Obsolescence de la pensée programmée ?
Nous gagnons du temps. Les réponses arrivent, les phrases se terminent, les décisions se simplifient. Bientôt, il faudra presque s’excuser de réfléchir encore. Mais qui veillera à préserver notre capacité à nous passer de ces outils ? Et qui aurait intérêt à nous en faire perdre l’habitude ?
La pensée n’est pas encore en panne. Elle prend du temps.
Elle hésite, revient sur ses pas, laisse une question ouverte. Dans une époque qui mesure ses progrès au temps gagné, ce rendement pourrait finir par inquiéter.
Heureusement, on nous propose de l’aide.
Corriger une faute, reformuler un courriel, résumer un document : ces assistances occupent déjà nos gestes ordinaires. Elles peuvent ouvrir un passage là où nous rencontrions un mur. Mais à quel moment commencent-elles à nous dispenser de ce qu’elles devaient nous permettre d’accomplir ?
La frontière ne clignote pas à l’écran.
La télévision avait déjà installé cette inquiétude dans nos salons. En 1985, Neil Postman interrogeait la transformation du discours public en divertissement. Que devient une idée lorsqu’elle doit, avant tout, retenir le spectateur ?
Une étude publiée en 2019 apporte un éclairage plus concret. En étudiant l’arrivée progressive des chaînes commerciales de Mediaset en Italie, des chercheurs ont relevé, chez les enfants précocement exposés à leurs programmes de divertissement, de moins bons résultats à des mesures cognitives et un moindre engagement civique à l’âge adulte. Ces résultats concernent un contexte précis ; ils ne permettent pas de condamner toute la télévision. Ils empêchent cependant de considérer ses effets comme nécessairement anodins. [1]
Puis les réseaux sociaux nous ont donné la parole. Nous pouvions publier, apprendre, contredire. Des voix jusque-là ignorées devenaient audibles.
Cette liberté s’est accompagnée de compteurs. Une pensée pouvait désormais mesurer son succès à la vitesse des réactions.
Quelle place reste-t-il à une explication qui commence par compliquer les choses ? À celui qui hésite encore pendant que les autres ont déjà partagé ?
La captation de l’attention relève bien de choix de conception. La CNIL décrit des techniques développées pour la capter et la contrôler, notamment des notifications incitant à se connecter ou à rester en ligne. L’interface organise nos possibilités de choix ; elle n’est pas un décor innocent. [2]
Quant aux effets, une méta-analyse réunissant 71 études associe une utilisation accrue des vidéos courtes à de moins bonnes performances cognitives, particulièrement concernant l’attention et le contrôle des réactions automatiques. Une association ne suffit pas à établir la causalité. Elle mérite néanmoins davantage qu’un haussement d’épaules. [3]
Avant de déclarer une génération abêtie, regardons donc ce qui récompense sa réflexion et ce qui rémunère sa distraction. Les adultes pourraient utilement participer à l’examen.
Voici maintenant que l’écran prépare aussi nos réponses.
Dans une expérience menée auprès de près de mille lycéens en Turquie, une assistance fondée sur GPT-4 améliorait les résultats pendant les exercices. Une fois l’outil retiré, les élèves ayant utilisé sa version sans garde-fous pédagogiques obtenaient pourtant des résultats inférieurs de 17 % à ceux du groupe sans IA. Une version conçue pour guider plutôt que livrer les solutions supprimait largement cet effet négatif. [4]
Sur la feuille, tout allait mieux. Dans l’apprentissage, quelque chose manquait.
Cette différence est essentielle. Un outil peut soutenir l’effort de comprendre ou permettre de le contourner. Le résultat immédiat ne nous dit pas toujours lequel des deux s’est produit.
Alors, « programmée » ?
Les recherches citées ne démontrent pas un projet organisé de diminution de nos facultés. Mais une dépendance peut apparaître sans avoir été souhaitée, puis trouver des intérêts disposés à l’entretenir.
Si notre autonomie nous permet de moins utiliser un service, quelle place son concepteur lui accordera-t-il ? Et si une organisation gagne en rapidité lorsque nous validons sans discuter, combien de temps laissera-t-elle à la contradiction ?
Ces questions n’exigent pas d’inventer un chef d’orchestre. Elles demandent de regarder les intérêts en présence, les choix effectués et leurs conséquences.
La possibilité d’une intention mérite elle aussi d’être examinée. Qu’est-ce qui empêcherait un acteur de favoriser cette dépendance s’il y trouvait un avantage ? Comment le remarquerions-nous, si chaque étape prenait la forme d’un service supplémentaire ?
Nous pouvons gagner en efficacité et laisser s’appauvrir les occasions d’apprendre. Produire davantage, tout en comprenant moins ce que nous produisons. Conserver la responsabilité d’une décision dont nous avons peu à peu délégué la construction.
Il ne s’agit pas de faire de la difficulté une vertu obligatoire. Une pensée peut emprunter beaucoup et rester une pensée. Elle a cependant besoin de pouvoir encore dire : je ne comprends pas. Je ne suis pas d’accord. Reprenons.
Ces phrases ralentissent le travail.
Le temps gagné leur sera-t-il laissé ? Ou sera-t-il immédiatement rempli par une nouvelle tâche ?
L’obsolescence pourrait commencer ainsi : une faculté toujours présente, mais dont l’exercice devient trop coûteux pour être encouragé.
Et si penser par soi-même devient l’option la plus lente, qui pourra encore se permettre de la choisir ?
Harry PIRSONE. P⁴
sources
- Durante, Pinotti et Tesei — The Political Legacy of Entertainment TV, 2019. Étude du déploiement de Mediaset en Italie et de ses effets cognitifs, civiques et politiques. American Economic Association
- CNIL — Renforcer l’information et les droits des mineurs par le design, 2021. Source française sur les interfaces et la captation de l’attention. CNIL
- Feeds, feelings, and focus — méta-analyse sur les vidéos courtes, 2025. Les résultats portent sur des associations, sans démontrer un abêtissement général. pubmed.ncbi.nlm.nih.gov
- Bastani et ses collègues — étude sur l’IA et l’apprentissage, 2025. Expérience sur l’apprentissage des mathématiques à court terme.
Cette réflexion se prolonge dans le pamphlet « Obsolescence de la pensée programmée ? », disponible dans la rubrique Articles et pamphlets de mon site, où elle rejoint les questions soulevées dans Le tapis rouge de papier.

