Thanatos beauté institut
Comme chacun sait, l’activité économique est par nature fluctuante. Tôt ou tard, tous les secteurs connaissent des périodes de crise, synonymes de chute des profits pour les patrons et de licenciements pour les salariés... Tous sauf un : les pompes funèbres ! Les gens ayant le bon goût de décéder tout au long de l’année, on ne connaît pas de… morte saison dans cette vénérable institution. L’emploi y est stable et la rentabilité assurée.
En un mot, le Gaulois est devenu plus regardant sur les frais d’obsèques. Résultat : le superbe cercueil en chêne massif, capitonné de velours garance et assorti de rutilantes poignées en cuivre n’apparaît plus qu’en de rares occasions pour emporter, devant les objectifs de la presse people, la dépouille d’une star de la Jet Set ou celle d’un académicien, mort d’ennui au milieu des boiseries du quai Conti en abordant la lettre « Q » du dictionnaire*. En pratique, ce magnifique écrin, qui assurait naguère un confort incomparable dont jamais aucun défunt ne s’est plaint, n’existe plus que dans les catalogues. Il y remplit les mêmes fonctions que le somptueux cabriolet sport dans les brochures des constructeurs de bagnoles. La pin-up en moins.
Cette évolution est d’autant moins surprenante que, malgré la résistance des populations rurales – bien décidées à amortir au maximum de ses possibilités d’accueil le caveau de famille acheté naguère à prix d’or –, l’incinération (28% des décès en 2007) ne cesse de progresser, la multiplication des crématoriums sur le territoire national est là pour en témoigner. Dans de telles conditions, inutile de brûler du bois noble quand on peut se contenter de sapin, voire de pin à nœuds tout droit sorti de chez Brico Dépôt. En attendant sans doute la bière en aggloméré, voire en carton recyclé pour les bobos !
Du formaldéhyde dans les artères
Tout cela pour dire que, côté bénéfice, les sourires sont désormais plus crispés dans la corporation, encore que les perspectives s’annoncent bien meilleures dès 2010 si l’on en croit l’INSEE qui envisage un nombre de 550 000 décès contre une moyenne de 525 000 ces dernières années. La contraction des profits n’a d’ailleurs touché que les professionnels imprévoyants qui n’ont pas su grimper en cours de route dans le wagon de la modernité. Quel wagon ? Quelle modernité ? Un cadavre reste un cadavre et il n’existe pas cinquante méthodes pour le renvoyer à sa poussière d’origine. À moins que la modernité ne se niche dans la « cryogénie » dont quelques officines américaines tirent un profit juteux en exploitant l’utopie d’illuminés pleins aux as et décidés à attendre dans une solution réfrigérante d’être un jour ressuscités par la science ? À moins, autre hypothèse, que la modernité ne se niche dans de grands et déjantés happenings funéraires avec pom-pom girls, mojito parties et techno parade ?
Il ne s’agit évidemment pas de cela, encore que ce dernier concept puisse connaître un certain succès, pour peu qu’il soit lancé par quelque star du show-biz en mal de provocation posthume. En l’occurrence, le « wagon de la modernité » tient en un mot : thanatopraxie (de Thanatos, dieu grec de la mort, et praxis, pratique). Si les familles sont désormais plus regardantes sur la facturation des cercueils, des urnes funéraires ou de la compassion affectée des croque-morts, elles souhaitent en revanche, lorsque leurs moyens financiers le permettent, pouvoir offrir à domicile au regard des parents ou des amis un défunt dont tous garderont une image naturelle et reposée.
La thanatopraxie répond précisément à cette attente, en retardant la thanatomorphose (le processus de putréfaction du corps) et en prenant en charge les soins esthétiques du visage, voire sa reconstruction lorsque celui-ci a subi des altérations, la cire ayant désormais remplacé les bouts de chair prélevés naguère par les pionniers, d’un coup de scalpel précis, sur les parties charnues non apparentes du défunt. Le plus souvent utilisée dans le cadre familial, la thanatopraxie peut l’être également, à la demande des autorités, dans un cadre plus officiel au profit d’une personnalité de premier plan dont la dépouille est destinée à être exposée plus longuement. Et le résultat peut se révéler saisissant, le défunt ayant parfois bien meilleure mine que les vivants pâlichons qui l’entourent.
En quoi consiste l’action du thanatopracteur ? En résumé**, à injecter, au moyen de cathéters, du formol*** dans l’artère carotidienne en assurant l’évacuation simultanée du sang par la veine jugulaire. Ensuite vient l’étape la plus rebutante : l’élimination des liquides et des gaz contenus dans le corps. Cette opération se fait au moyen d’une pompe via une incision pratiquée près du nombril. Les praticiens disposent pour cette phase d’un masque anti-odeur à filtre à charbon très efficace. Cette évacuation faite, le thanatopracteur injecte par la même voie la quantité de liquide formolé nécessaire au remplissage des cavités, dans le but de ralentir la prolifération bactérienne et retarder du même coup le processus de putréfaction. Enfin, après une asepsie des orifices et la fermeture des incisions, le thanatopracteur procède à la toilette du cadavre, à l’habillage et au maquillage du visage. La présentation peut commencer, après… aération du local !
Le cœur bien accroché
On recense désormais plus de 700 thanatopracteurs diplômés d’état en France. Environ un tiers sont des femmes, et ce pourcentage ne cesse d’augmenter, au point qu’elles seront sans doute majoritaires dans dix ans, malgré les difficultés qu’elles peuvent rencontrer dans la manipulation des corps. La raison de cette féminisation est sans doute liée à la plus grande capacité d’empathie des femmes exerçant ce difficile métier avec les familles en deuil, mais aussi à la part grandissante qu’ont pris, au fil du temps, le maquillage et la coiffure des défunts.
À cet égard, et contrairement à l’idée que l’on pourrait s’en faire, les aspirants-embaumeurs choisissent la thanatopraxie de leur plein gré, et bien peu sont des tristes faces, obnubilées par la danse macabre. Aucune étude sérieuse n’indique toutefois ce qui les a motivés à faire ce choix. Pas plus que ne sont expliquées les motivations des médecins-légistes ! Il faut pourtant avoir le cœur bien accroché en début du cursus pratique de la formation de thanatopracteur, les élèves étant – en général dès les premières heures – délibérément mis en présence de cadavres peu ragoûtants dans un IML (Institut Médicolégal) pour tester leur résistance à la répulsion sous l’œil amusé des employés. Pas de problème en revanche avec la formation théorique (150 heures contre 200 heures de pratique), faite notamment de cours d’anatomie, de médecine légale, de technique de conservation des corps, d’histologie, d’hygiène médicale, de règlementation et de sciences humaines de la mort. Avis aux amateurs et aux amatrices : la profession recrute !
De nos jours, la thanatopraxie intervient dans près du quart des décès en France, principalement pour des raisons de présentation. Acceptée par les religions chrétiennes, cette technique est rejetée par le bouddhisme, l’islam et le judaïsme – à l’exception des transferts mortuaires vers Israël et certains pays musulmans. De manière générale, la thanatopraxie apporte un réel progrès dans l’approche du deuil par les familles. Et plus que le salaire du praticien, voire le pourboire qui récompense parfois certaines interventions, c’est le regard ému, parfois bouleversé, des proches qui constitue pour le thanatopracteur la plus belle récompense : ils avaient laissé un cadavre entre les mains d’un(e) inconnu(e), ils retrouvent un parent au teint frais et au visage apaisé, comme s’il venait de s’assoupir. Ils se mettent alors à parler bas, pour ne pas le réveiller…
* Un peu prématuré : les académiciens en étaient toujours à la lettre « P » le 23 juin 2009, date de leur dernière publication, et plus précisément au mot « pommette » !
** Ce paragraphe a déjà été utilisé dans l’article intitulé « Quand Lady Di s’appelait… Patricia ».
*** En réalité, un liquide composé de formaldéhyde (en général 20 à 30%), de méthanol, de glycol, de phénol et d’éosine.

