, enfle, trouve de quoi se nourrir par l'apport toujours plus inventif de ses relais anonymes. Né le plus souvent au sein d'un groupuscule rémunéré pour inventer le pire, le propos scandaleux, injurieux, diffamatoire et mensonger prend de multiples formes au gré de sa diffusion et de sa transformation.
Il est même devenu un moyen étatique de mener une guerre de communication contre un pays. Il est arrivé à un tel point de sophistication et de vraisemblance feinte qu'il passe toujours pour une information authentique que s'empressent de relayer les braves gens. Cette fois, ce sont nos démocraties qui risquent de mourir sous les coups sans cesse assénés contre des dénégations qui ne sont plus qu'alternatives, partielles, tronquées, manipulées ou bien falsifiées par ceux-là même qui sont chargés de riposter aux allégations sournoises de leurs rivaux.
À ce petit jeu de poker menteur, plus personne ne dit la vérité et surtout plus personne ne croit ce qui est dit. L’extension du domaine du faux prend une telle ampleur que nous vivons désormais dans un univers virtuel, dirigé par des dirigeants potiches, commenté par des médias factices à destination d'individus incapables de se retrouver dans cet écheveau de mensonges.
Les Ragots par myriades font grand bruit, un bruit sans fond ni repère tandis que ce qu'ils nomment « Intelligence Artificielle » se contente le plus souvent de n'être qu'un nouveau vecteur de la désastreuse infox mondialisée.



