jeudi 4 janvier 2007 - par Bernard Dugué

Vers une nouvelle unité des savoirs : après l’auto-organisation, la technicisation

Pour le grand public, le génie scientifique est symbolisé par deux grandes figures de la physique, Einstein et Newton, dont les contributions majeures concernent la cosmologie. Newton a réalisé un véritable tour de force en imaginant que la chute et le mouvement des astres reposaient sur une même force, la gravitation. Arthur Koestler évoque la bissociation de deux idées comme étant à l’origine des grandes découvertes scientifiques. Einstein racontait avoir eu l’intuition de la cosmologie relativiste en constatant l’annulation partielle de la force de gravitation quand l’ascenseur décélère. Darwin a su mettre en relation deux dispositifs, la transformation graduelle des espèces et leur survie dans un environnement sélectif. Ainsi fut inventée la théorie de l’évolution en associant deux choses, la nature des espèces (supposées être le résultat d’une longue transformation) et le milieu où elles évoluent. Enfin, dernier exemple, celui de la mécanique quantique. Par on ne sait quel miracle de la pensée, le physicien Louis de Broglie s’est mis en tête de représenter la masse comme étant en vibration, à l’instar du photon immatériel formalisé par la théorie du CEM de Maxwell.

La science, si elle est empirique dans sa pratique, théorique dans ses résultats formels, technique dans ses applications, n’en reste pas moins un champ promis à fournir une représentation du monde, dire comment il est, et comment il évolue. Qu’est-ce qu’un champ, la matière ? La conscience est-elle réductible à un ensemble de processus physico-chimiques et la vie à des mécanismes moléculaires ? Ce type d’interrogation n’est pas nécessaire à la pratique scientifique, mais il participe à la genèse des savoirs sur la nature. En fait, comprendre le monde naturel est une chose, expérimenter dessus en est une autre. On peut faire une carrière scientifique sans se poser la moindre question sur l’essence des choses. Mais quelques-uns se sont posé des questions, notamment pendant les années 1970. C’était la grande époque des réflexions transdisciplinaires autour du paradigme de la théorie des systèmes et de l’auto-organisation.

Entre 1970 et 1990, un engouement pour la transversalité, les interfaces multidisciplinaires, la quête d’une unité des savoirs, s’est ainsi manifesté, notamment en France. Ce mouvement de la pensée scientifique et philosophique mérite d’être comparé à celui des Lumières dans l’Europe du XVIIIe siècle. Des esprits savants doués de double culture, scientifique et philosophique, ont été à l’origine de pensées novatrices. S’agissant des francophones, le colloque de Cerisy de 1981 l’atteste. En ce temps-là, la Revue internationale de systémique existait, avant qu’elle ne disparaisse dans le courant des années 1990. Entre-temps sont décédés Varela, Thom, Prigogine. Que restera-t-il de cet héritage dans vingt ans ? Ce qui a caractérisé ce mouvement, c’est bel et bien une quête de sens et une recherche d’unité, de principes généraux opérant dans les choses physiques, vivantes, sociale et pouvant être décelés en étudiant les différents formalismes issus des disciplines, tout en reliant des observations éparses.

Où est passée cette recherche d’unité ? Sans être caricatural, la multidisciplinarité est devenue une spécialité, celle des sciences cognitives, qui veulent tout englober, les neurosciences, physico-chimie, signaux neuronaux, modèles algorithmiques, un peu de logique, la neurophilosophie, l’inconscient freudien happé par les sciences de la neuroconscience avec un peu d’ontogénétique pour le développement du cerveau embryonnaire. Ainsi se dessine un paradigme du cerveau rationnel humain, paradigme qui est à l’authentique démarche transversale ce que l’homme-machine de La Mettrie est aux philosophies des Lumières. C’est ma position. Je pense que le paradigme cognitiviste constitue une impasse, promise à devenir un dogme matérialiste, technoscientiste et moniste, comme le fut à une époque le dogme catholique. Néanmoins, la croyance catholique repose sur des éléments n’ayant pas d’évidence empirique, existence de Dieu, grâce divine, miracles... alors que dans les sciences cognitives, tout repose sur des preuves tangibles assorties de modèles théoriques codifiant les relations entre les faits mentaux et les dispositifs neurophysiques.

Laissons les sciences cognitives évoluer avec leur paradigme moniste. Place à une alternative dont la première étape sera de comprendre ce qu’est la matière sous un angle inédit que nul n’a encore tenté. En analysant les formalismes de la physique, les représentations des mécanismes moléculaires du vivant, les mécanismes neuronaux, les interactions sociales, il est possible de dégager la thèse suivante, unificatrice et universelle. La matière n’est autre qu’une substance technique. Mais la substance technique n’est pas la réalité ultime et dernière. Il existe une substance non technique qu’il faudra tenter de concevoir spéculativement. Ainsi, un sens nouveau émergera, une vision inédite du monde, peut-être la plus grande révolution depuis la naissance de la science moderne au XVIIe siècle.

L’idée de base consiste à rééditer l’audace de Newton et à tenter d’unifier les phénomènes matériels que l’on analysera empiriquement comme techniques et qui le sont aussi par essence. Faire comme pour la gravité. Tenter d’établir que le monde physique, de l’atome jusqu’au cosmos, en passant par les interactions moléculaires, puis le monde vivant, en interaction avec le milieu, le monde humain, avec son sensible et sa conscience, tout cela repose sur un dispositif technique dont le principe est l’ajustement rationnel entre deux éléments à travers leurs interfaces. Le principe expérimental de la science étant de réaliser des mesures à travers des dispositifs d’ajustement technique, on comprend pourquoi celle-ci a été possible car la nature, substance technique, se prête à cet objectif. Ce n’est là qu’une question d’ordre épistémologique, que la recherche ontologique tentera d’éclairer.

Voilà donc l’hypothèse forte sous-tendant ce projet à la fois épistémologique et ontologique. Tracer une unification des savoirs en recherchant une unité ontologique pour des phénomènes allant de la physique à la société. La thèse principielle, c’est que la matière est une substance technique et qu’en analysant les savoirs dans les différentes disciplines, on verra apparaître un dessein technique à l’œuvre dans l’univers. Et comme l’univers se ne réduit pas à la technique telle qu’on peut la concevoir dans l’ordre de l’efficacité, au dessein technique se superpose un dessein humain dès lors que l’homme a émergé avec sa conscience et avec le langage. Rappelons que l’histoire, œuvre humaine par excellence, commence avec l’écriture. Ensuite, un dessein éthique advient lui aussi (art, spiritualité, religion).

Le temps de l’auto-organisation est révolu. Cette vision est maintenant datée. Elle n’a pas répondu aux enjeux qu’elle s’était fixés. Son temps fort fut le colloque de Cerisy dont l’intitulé était L’auto-organisation, de la physique au politique (sous la direction de P. Dumouchel, J.-P. Dupuy, Le Seuil, 1983). Si un improbable colloque transdisciplinaire devait se tenir, son intitulé serait La technicisation, des processus physiques aux phénomènes de société (ou alors : Des quanta électromagnétiques aux SMS). Bien entendu, les acquis précédents ne seront pas abandonnés mais dépassés si bien que l’auto-organisation sera comprise comme un caractère, voire un cas particulier, de ce processus plus universel qu’est la technicisation.

La découverte d’un dessein technique inhérent à l’univers sera la prochaine découverte d’importance, faisant suite à la physique mathématique de Galilée-Newton, à l’évolutionnisme de Darwin, au sujet moderne et à sa décomposition par Freud. L’homme a une place éminente puisqu’il s’est démarqué du pur projet technique pour se préoccuper du développement spirituel, esthétique et éthique de son esprit, ainsi que des sociétés qu’il a constituées avec les religions, les arts, les sciences et les lois. En quoi l’essence de l’homme dépasse-t-elle celle de la technique, et quel en est la justification ontologique ? Existence d’hypostases ? Et quelle est cette essence de la technique ? Peut-on la concevoir en transposant la dualité matière sensible et intelligible consignée dans L’Ennéade II, 4, de Plotin ?

On sait comment Newton a inspiré Kant pour sa Critique de la raison pure. Sans doute le futur Kant du XXIe siècle saura-t-il analyser les physiques relativiste et quantique, la biologie moléculaire, pour élaborer une critique de la technique.



27 réactions


  • Sarro Philippe (---.---.124.107) 4 janvier 2007 14:09

    Serait-ce le retour de Gilbert Simondon ?

    Va t’on réentendre des concepts comme concrétisation, individuation psychique et collective repris par ailleurs par Bernard Stiegler et son association Ars industrialis ?


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 4 janvier 2007 17:39

      C’est une approche différente, non positive et métaphysique. Trop novatrice pour être ramenée à du Simondon, et plus transversale que ce que fait Stiegler dont l’objectif est sociologique et idéologique.

      Cela dit, je sens les obstacles et isolé, je ne peux guère avancer.


  • minijack minijack 4 janvier 2007 16:55

    Ho ho !...

    La thèse principielle, c’est que la matière est une substance technique et qu’en analysant les savoirs dans les différentes disciplines, on verra apparaître un dessein technique à l’œuvre dans l’univers.

    Quand je lis ça, j’ai des frissons ! On aurait donc un visionnaire sur Agoravox ?

    « Un dessein technique à l’oeuvre dans l’Univers » ? Autant dire une « volonté divine », non ?

    Mais que faites-vous donc du chaos ?

    .


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 4 janvier 2007 17:43

      Si pour vous, dessein technique équivaut à volonté divine, je ne ferais rien pour vous convaincre du contraire, jugeant que c’est votre droit de penser ainsi. Pour moi, dessein technique n’a rien à voir avec une volonté ni un décret divin.

      Le chaos, il est un état dynamique et formalisable d’un dispositif physique. Le chaos est un état non technicisé si on veut.


  • Henri Alberti (---.---.78.107) 4 janvier 2007 20:28

    Cela sent l’inexprimable que pourtant l’auteur arrive à exprimer sans inventer de mots comme certains ( Heidegger ). Pour votre recherche vous pouvez aller voir : http://spoirier.lautre.net/metaphysique.htm plus ou moins dans la même longueur d’onde.


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 4 janvier 2007 21:07

      Merci pour le lien, l’auteur à l’air d’être un drôle d’allumé, en plus si jeune, bref, un talent en puissance mais question connection à la société, une possibilité de gâchis car la société actuelle ne reconnaît pas les intelligences non catégorisables et ce faisant, non instrumentalisables


  • ZEN zen 4 janvier 2007 20:42

    « La découverte d’un dessein technique inhérent à l’univers sera la prochaine découverte d’importance, faisant suite à la physique mathématique de Galilée-Newton, à l’évolutionnisme de Darwin, au sujet moderne et à sa décomposition par Freud. L’homme a une place éminente puisqu’il s’est démarqué du pur projet technique. »

    Ou l’on retrouve la cohérence de la pensée de Bernard, à la recherche d’une interprétation globalisante du monde..

    Bernard , tu sais ce que je pense de ton aspiration, trés religieuse finalement(voir ton dernier article).Séparons les genres.Un VRAI retour à Kant s’impose, pour plus de modestie et un meilleur balisage des limites de la raison.L’ID est pour moi un néocréationisme.

    Amicalement. Un athée indécrottable...pour un rationalisme tempéré et une sagesse toute humaine.


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 4 janvier 2007 21:04

      Zen, je crois que nous sommes sur une longueur d’onde compatible, bien qu’au fur et à mesure de ma radicalisation métaphysique, tu puisses prendre de plus en plus de distance.

      La sagesse humaine et rationnelle, on voit le résultat. La pente de la société contemporaine est sombre. Autant faire un pari pascalien sur l’homme spiritualisé mais c’est un pari dont la cote est élevée

      Je pense ne pas être compris. Le terme dessein technique est trop fort, disons qu’il y a des conditions de possibilité de réalisation de la technique vivante et humaine, pour faire kantien, ensuite, le risque de la subreption transcendantale, autrement dit le passage au réalisme métaphysique de la matière en soi. Pourquoi ne pas oser, le seul risque étant de ne pas être compris. Je suis assez loin du religieux au sens où tu l’entends

      cordialement


    • slashbin 4 janvier 2007 23:06

      Pas besoin d’être athée pour être d’accord avec vous cher Zen. On sent chez Bernard Dugué une quête d’absolu, qui peut être qualifiée de religieuse même si aucune divinité n’est évoquée. Et la manière dont il exprime ce désir rappelle les propos de Jean Staune (qui n’ont été reçus comme crédibles), avec un langage moins accessible. Mais les interventions de Monsieur Dugué me donne le sentiment de tourner en rond. Appel à une révolution, invocation de grands noms, aucune pistes de travail développées (tout au plus des prémisses d’idées, mais en dehors de mots et d’un discours pompeux, aucune articulation claire pour être à même de commencer à travailler), quête de sens (ici le dessein technique), avec une place centrale de l’homme.

      Mais pour ma part, si révolution il y a, je doute qu’elle aille dans le sens espéré par Bernard. La notion d’unification des sciences, une théorie du tout, semble de plus en plus illusoire, et ce d’autant que s’il était possible de maîtriser l’ensemble du corpus scientifique il y a un siècle, la tâche semble à présent impossible. Les mathématiques étaient considérées comme pratiquement achevées au début du 20ème siècle. Il n’y a jamais eu autant de recherches et de pistes nouvelles qu’aujourd’hui.

      D’autre part, recourir à des « maîtres » dans la science est nier le déroulement de celle-ci. Les révolutions scientifiques sont contigentes des développements techniques et des courants de pensée. Sans instruments d’observation nouveaux, point de Galilée. Si Darwin n’avait point vu le jour, la théorie de l’évolution serait vraisemblablement née, notamment via les travaux de Wallace. L’idée était dans l’air, et ne demandaient qu’à être formalisée. Plusieurs s’accordemt à penser que la relativité aurait vue le jour sans Einstein, car la physique convergeait alors vers une révision de la mécanique. Et la révolution scientifique du 21ème siècle tient peut-être dans le stochastique, et ce grâce à l’apparition d’outils informatiques qui permettent de réaliser des expériences inaccessibles auparavant. Le seul scientifique vraiment hors du commun car en dehors de son temps reste selon moi , Newton, si l’on omet ses recherches largement oubliées de métaphysique, seules recherches qui n’ont données aucun résultat concret (comme par hasard, mais certains ont la mémoire courte...).

      Les théoriciens actuels d’une logique interne, surtout dans l’évolution, peine à donner ne serait-ce que des pistes expérimentables de réponses, et s’engouffrent dans des logorhées pseudo-philosophiques dont on se demande bien sur quoi elles déboucheront, mais jusqu’à présent, ce n’est pas très concluant, alors que des évolutionnistes comme Gould ont su mettre à mal le Darwinisme classique, notamment avec les équilibres ponctuées, qui montre d’avantage de contingence dans l’evolution que les seuls mécanismes de sélection naturelle, tout en trouvant des hypothèses vérifiables, comme des cataclysmes naturels (dont des traces sont de plus en plus visibles, et correspondent et époquent de « sauts » dans l’évolution). Or la force des révolutions comme celle de Gould à été de mettre la position de l’homme de côté, au moins un temps. Ce qu’apparemment Bernard Dugué est incapable de faire... Je n’ai pas lu l’oeuvre de Kant, mais il me semble qu’un retour à la raison serait parfois bénéfique...

      Monsieur Dugué, vous vous dites désespérément isolé devant bien des obstacles, mais pouvez-vous concevoir ne serait qu’un moment que c’est la conséquence d’une voie de recherche sans raison d’être ?


    • ZEN zen 5 janvier 2007 09:27

      @slashbin

      Une bonne analyse des symptômes de la quête philosophique de Bernard, que je respecte car elle est souvent stimulante, mais qui m’a toujours frustré, parfois mis mal à l’aise. J’ai envie de lui dire : Bernard, tu nous fait languir, lève le voile...


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 5 janvier 2007 10:56

      @ Slashbin,

      Vous devriez savoir que passé les 8000 signes, un texte risque de sauter sur Avox pour cause de longueur. Je suis étonné du procès d’intention que vous me faites mais sans doute, ignorez vous mes travaux.

      voici ce qu’en dit un spécialiste de philosophie des sciences, prof à Montréal puis Toulouse

      http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=15041

      « Votre manuscrit s’est révélé être une lecture très enrichissante. Je propose aussi quelques critiques, en particulier sur l’interprétation de Kant. Je crois aussi que ce texte mérite d’être connu des philosophes et des scientifiques. Merci donc pour m’avoir fait découvrir un sens critique très aigu en philosophie des sciences »

      Quant à la quête d’unification, elle ne signifie pas théorie du tout mais correspondances entre les éléments du tout, de la physique à la société. Cela fait partie de la démarche philosophique et des échanges de savoirs. Vouloir isoler chaque discipline, c’est amputer la connaissance de manière arbitraire. Ensuite, que cette quête soit difficilen je ne le nie pas


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 5 janvier 2007 13:54

      «  »Bernard, tu nous fait languir, lève le voile...«  »

      @ Zen, la technique est dévoilement, à toi de trouver le mouvement de pensée qui dévoile


    • slashbin 5 janvier 2007 19:49

      Tout d’abord, merci pour les commentaires sur les 8000 signes, je ne me suis pas suffisamment plongé dans la charte et je n’était même pas au courant de ce point. La prochaine fois, j’écrirai deux réactions smiley

      Il est amusant de voir revenir le critère d’autorité en citant un professeur de philosophie des sciences, pour deux raisons :

      1) je critiquais justement les références aux « maîtres » dans les sciences dans mon précédent commentaire ;

      2) vous semblez prompt à dénigrer les institutions universitaires, en particulier françaises, sauf quand cela vous arrange dirait-on. Voyons, un peu de cohérence...

      J’ai brièvement parcouru le CV de votre référence, car être professeur d’université ne suffit à garantir le propos, et il me semblait d’ailleurs que vous étiez un fervent partisan de ce point. Soit. Il y a aussi beaucoup d’ironie en regardant votre référence, en particulier si vous connaissiez mon propre parcours, mais sachez que ce philosophe, belge de son état, n’a pas travaillé à Montréal (par contre, il a bien rejoint la ville rose). Quant à le qualifier de spécialiste de la philosophie des sciences, j’avoue avoir toujours eu beaucoup de difficultés avec les personnes de formation unidisciplinaire (philosophie) comme Kerszberg, et s’il faut citer des philosophes belges en science, je me tournerai beaucoup plus volontiers vers des personnages comme Gérard Fourez ou Dominique Lambert (tout deux croyants...). Non seulement ces deux personnes disposent d’une solide formation physique (doctorat) et philosphie (doctorat), voire plus, mais leur littérature est beaucoup plus abordable, laissant penser qu’en philosophie, ceux qui ont le plus à dire le disent souvent de manière intelligible... Une formation scientifique poussée en marge d’une formation philosophique me semble ici un atout (d’ailleurs, n’est-ce pas votre cas ?). Je serais en tout cas très curieux de connaître l’avis de Dominique Lambert sur votre ouvrage, mais je doute de trouver les mêmes éloges.

      « Quant à la quête d’unification, elle ne signifie pas théorie du tout mais correspondances entre les éléments du tout, de la physique à la société. Cela fait partie de la démarche philosophique et des échanges de savoirs. Vouloir isoler chaque discipline, c’est amputer la connaissance de manière arbitraire. Ensuite, que cette quête soit difficile je ne le nie pas »

      Il y a ici des éléments intéressants, mais décidément, j’ai du mal à vous lire. Je suis d’accord que l’hyperspécialisation est peut-être un mal de la science actuelle, et le dialogue interdisciplinaire permet souvent d’explorer des voies riches qui auraient été ignorées sans cette discussion. Mais je ne vois pas de « tout » derrière. Quand vous parler des éléments du « tout », à quoi référez-vous ? Ce « tout » existe-t-il seulement ? Et par dialogue interdisciplinaire, parle-t-on seulement de disciplines scientifiques ou traite-t-on d’un dialogue plus large ?

      Ouf, ce message ne fait que 3039 caractères.


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 5 janvier 2007 20:42

      @ Slashbin,

      Les 8000 signes, c’est une allusion aux décisions du comité de rédaction qui m’a refusé deux articles et je ne suis pas le seul, pour motif longueur excessive, voilà pourquoi je ne développe pas assez pour vous, et trop pour d’autres (lecteurs)

      Pour ce qui est de ma démarche, il faut bien en passer par quelques avis, sinon mes recherches n’ont aucune chance d’être lues. Je ne vois pas de contradiction entre critiquer le système et dialoguer fructueusement avec d’éminents membres du système.

      Pour le reste, vous avez le bagage suffisant pour être partenaire ou adversaire dans ma démarche, vous avez choisi d’être adversaire et de défendre de ce fait le camp des savoirs institués. C’est votre choix que je ne conteste pas.

      Par contre pourquoi me poser vous la question de l’élargissement de ma démarche ? Bien évidemment qu’elle dépasse les sciences de la Nature, c’est explicitement écrit dans mon article. Je crois que vous vous faites un plaisir de trouver les failles et de critiquer mais pas de construire. C’est votre choix, je n’ai pas a intervenir là-dedans. Quant à vos deux références belges, si leur avis sur mon travail vous intéresse, je vous convie à leur transmettre les liens vers mes écrits


    • slashbin 6 janvier 2007 06:35

      Passer par des avis, bien entendu que cela est utile si cela peut améliorer le travail. S’en servir comme publicité est autre chose.

      Je suis critique et peu constructif. Sans doute est-ce vrai. Et je joue sur les mots car il me paraît important de savoir clairement de quoi on parle, or j’avoue que quand je vous lis, ce n’est pas toujours évident. D’autre part, vous écrivez beaucoup, vous annoncez déjà les prochaines révolutions (d’où le fait que certains vous qualifient de visionnaires), mais on reste au final sur sa faim, et ce je dirais pour deux raisons principales.

      1. Ce savoir unitaire que vous cherchez, et qui si je résume correctement, combinerait science et philosophie, semble illusoire. S’il est possible de philosopher sur les sciences, et si d’une certaine manière la philosophie des sciences (même inconsciente, s’il ne se pose pas de questions dessus) qu’a un chercheur influence sa méthode de travail, je vois personnellement mal comment fusionner ces deux démarches. Le champ scientifique est devenu si vaste que sans en sortir, nous allons déjà vers une fragmentation du savoir, au risque de produire des hyperspécialistes, et des hypertechniciens, sans guère alors de pouvoir d’imagination, ce qui serait effectivement une impasse. D’où l’interêt d’un dialogue scientifique pluridisciplinaire.

      Il est donc intéressant de se demander comment nous pouvons faire des sciences, et même ce que la science apporte, et les conséquences des avancées scientifiques sur la représentation du monde dans un sens plus global (pour reprendre un exemple simple, Galilée/Copernic ont ainsi bouleversé la représentation de la place de l’homme). On se rapproche certes du domaine philosophique, mais ceci ne crée pas pour autant une unité des deux démarches. Et je prétends même que l’histoire des sciences a justement eu tendance a gommer les tentatives d’unification. Qu’un dialogue soit utile, je veux bien l’admettre. Mais derrière cette pluralité des savoirs, peut-on percevoir un « tout » ? J’en doute, sauf à chercher un « plan » (terme à définir, mais disons proche de la notion de design comme dans l’ID), et là, je n’accroche plus. Donc en particulier je ne peux me résigner à votre annonce de la découverte d’un « dessein technique ».

      2. D’autre part, il ne suffit pas à mon sens d’annoncer. Encore faut-il savoir comment partir, et avoir un minimum d’intuition sur la démarche à suivre. Ainsi, pour tenter d’être concret, quand vous écrivez « La thèse principielle, c’est que la matière est une substance technique et qu’en analysant les savoirs dans les différentes disciplines, on verra apparaître un dessein technique à l’œuvre dans l’univers. », comment cette analyse peut-elle procéder ? L’observation ne suffit pas si on ne pressent pas ce que l’on cherche (même si on peut alors trouver tout autre chose). Quels ont vos axes d’analyses et les outils à même de donner accès à ce dessein technique. Et s’il n’existe pas, comme cette même analyse serait-elle à même de mettre en évidence cette « absence » ? Pour reprendre une autre analogie avec les mathématiques dans une de mes réactions à votre précédent billet, ne risque-t-on pas d’aboutir sur une proposition qui reste indémontrable, ni vraie, ni fausse, à moins d’établir une axiomatique plus forte ? Cette axiomatique risquant alors d’être ce dessein recherché, mais alors, nous n’aurions rien montré... Nous voilà en train de poser comme postulat de que vous auriez souhaiter démontré.

      Vous me dites aussi défenseurs des savoirs institués. Reste à préciser ici aussi le mot « institués ». Et se faire opposant à la quête d’un « tout », je dirais même d’un « absolu » (avec une possible conotation religieuse, qui n’implique pas cependant l’implication du divin), est-ce renoncer pour autant à toute remise en question du schéma de construction des sciences ? Alors que celui se révolutionne sans cesse, en dehors de cette quête. Pour revenir aussi sur mes interventions précédentes, dans ce billet et le précédent, l’explosion du stochastique, qui est sous-tendu par des lois de probabilités qui peuvent être déterminées, a profondément remis en question le savoir scientifique, depuis le fameux « Dieu ne joue pas avec des dés » de Einstein, en arrivant à Prigogine justement : « Nous pouvons rationaliser le hasard, affirme-t-il, et les racines de la probabilité sont dans la nature. » Et il est vrai que les impacts philosophiques existent, car par exemple, le libre arbitre est plus en accord avec ce principe qu’une science basée sur un pur déterminisme. Cela me semble faire ici partie de votre souhait de dialogue interdisciplinaire, dépassant les seules sciences de la Nature. Mais rien ici ne me pousse à croire au besoin, ni même à la possibilité, d’un supra-savoir qui engloberait tout.


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 6 janvier 2007 12:16

      Sorry d’avoir omis ce lien qui explique en quoi la technique semble universelle pour peu qu’on l’analyse comme je l’ai fait ici

      http://www.u-blog.net/FulcanelliSciences/article/Technique


  • Henri Alberti (---.---.78.107) 4 janvier 2007 22:38

    « La sagesse humaine et rationnelle, on voit le résultat. La pente de la société contemporaine est sombre. » Je suis d’accord avec la deuxième phrase, pour la première, c’est le fond de commerce d’ Heidegger ( légèrement nazi après coup ) et sa descendance intellectuelle bien française. Donc la sagesse humaine et rationnelle est une calamité. Il y a une certaine logique à mettre dans le même sac, Galilée, Darwin et cet escroc de Freud. C’est un défaut de rationalité ou plutôt d’honnêteté. Dans cette logique bizarre qui assimile technique et science, l’invention du couteau serait catastrophique parce qu’une personne sage et rationnelle menacerait, blesserait ou tuerait son prochain alors qu’une personne moins sage et irrationnelle chasserait du gibier, fabriquerait des outils, ou se raserait ?


  • herbe herbe 5 janvier 2007 00:12

    Au delà (ou à coté ?) de la raison, il y a la sagesse ou la folie très humaine (cité dans la bible par exemple : la folie du sagee ou vice versa) mais pas assez prises en compte.

    Allez soyons sage, soyons fou.

    Demain peut-être la singularité :

    http://dtext.com/transition/yudkowsky/yudkowsky1.html

    En tout cas un scénario à la Blade Runner si il se réalisait aurait des conséquences proprement vertigineuses (le raisonnement poupée russe : créateur si il était donc une créature ? ...)

    allez j’arrête de divaguer (ou rêver selon) , retour sur terre, peut-être que notre ami cybernéticien Talleyrand pourra nous éclairer aussi ...


    • herbe herbe 5 janvier 2007 09:04

      Pour prolonger l’idée que la raison même poussée au génie s’accompagne toujours de rêve ou de douce dinguerie, il faudrait je pense présenter la biographie des scientifiques les plus célèbre et l’histoire de la construction des connaissances (tâtonnements, intuition ou l’histoire des découvertes très fortement marquée par la serendipité :

      ( http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9rendipit%C3%A9 ).

      La découverte à postériori du savoir constitué (donc son enseignement) ne traduit absolument pas le le chaos ou cheminement erratique qui y a amené.

      Un nouvel exemple récent de génie de la raison (les maths !) tout à fait atypique mais à considérer avec le plus grand intérêt je pense :

      http://fr.wikipedia.org/wiki/Grigori_Perelman


    • ZEN zen 5 janvier 2007 09:33

      @ Herbe

      Oui, Bachelard nous a montré le chemin d’une coexistence pacifique possible entre l’extrème rigueur et la fantaisie , entre le concept et l’image .Il n’a cessé de montrer dans l’histoire des sciences comment l’irrationnel a pu féconder l’émergence de la pensée rationnelle.


    • ZEN zen 5 janvier 2007 09:44

      Pour une première initiation à Gaston Bachelard, sous cet aspect :

      http://perso.orange.fr/jacques.nimier/imaginaire_bachelard.htm

      Les liens de Wiki permettent des ouvertures intéressantes


    • slashbin 6 janvier 2007 00:56

      Ce n’est pas la première fois que la Russie engendre des génies des maths. Grigori Perelman n’en est que le dernier exemple. Avant lui, il y eut Sobolev, Tychonov, Kolmogorov, Tchebychev, Voronoï, Markov... et quelque par Dantzig, car s’il était américain, son père était russe. Son le premier coup d’éclat fut d’arriver en retard un cours à Berkeley, de noter 4 problèmes inscrits au tableau en croyant avoir affaire à un devoir, alors qu’il s’agissait de 4 problèmes non résolus, et de proposer la solution à 2 d’entre eux quelques jours plus tard, trouvant simplement le devoir un peu plus complexe que d’ordinaire. Dantzig a révolutionné (pour ne pas dire a inventé) la programmation linéaire avec la méthode du simplex... Dantzig est mort en mai 2005...


  • Marsupilami Marsupilami 5 janvier 2007 09:32

    Lisez Les somnambules de Arthur Koestler et n’hésitez pas à faire toutes les bissociations les plus monstrueuses et déraisonnables...


  • herbe herbe 5 janvier 2007 10:12

    Merci à Zen et Marsupilami pour ces liens.

    Je vais aller découvrir tout ça (trouver du temps, trouver du temps)...


  • Laurent D. (---.---.35.211) 6 janvier 2007 16:01

    Etonnant que vous ne mentionnez pas le nom du porte-étendard de la transdisciplinarité : Basarab Nicolescu et son CIRET
    Bonne chance pour votre recherche d’emploi
    LD


  • ari (---.---.224.95) 7 janvier 2007 21:21

    étant donné que tel qu’on le voit le monde est fait de violence ( sous tous les aspects), qui produit souffrance (sous tous les aspects) n’est-ce plus urgent de se préoccuper de la question « pourquoi l’être humain fait du mal à son semblable » ? et « comment faire pour l’en empêcher » ?

    la science n’est-ce « comment mieux vivre » plutôt que « comment savoir plus » ? c’est terrible de voir les scientifiques penchés exclusivement sur les moindres détails de l’univers physique, alors que sous nos yeux meurent ou souffrent suite à la violence humaine, des millions de personnes par jour ! qui devrait s’en enquérir ? combien d’horreurs devrons-nous encore vivre avant que ceux qui se disent oeuvrer pour la connaissance s’en préoccupent ?


  • erdal (---.---.242.88) 26 janvier 2007 14:09

    Un article vraiment intéressant et merci pour l’auteur. J’ai essayer de suivre les commentaires mais le niveau frise le galimatias.

    Sinon, je voulais faire juste un petit commentaire sur « la découverte d’un dessein technique inhérent à l’univers ».

    En effet, si on prend l’hypothèse que le néant est la notion absolue dimensionelle, il n’en reste pas moins que le chaos s’est organisé dans ce que l’on pourrait appeler un épiphénomène. Tout le problème est bien là, quelle est la raison de cet épiphénomème ? Sachant que la structure de cet ensemble se focalise autour d’une technicité qui est loin d’être aussi anodine que le néant.

    cordialement

    erdal


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