Vers une nouvelle unité des savoirs : après l’auto-organisation, la technicisation


Pour le grand public, le génie scientifique est symbolisé par deux grandes figures de la physique, Einstein et Newton, dont les contributions majeures concernent la cosmologie. Newton a réalisé un véritable tour de force en imaginant que la chute et le mouvement des astres reposaient sur une même force, la gravitation. Arthur Koestler évoque la bissociation de deux idées comme étant à l’origine des grandes découvertes scientifiques. Einstein racontait avoir eu l’intuition de la cosmologie relativiste en constatant l’annulation partielle de la force de gravitation quand l’ascenseur décélère. Darwin a su mettre en relation deux dispositifs, la transformation graduelle des espèces et leur survie dans un environnement sélectif. Ainsi fut inventée la théorie de l’évolution en associant deux choses, la nature des espèces (supposées être le résultat d’une longue transformation) et le milieu où elles évoluent. Enfin, dernier exemple, celui de la mécanique quantique. Par on ne sait quel miracle de la pensée, le physicien Louis de Broglie s’est mis en tête de représenter la masse comme étant en vibration, à l’instar du photon immatériel formalisé par la théorie du CEM de Maxwell.
La science, si elle est empirique dans sa pratique, théorique dans ses résultats formels, technique dans ses applications, n’en reste pas moins un champ promis à fournir une représentation du monde, dire comment il est, et comment il évolue. Qu’est-ce qu’un champ, la matière ? La conscience est-elle réductible à un ensemble de processus physico-chimiques et la vie à des mécanismes moléculaires ? Ce type d’interrogation n’est pas nécessaire à la pratique scientifique, mais il participe à la genèse des savoirs sur la nature. En fait, comprendre le monde naturel est une chose, expérimenter dessus en est une autre. On peut faire une carrière scientifique sans se poser la moindre question sur l’essence des choses. Mais quelques-uns se sont posé des questions, notamment pendant les années 1970. C’était la grande époque des réflexions transdisciplinaires autour du paradigme de la théorie des systèmes et de l’auto-organisation.
Entre 1970 et 1990, un engouement pour la transversalité, les interfaces multidisciplinaires, la quête d’une unité des savoirs, s’est ainsi manifesté, notamment en France. Ce mouvement de la pensée scientifique et philosophique mérite d’être comparé à celui des Lumières dans l’Europe du XVIIIe siècle. Des esprits savants doués de double culture, scientifique et philosophique, ont été à l’origine de pensées novatrices. S’agissant des francophones, le colloque de Cerisy de 1981 l’atteste. En ce temps-là, la Revue internationale de systémique existait, avant qu’elle ne disparaisse dans le courant des années 1990. Entre-temps sont décédés Varela, Thom, Prigogine. Que restera-t-il de cet héritage dans vingt ans ? Ce qui a caractérisé ce mouvement, c’est bel et bien une quête de sens et une recherche d’unité, de principes généraux opérant dans les choses physiques, vivantes, sociale et pouvant être décelés en étudiant les différents formalismes issus des disciplines, tout en reliant des observations éparses.
Où est passée cette recherche d’unité ? Sans être caricatural, la multidisciplinarité est devenue une spécialité, celle des sciences cognitives, qui veulent tout englober, les neurosciences, physico-chimie, signaux neuronaux, modèles algorithmiques, un peu de logique, la neurophilosophie, l’inconscient freudien happé par les sciences de la neuroconscience avec un peu d’ontogénétique pour le développement du cerveau embryonnaire. Ainsi se dessine un paradigme du cerveau rationnel humain, paradigme qui est à l’authentique démarche transversale ce que l’homme-machine de La Mettrie est aux philosophies des Lumières. C’est ma position. Je pense que le paradigme cognitiviste constitue une impasse, promise à devenir un dogme matérialiste, technoscientiste et moniste, comme le fut à une époque le dogme catholique. Néanmoins, la croyance catholique repose sur des éléments n’ayant pas d’évidence empirique, existence de Dieu, grâce divine, miracles... alors que dans les sciences cognitives, tout repose sur des preuves tangibles assorties de modèles théoriques codifiant les relations entre les faits mentaux et les dispositifs neurophysiques.
Laissons les sciences cognitives évoluer avec leur paradigme moniste. Place à une alternative dont la première étape sera de comprendre ce qu’est la matière sous un angle inédit que nul n’a encore tenté. En analysant les formalismes de la physique, les représentations des mécanismes moléculaires du vivant, les mécanismes neuronaux, les interactions sociales, il est possible de dégager la thèse suivante, unificatrice et universelle. La matière n’est autre qu’une substance technique. Mais la substance technique n’est pas la réalité ultime et dernière. Il existe une substance non technique qu’il faudra tenter de concevoir spéculativement. Ainsi, un sens nouveau émergera, une vision inédite du monde, peut-être la plus grande révolution depuis la naissance de la science moderne au XVIIe siècle.
L’idée de base consiste à rééditer l’audace de Newton et à tenter d’unifier les phénomènes matériels que l’on analysera empiriquement comme techniques et qui le sont aussi par essence. Faire comme pour la gravité. Tenter d’établir que le monde physique, de l’atome jusqu’au cosmos, en passant par les interactions moléculaires, puis le monde vivant, en interaction avec le milieu, le monde humain, avec son sensible et sa conscience, tout cela repose sur un dispositif technique dont le principe est l’ajustement rationnel entre deux éléments à travers leurs interfaces. Le principe expérimental de la science étant de réaliser des mesures à travers des dispositifs d’ajustement technique, on comprend pourquoi celle-ci a été possible car la nature, substance technique, se prête à cet objectif. Ce n’est là qu’une question d’ordre épistémologique, que la recherche ontologique tentera d’éclairer.
Voilà donc l’hypothèse forte sous-tendant ce projet à la fois épistémologique et ontologique. Tracer une unification des savoirs en recherchant une unité ontologique pour des phénomènes allant de la physique à la société. La thèse principielle, c’est que la matière est une substance technique et qu’en analysant les savoirs dans les différentes disciplines, on verra apparaître un dessein technique à l’œuvre dans l’univers. Et comme l’univers se ne réduit pas à la technique telle qu’on peut la concevoir dans l’ordre de l’efficacité, au dessein technique se superpose un dessein humain dès lors que l’homme a émergé avec sa conscience et avec le langage. Rappelons que l’histoire, œuvre humaine par excellence, commence avec l’écriture. Ensuite, un dessein éthique advient lui aussi (art, spiritualité, religion).
Le temps de l’auto-organisation est révolu. Cette vision est maintenant datée. Elle n’a pas répondu aux enjeux qu’elle s’était fixés. Son temps fort fut le colloque de Cerisy dont l’intitulé était L’auto-organisation, de la physique au politique (sous la direction de P. Dumouchel, J.-P. Dupuy, Le Seuil, 1983). Si un improbable colloque transdisciplinaire devait se tenir, son intitulé serait La technicisation, des processus physiques aux phénomènes de société (ou alors : Des quanta électromagnétiques aux SMS). Bien entendu, les acquis précédents ne seront pas abandonnés mais dépassés si bien que l’auto-organisation sera comprise comme un caractère, voire un cas particulier, de ce processus plus universel qu’est la technicisation.
La découverte d’un dessein technique inhérent à l’univers sera la prochaine découverte d’importance, faisant suite à la physique mathématique de Galilée-Newton, à l’évolutionnisme de Darwin, au sujet moderne et à sa décomposition par Freud. L’homme a une place éminente puisqu’il s’est démarqué du pur projet technique pour se préoccuper du développement spirituel, esthétique et éthique de son esprit, ainsi que des sociétés qu’il a constituées avec les religions, les arts, les sciences et les lois. En quoi l’essence de l’homme dépasse-t-elle celle de la technique, et quel en est la justification ontologique ? Existence d’hypostases ? Et quelle est cette essence de la technique ? Peut-on la concevoir en transposant la dualité matière sensible et intelligible consignée dans L’Ennéade II, 4, de Plotin ?
On sait comment Newton a inspiré Kant pour sa Critique de la raison pure. Sans doute le futur Kant du XXIe siècle saura-t-il analyser les physiques relativiste et quantique, la biologie moléculaire, pour élaborer une critique de la technique.


