dimanche 1er décembre - par LATOUILLE

Quand foufoune devient censeur

Dans une époque où personne ne sait plus quel mot employer de peur de tomber sous le coup d’une loi ‑ judiciaire ou sociétale ‑ peut-on sans risque écrire un titre qui veut être un peu d’humour dans une société de plus en plus sinistre où les libertés disparaissent chaque jour au gré des actions des groupuscules d’influence ? Je n’ai jamais reculé devant la difficulté ni la prise de risque, ma carrière s’en est ressentie, alors je risque ce titre. À moins que je ne sois devenu un con (suivant Jacques Brel je suis assez âgé pour l’être), mais si un con est quelqu’un ou quelqu’une qui ne raisonne pas ou qui n’a pas de capacité à raisonner je ne sais pas où est la connerie dans les attaques contre le film « J’accuse » de Roman Polanski. Allez, dans la foufoune je me sens bien sans doute par un effet de régression infantile mais aussi par souvenir d’un engagement.

 

Derrière les mots il n’y a pas de tentative de décrédibiliser la cause du combat actuel des femmes contre le viol et plus globalement contre les violences, psychiques et physiques, qu’elles peuvent subir du seul fait de leur féminité ; ces combats, je les ai connus et j’y ai participé dès les années 1970. J’adhérais pleinement au combat « La Cause des Femmes » conduit par Gisèle Halimi dans les années 1980. Cet engagement suivait celui pris dix ans plus tôt en faveur de la contraception et de l’avortement qui me valut de croiser Pierre Fugain (médecin, résistant et socialiste militant) un soir où nous occupions les locaux du Planning Familial à Grenoble pour éviter que la police ne vînt les fermer. À l’époque nous luttions pour la cause des femmes : criminalisation du viol, décriminalisation de l’avortement, libre accès à toutes les formes de contraception… Les actions ont payé sur le plan législatif, leur succès dans certains domaines a été plus modeste dans les faits et la loi a encore trop de mal à être appliquée. Nos actions étaient raisonnées et ne discréditaient l’œuvre et la notoriété de personne.

 

Aujourd’hui, parce que nos actions n’ont que peu fait changer les mentalités, en tout cas pas assez, le combat doit continuer, peut-être faudrait-il dire reprendre. Il n’y a aucun doute à ce propos, mais nous devons nous interroger sur la forme du combat. Peut-on accepter que des sociétés d’auteurs, des directeurs de musées ou de salles de cinéma s’autorisent à être juges à la place des magistrats ? L’éventuelle insuffisance de ces derniers ne peut en aucun cas justifier que le jugement revienne à la rue ; si ça devait être le cas nous vivrions un recul social et humain terrifiant : le retour de la vindicte populaire comme seule justice ! Qui ou quoi nous préserverait, demain, d’une dénonciation par un voisin ? En outre, la discréditation de l’institution judiciaire et des magistrats ne fait pas avancer la cause qu’on croit servir, mais c’est une sorte de sport national dont, d’ailleurs, ne se privent pas certains syndicats de policiers. La justice et les juges ne sont pas parfaits, tant s’en faut, mais comme disait un de mes amis : « ce n’est pas en disant à un con qu’il est con que tu fais avancer les choses, soit il l’est vraiment et il ne te comprend pas, soit il ne l’est pas et tu le fâcheras ».

 

Le plus curieux de cela est que la question vient de l’action de gens d’un milieu qui, qualifié de culturel et d’intellectuel, veut montrer la voie de la raison au peuple : ceux-là savent, les autres ne seraient-ils que des cons incapables de raisonner et qui ne se complairaient auprès des foufounes que pour les martyriser ? Alors, qu’une société de réalisateurs de cinéma qui ne voyant pas arriver la démission d’un réalisateur dénoncé comme criminel, le radie c’est grave mais ça n’appartiendrait qu’à elle s’il n’y avait pas la médiatisation de la décision, et tant pis pour les miroirs qui recevront leurs visages. Bien plus grave est l’attitude d’une direction de cinéma qui déprogramme un film dont l’auteur a été dénoncé comme criminel. Si la parole des victimes est d’or elle ne peut pas se substituer à la justice, surtout quand on discrédite la justice et qu’en conséquence on ne dépose pas plainte. Comme diraient des enfants : « c’est trop facile ». Edgar Morin l’a dit dans une récente interview : la vie c’est un risque. Il faut être capable de risquer le regard de la police, de l’enquête et de la justice, sinon est-on une femme ou un homme au sens social du mot ? Quant à ceux qui suivent benoîtement les dénonciateurs, par soumission à un pseudo-intellectualisme qui conduit à un ersatz de militantisme, que faut-il en penser ?

 

Ainsi, le théâtre d’art et d’essai de Poitiers (le TAP Castille) a décidé de déprogrammer le film de Polanski : « Sensible au trouble provoqué par les accusations portées contre l’auteur et convaincu de la nécessité de la médiatisation contre les violences faites aux femmes le TAP a choisi, dans un souci d’apaisement, d’arrêter la programmation du film de Roman Polanski « J’accuse » à partir du mardi 26 novembre. » De quel trouble parle-t-on : celui des victimes celui des militantes (ts), celui de l’ordre public ? S’il s’agit de ce dernier qui le constitue : le film ou les militantes (ts) qui se placent en position de censeur en interdisant qu’on puisse voir ce film, en toute liberté et suivant le libre arbitre de chacun ? Peut-on soi-même se décider ainsi garant de la bien‑pensance et de la morale ?

 

N’en vient-on pas à questionner le bien-fondé d’une exposition des œuvres de Gauguin au prétexte (vrai) qu’il eut des relations sexuelles avec de jeunes tahitiennes, ou à vilipender Michel Drucker parce qu’il a reçu dans son émission un chanteur sous le coup de dénonciations. Demain on interdira la lecture des œuvres de Rousseau parce qu’il eut une maîtresse de 12 ans, et de celles de Victor Hugo qui baisait à couilles rabattues ; en même temps on ne demande pas la démission d’un ministre sous le coup de semblables accusations et on ne met pas en accusation une professeure installée dans le microcosme qui pourtant eut des relations sexuelles avec un de ses élèves alors mineur. Comme je suis con et que ce con-là ne peut être confondu avec une foufoune, je pourrais exhumer une foultitude d’exemples comme ceux‑là, qu’y gagnerions‑nous ?

 

Le con finissant toujours, même si l’éclair est fugace, par rencontrer la lumière je ne peux m’empêcher de me souvenir de La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (qui devrait être rebaptisée des droits humains) du 26 août 1789 qui proclame que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi » (article 10) et que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire et imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi » (article 11). On ne peut pas déroger à ce principe fondateur de la liberté d’expression de chacun au prétexte qu’on serait victime et moins encore au prétexte qu’on soutiendrait les victimes. Si l’œuvre de Polanski contrevient à la loi comme il est dit dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, alors l’État doit l’interdire, mais il n’est du pouvoir de personne au seul fait de sa vie et de son opinion de s’opposer à la diffusion d’une œuvre. L’action militante doit éclairer chacun qui, en toute liberté et en raison (je n’aime guère en son âme et conscience) choisira de voir ou pas cette œuvre.

 

Je conclurai en empruntant à Madame Simone Brunet, avocate honoraire, qui déclarait dans un article[1] dans la Nouvelle République : « Alors, oui, la domination subie par les femmes est un fléau planétaire depuis des millénaires. Oui, il était plus que grand temps qu’un soulèvement massif des femmes fasse émerger ce scandale permanent et universel. Oui, mais pas avec le rétablissement de tribunaux populaires, sans enquête, sans instruction, sans avocat, et sans juge. Au surplus, 56 % des avocats sont des femmes et 66 % des magistrats sont des femmes. Le triomphe de la morale et du bien dans la rue et les ruisseaux nauséabonds des réseaux sociaux constituent une déviance totalitaire, sans garantie pour personne, victime comprise. Mais enfin, qui s’est vu imposer dans ce pays de voir un film ?  »

 



23 réactions


  • San Jose 1er décembre 12:11

    Pas bien vu ce qui vous expose là-dedans à un risque judiciaire !

    Dans quelques années, peut-être !

    Ne désespérons pas ! La cause des femmes vaut bien un peu de démocratie en moins. 


  • Fifi Brind_acier Fifi Brind_acier 1er décembre 13:31

    Merci pour cet article.

    Depuis que les médias disent la justice à la place des tribunaux, décident de qui et innocent ou coupable, tous les groupes de pression ne se sentent plus péter, et ont décidé d’en faire autant !

    .

    L’avocat Régis de Castelnau rappelle, à juste titre, que le droit et la loi se disent dans les tribunaux et pas sur les réseaux sociaux.

    Sinon, c’est la loi de la jungle.

    PS : il serait bon aussi que les médias ne violent pas sans cesse le secret de l’instruction.


    • JL JL 1er décembre 15:22

      @Fifi Brind_acier
       
       ce ne sont pas les médias qui violent les secrets d’instruction, mais ceux qui les rencardent.
       
      En revanche, on pourrait envisager la notion de « délit d’abus de recel de secret d’instruction. »


    • JL JL 1er décembre 15:25

      attention, danger pour les lanceurs d’alerte.


    • Fifi Brind_acier Fifi Brind_acier 1er décembre 15:35

      @JL
      on pourrait envisager la notion de « délit d’abus de recel de secret d’instruction. »


      ça existe peut-être, non ? D’accord avec vous, mais les médias font leur beurre avec les affaires judiciaires, les gens aiment ça, ils prennent ça pour des polards.

      Et les médias se fichent bien de savoir si les suspects sont coupables ou pas, du moment que ça fait du buzz et qu’ils vendent des tunnels publicitaires...
      Je crains que cette loi se fasse attendre.


    • ETIENNE 2 décembre 09:23

      @Fifi Brind_acier
      Tout juste, le pire, c’est quand on voit le gouvernement acter la justice « en ligne ».
      Lors de l’affaire Weinstein, ce dernier s’est vu retirer la légion d’honneur sur la foi des révélations sur internet, sans attendre la justice. On peut donc être « puni » et en tous cas jugé coupable par la plus haute autorité en France en vertu d’une rumeur (qu’elle soit ou non avérée par la suite en justice). C’est la fin des haricots. On est à deux doigts de la justice par lynchage et de la punition extrajudiciaire.


    • Traroth Traroth 2 décembre 10:54

      @Fifi Brind_acier
      La justice se dit dans les tribunaux. Remettons donc Polanski à la justice des Etats-Unis à la première occasion.


    • Fifi Brind_acier Fifi Brind_acier 2 décembre 12:34

      @Traroth
      La justice se dit dans les tribunaux. Remettons donc Polanski à la justice des Etats-Unis à la première occasion.

      Vous êtes plus à même de juger ? Vous avez eu accès au dossier ? Vous connaissez les personnes qui portent plainte ? Comme dans la plupart des affaires judiciaires, les citoyens jugent sans avoir accès au dossier.
      Selon la rumeur ambiante...
      .
      C’est selon la rumeur que des milliers de femmes ont été brûlées sur le bucher comme sorcières, la dernière, c’était en 1830.
      .
      Un juge doit juger à charge et à décharge, la FI se plaint assez de la justice d’exception menée par Hollande puis Macron pour ne pas charger la barque sur les sujets qui ne sont pas politiques.


    • Traroth Traroth 2 décembre 18:08

      @Fifi Brind_acier
      Est-ce que vous comprenez ce que je dis ou quoi ???

      Vous dites que c’est aux tribunaux de dire la justice. Soit. Encore faut-il lui donner l’opportunité de le faire ! En ne FUYANT PAS le pays pour ne pas y revenir pendant 30 ans ! Je refuse que la France se fasse complice de ce type de comportement, et je propose qu’on donne à Polanski l’opportunité de S’EXPLIQUER devant la justice des Etats-Unis. Comment pouvez-vous être contre cela, vous qui nous dites que c’est aux tribunaux de dire la justice

       ???


    • Traroth Traroth 2 décembre 18:09

      @Fifi Brind_acier
      Et là, ça n’a rien à voir avec l’instrumentalisation politique de la justice par Macron contre LFI. On parle bien de crimes de droit commun. Il n’y a rien de politique dans l’affaire Polanski.


  • Beretman 1er décembre 15:32

    "Demain on interdira la lecture des œuvres de Rousseau parce qu’il eut une maîtresse de 12 ans, et de celles de Victor Hugo qui baisait à couilles rabattues" 

    Exactement !

    Ne surtout pas aller visiter les reconstitutions des grottes de Lascaux !

    Ces œuvres ont été peintes par des violents, barbares, incultes, sanguinaires ...


    • astus astus 1er décembre 15:42

      @Beretman
      Euh... ces barbares supposés de Lascaux ont édifié ce que Breuil appelait la chapelle Sixtine de la préhistoire ce qui n’est pas si mal...
      Il y a 17000 ans ils étaient exactement ce que nous sommes aujourd’hui et si un magdalénien de cette époque était élevé comme un français moyen d’aujourd’hui, personne ne verrait probablement la différence...
      Cdlt.


  • astus astus 1er décembre 15:33

    Le fonctionnement démocratique repose sur la règle de la majorité mais aujourd’hui chaque groupuscule voire chaque sociopathe appuyé sur une logistique efficace peut s’imposer contre le droit et l’avis du plus grand nombre. 

    On assiste ainsi à des fermetures subites d’université, à l’interdiction d’une conférence de Sylviane Agacinsky ou du film de Polanski, à la suppression d’une représentation des « Suppliantes » d’Eschyle à la Sorbonne, au vandalisme récidiviste d’une librairie à Paris, à l’incendie d’un groupe scolaire à Béziers et d’un chapiteau à Chanteloup-les-Vignes, au blocage et aux dégradations du lycée Couffignal , au casse de commerces ou institutions en marge de manifestations pacifistes des Gilets Jaunes, à la destruction par des étudiants d’un livre de Hollande dans une librairie de Lille déjà plusieurs fois menacée. 

    Il n’est bien sûr pas anodin que ces actions puritaines et totalitaires menées par de soi-disant « sachants » visent surtout les lieux de sociabilité et de culture pour s’attaquer au savoir, ce qui accrédite l’hypothèse d’un fascisme prétendument de gauche qui s’oppose en réalité aux droits humains, à l’égalité sexuelle et à toutes les formes de racisme qu’ils devraient au contraire promouvoir, ce qui est une bien étrange perversion de la pensée.


  • Esprit Critique 1er décembre 19:02

    Il manque dans cet article les noms prénoms et adresse du censeur du TAP Castille de Poitiers. Payé par nos impôts. Je ne doute pas que le ministre de tutelle lui ai envoyé une lettre d’avertissement.


  • Raymond75 1er décembre 19:15

    Message diffusé le 28 novembre, à propos d’un sujet qui traitait du même sujet :

    ***

    Ce matin sur France Inter, excellente radio au demeurant, la journaliste et très médiatique Lea Salamé avait un entretien avec une écrivaine.

    Arrive bien entendu le sujet sur la cause des femmes (pas une journée sans entendre parler des femmes). A propos de ’me too’, les deux femmes tombent d’accord pour dire que cet évènement à ’libéré’ la parole des femmes, et est donc très important.

    « mais il y a a aussi des abus » disent elles, mais la célèbre et brillante journaliste conclu ainsi « oui, il y a des abus, mais ce n’est pas grave, c’est pour la cause ». !!!

    Détruire la vie d’un homme en le salissant publiquement, sans procès, ni témoins, ni preuves, n’est pas grave puisque cela concerne la ’cause’ des femmes.


  • Initiativedharman Initiativedharman 1er décembre 20:07

    Rien à voir avec le sujet mais l’Etat français a quand même censuré « Les sentiers de la gloire » de Kubrick pendant 18 ans jusqu’en 1975. On ne touche pas à l’Armée.


  • placide21 2 décembre 06:49

    De quel pays parlez vous  ? Cela doit se passer en chine, la réaction de Mr Trump ne vas pas tarder.


  • zygzornifle zygzornifle 2 décembre 08:57

    Et le Prophète qui se tapait une gamine de 9 ans ?

    Ha non il y a chatte perchée !!!


  • Ruut Ruut 2 décembre 09:38

    La guerre du Droit.

    Bienvenu en Enfer smiley

    Merci le progrès.


  • Traroth Traroth 2 décembre 10:53

    Donc pour les violeurs d’enfant, la vie doit pouvoir continuer normalement, si on en croit l’auteur de cet article. Ils doivent pouvoir continuer à s’exprimer, à travailler, etc. Et si on s’y oppose, on est un censeur.


  • yapadekkoaqba yapadekkoaqba 2 décembre 12:48

    Il ne faut pas dire ce qu’il ne faut pas dire, mais on peut dire qu’il (une autre personne) a dit ce qu’il ne fallait pas dire et susurrer une désapprobation ; ainsi, on aura pu dire ce qu’il ne fallait pas dire !


  • Traroth Traroth 3 décembre 13:24

    En fait, je partage parfaitement l’avis de Blanche Garcin sur ce sujet.

    https://www.youtube.com/watch?v=fxdROcLj0Ww


Réagir