mercredi 13 mars - par Laurent Haddad

Ma béquille sociale

Laisse-t-on facilement sa place à un handicapé dans les transports en commun ?

extrait du "Petit journal de mon Guillain-Barré :  20 Février 2018 

"Ma béquille sociale"

Il y a une chose à propos de laquelle je voulais écrire depuis longtemps mais j’attendais d’en apprendre un peu plus pour trouver un bon angle et des expériences intéressantes.

Depuis plusieurs mois, après la paralysie totale, le fauteuil roulant, le déambulateur, et les deux béquilles, je marche à présent avec une béquille bien que je puisse faire quelques mètres sans béquille désormais.

Cette béquille me rassure, me permet de moins perdre d’énergie sur mes appuis, de monter et descendre les escaliers, assure ma stabilité et fait comprendre aux gens que je ne suis pas une personne avec une mobilité « classique ».

Et on me pose souvent la question à ce propos : « Quand tu es dans les transports en commun avec ta béquille, est-ce qu’on te laisse une place assise ? »

Vaste question, car depuis des mois, j’ai vécu des centaines de situations et au travers de cet article, je voulais vous parler aujourd’hui d’une expression que j’ai inventée : la béquille sociale.

Petit florilège en vrac des personnes que j’ai croisées : je suis certains que chacun d’entre vous se reconnaitra dans une de ces catégories…

La situation : J’arrive dans un bus, un train, un métro ou un arrêt de bus/train, toutes les places sont prises. Je claudique avec ma béquille vers les occupants.

Catégories « Les civiques »

 

  • Les silencieux :

Ils savent qu’ils sont assis alors qu’une personne en béquille vient vers eux. Ils se lèvent discrètement et laissent leur place sans problèmes

 

  • Les ronchons :

Ils savent qu’ils sont assis alors qu’une personne en béquille vient vers eux. Ils se lèvent et laissent leur place mais n’ont pas l’air très content de le faire. Leur visage annonce « eh zut, pour une fois que j’étais bien assis, faut qu’un gars en béquille se pointe ! »

 

  • Les pragmatiques :

Ce sont des civiques comme les précédents… sauf qu’ils descendent à la prochaine et cela leur fait moins mal de laisser leur place

 

  • Les marketing :

Comme les autres civiques, ils se lèvent et laissent leur place. Mais en se levant, ils lancent un bruyant : « Prenez ma place monsieur ! », pour que pratiquement tout le wagon/bus entend tellement les décibels montent, et histoire de dire « Vous avez vu, c’est moi, qui lui ai laissé courageusement ma place »

 

  • Les sournois :

Mix entre les marketing et pragmatiques. Ils descendent à la prochaine mais font quand même savoir à tout le monde qu’ils sont de formidables personnes
 

Catégorie « Les très jeunes (3 – 8 ans) »

Les très jeunes n’ont pas encore, pour la plupart, la notion des règles dans la société française et on ne peut leur en vouloir. Par contre, en fonction de l’attitude de leurs parents, on trouvera différentes catégories de têtes blondes.
 

  • Les avancés :

Ce sont des petits civiques silencieux qui connaissent déjà les règles et se lèvent spontanément en me voyant arriver sans que leurs parents aient à intervenir


Il n’y a pas, et heureusement, d’avancés pragmatiques, marketing ou sournois.
 

  • Les obéissants calmes :

Ils ne connaissent pas les règles et leurs parents leur apprennent en me voyant, à devenir des civiques silencieux en leur demandant de se lever pour me laisser leur place. Ils se lèvent et ne montrent aucun signe d’agacement

 

  • Les obéissants ronchons :

Ce sont les mêmes que les précédents, sauf que se lever les gênent et ils le font souvent savoir, parfois bruyamment. Je ne peux leur en vouloir car souvent, ils ne comprennent pas pourquoi ils doivent laisser leur place

 

  • Les enfants cocoonés :

Leurs parents sont assis aussi et leur demandent de se lever mais ils les prennent sur leurs genoux pour éviter la station debout à ces petit bout ’chou
 

  • Les enfants princes :

Leurs parents sont assis aussi mais au lieu de leur demander de se lever ou de les prendre sur leurs genoux, ils laissent assis ces petits princes et se sacrifient en me cédant leur propre place

 

  • Les enfants rois :

Là, les petit sont assis et les parents sont debout quand j’arrive. Ils ont préféré se sacrifier pour ne pas fatiguer les petits petons de leurs grands bébés. Ils vont quand même leur demander de se lever pour me laisser la place
 

  • Les enfants empereurs :

Ce sont les enfants rois précédents mais là, les parents préfèrent laisser un handicapé en béquille debout plutôt que de faire lever ces petits « césar » qui sont si bien assis

 

Catégorie « Les ados et pré-ados »

Eux savent pour la plupart les règles de civisme dans les transports.
 

  • Les comme les adultes :

Rien à dire pour ceux-là, ils se comportent aussi bien que les civiques silencieux. Parfois même de façon encore plus spontanée
 

  • Les rien à foutre :

Ceux-là me voient arriver, connaissent la règle au vu du regard qu’ils me jettent mais se foutent complètement de mon handicap : « t’es en béquille ? ben tant pis pour toi mon pote, j’vais pas me lever pour si peu »

 

  • Les 2.0 :

Ceux-là sont plongés dans la dernière vidéo de Taylor Swift ou dans Fifa 2019 et semblent avoir oublié le monde extérieur. Ils ne me voient pas, n’entendent pas les lourdes frappes de béquilles que je fais exprès de faire raisonner par terre à côté d’eux, et donc pour avoir leur place, je peux toujours courir (enfin quand je pourrai courir hein !)

 

  • Les « putain mais lève-toi, toi au lieu de me saouler » :

Ceux-là sont en groupes d’ados assis. Ils m’ont tous vu arriver et savent que l’un d’entre eux doit se lever car ce ne sont pas des « rien à foutre ». Mais ils vont se livrer à un jeu de résistance poussé pour retarder le moment où leur conscience les fera se lever, espérant que la conscience du copain ou de la copine réagira avant la leur.

Ça s’observe sans se parler mais les yeux se disent « allez Kévin fais pas le lourd, lève-toi pour laisser ta place au monsieur » et Kévin répond avec les dans les yeux un « putain mais lève-toi toi au lieu de me saouler »
Au bout d’un moment d’éternité, l’un d’entre eux craque et se lève dégoûté, laissant les autres morts de rire intérieurement

 

Catégorie « Les divers »

Quelques comportements d’adultes avec des réactions diverses.


 

  • Les cloisonnés :

Ceux-là regardent leur portable, lisent, regardent dehors ou derrière moi mais ne semble pas me voir de bonne foi. Je reste donc debout
 

  • Les pseudos cloisonnés :

Une variante hypocrite des précédents. Ils m’ont vu mais se cloisonnent pour faire comme s’ils ne m'avaient pas vu

 

  • Les teneurs d’allumettes enflammées :

Une variante adulte des « putain mais lève-toi toi au lieu de me saouler »
Deux ou plusieurs adultes qui se connaissent ou pas, me voient arriver et là, ils prennent tous une allumette enflammée virtuelle comme dans Fort Boyard. C’est à celui qui tiendra l’allumette enflammée le plus longtemps possible sans se bruler les doigts : sous-entendu, ils restent assis le plus longtemps possible jusqu’à que l’un d’entre eux craque, vaincu par sa conscience et leur évite une capitulation en me laissant leur place
 

  • Les « je me lève mais pas pour toi » :

Certaines personnes ne veulent pas montrer qu’elles abandonnent. Elles se lèvent mais pas pour la raison qui est de me laisser la place, ça, ça serait renoncer, mais un coup de téléphone, ou se lever pour voir si le bus arrive, ou aller acheter le pain en attendant le bus …etc.
1000 autres raisons les ont poussés à se lever mais pas celle de céder sa place à un handicapé

 

  • Les rien à foutre version adulte :

Voir la version ado

 

  • Les moralisateurs :

Ceux-là sont debout et interpellent les gens assis soit par un regard insistant voir accusateur, soit par une invective verbale afin qu’ils se lèvent et me laissent la place. En général, une personne se lève et se transforme en civique ronchon (voir plus haut)

 

  • Les gonflés :

Ceux-là sont les mêmes que les moralisateurs sauf qu’eux sont assis. Ils engueulent les autres pour éviter de se lever eux même.
 

  • Les gardes du corps :

Il est un fait, je n’ose pas demander aux gens de me laisser leur place. S’ils ne le font pas, c’est eux avec leur conscience.
Mais il m’arrive d’être accompagné par une personne qui, elle, ose demander et interpelle les gens à ma place, souvent avec un ton de « vous n’avez pas honte ? ». En général, c’est très efficace et je récupère une place bien vite
 

  • Les chevaliers :

Variante quidam des gardes du corps. Ce sont des personnes inconnues qui jouent les bons samaritains pour me récupérer une place assise
 

  • Les altruistes :

Parfois, des handicapés, même plus touchés que moi, ou des personnes âgées voir très âgées se lèvent pour me céder leur place. Bien évidemment, je décline l’offre et s’ils insistent, je prétends descendre bientôt même quand il n’en est rien

Voilà cette petite galerie de portrait de mes expériences de « béquille sociale »,
 

Et vous ? vous vous êtes reconnus  ?

 

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3 réactions


  • foufouille foufouille 13 mars 10:56

    je croise souvent le modèle smartphone et j’écrase souvent des pieds car le débile ne comprend pas que le fauteuil va lui rouler sur les pieds.


  • Laurent Haddad Laurent Haddad 13 mars 17:30

    @foufouille : bonne méthode ça :)


    • foufouille foufouille 13 mars 17:54

      @Laurent Haddad
      bon, en fait, je préviens avant mais comme il réagit pas .......
      j’ai eu aussi le cas de la débile au milieu du chemin qui s’est pris un coup de godasse de sécurité car elle a pas voulu bouger.
      au bout de presque 2 ans de métro, j’ai écrasé un paquet de pieds.
      je te conseille le scooter PMR, c’est plus gros et ça fait peur.
      tu peux en acheter un en GB pour 2x moins cher que en france.


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