Commentaire de ibraluz
sur Moines contre Mollahs : question tolérance 1 à 0 pour les moines
Voir l'intégralité des commentaires de cet article
à Padam et Papi Je reprends le fil du débat, non pas en son temps réel, mais juste après la sortie de monsieur Padam, concernant son hygiène intime, qui justifiait ainsi, à sa manière, les insanités d’un Zorglub totalement à l’envers de son sujet. Chasse le naturel, il revient au galop... Fatigue... Mais bon : Agoravox n’est pas un salon mondain, et, à choisir, je préfère le débat populaire, c’est un parti pris, depuis longtemps déjà, dont je connais le poids.
Ce décalage temporel est dû à ce que, là où j’écris actuellement, il n’y a pas de connexion Internet. Relisant l’ensemble des interventions, collectées sur flash disque, j’ai le temps de méditer avant d’écrire : cela fait du bien, de temps en temps. Premier constat : la difficulté, majeure, du débat tient à son intérêt même. On y rencontre trois types, au moins, d’intervenants. Des athées, à commencer par monsieur Padam. Des chrétiens, comme Papi. Des musulmans, comme Wrysia. Sans compter les variantes internes, parfois extrêmes... Les connexions de sens entre les uns et les autres sont diverses, les concepts communs rares : on s’y écoute plus souvent soi-même qu’on y entend le discours d’autrui. C’était le fond de ma dernière intervention : j’aimerais, Patrick et Papi, que vous preniez le temps de l’approfondir, chacun selon votre point de vue. Je vous en rappelle deux de ses questions majeures, afin que vous en retrouviez aisément l’ensemble :
« Vous nous demandez souvent, Patrick, de nous remettre en cause à la lumière de l’Occident. Entendez-vous la proposition inverse ? Y a-t-il, en islam, des médecines pour le monde ? » A défaut, Papi, de pouvoir répondre un tant soit peu à la seconde question - votre humilité vous honore - peut-être pourriez-vous vous pencher sur la formulation suivante : peut-il y avoir, selon vous, des médecines, en islam, utiles au monde ?
Dans ce même texte, j’ai rappelé toute l’importance du Saint-Coran dans la vie du musulman, évidemment pas dans celle d’un Zorglub exorbité. La question n’est donc pas d’en discuter la validité, mais d’exposer la logique de vie que cette foi nous impose. En tout premier lieu, le devoir de transmission, dont le mode originel, la parole, surpasse l’écrit, qui le complète. Vous citiez, Patrick, la mémorisation « mécanique » en vigueur au Maroc : c’est aussi le cas chez nous, en Mauritanie. Mes propres enfants, filles et garçons, y sont soumis, dès l’âge de 4 ans. A raison de deux fois dix minutes par jour, puis vers sept ans, deux fois une demi-heure ; deux fois une heure, à neuf-dix ans, pour culminer, vers l’âge de douze ans, à deux fois deux heures. Certains enfants, particulièrement doués et soutenus à la maison, achèvent la mémorisation avant l’âge de dix ans ; à l’ordinaire, cependant, aux alentours de la puberté. L’étude des conditions historiques de la Révélation peut alors commencer. Et l’on est loin, encore, de la moindre interprétation, réservée, de fait, à un cercle, très réduit, d’érudits, dont les hypothèses sont d’autant plus retenues qu’elles reconnaissent, humblement, leurs relativités, face à l’ Absolu du Texte Sacré.
Il est évidemment inutile d’exposer à un athée les bienfaits spirituels, reconnus par le moindre croyant, à l’exercice, primaire, de la mémorisation coranique. Par contre, la réussite, dans les domaines sollicitant particulièrement la mémoire, de ceux d’entre ces élèves qui ont la chance de poursuivre leurs études « profanes » ( à raison de 25 heures par semaine, dès l’âge de 6 ans), signale un positif objectivement sensible. Quant au négatif - du moins, l’objectivement sensible, c’est à dire, hors de toute considération athée ou théiste - il tient en une seule question : et la créativité, dans tout ça ? Car tout de même : 32 à 50 heures par semaine d’enseignements divers (coraniques et profanes confondus), cela laisse peu de place à celle-ci... Sans prétendre dresser, ici, la liste des différentes réponses à cette question (elles sont variées), notons, tout de suite, des nuances dans le constat. Tout d’abord, si 80 % des enfants mauritaniens sont scolarisés dans le cycle primaire, moins de 50 % suivent un enseignement coranique régulier. Sur ce dernier pourcentage, à peine 30 % achèvent la mémorisation, soit, environ, 1 enfant sur 7. En Mauritanie, les filles, dont moins de 20 % poursuivent leurs études profanes après la puberté (pour quasiment le double de garçons), représentent la moitié des lecteurs accomplis du Saint-Coran. Cette particularité se retrouve au niveau du corps enseignant. Moins de 15 % de professeures dans les matières profanes, pour plus de 40 % dans l’apprentissage coranique (en certaines mahadras de brousse, ce taux dépasse même les 70 %).
A l’examen de ces statistiques, les institutions laïques internationales de développement ont tiré la conclusion suivante : l’enseignement coranique, populaire et financièrement autonome, est un élément incontournable de la lutte contre l’analphabétisme et il convient de travailler, plutôt, à son enrichissement qu’à sa disparition. Cette attitude rejoint celle d’un nombre croissant d’enseignant(e)s qui vise à harmoniser et valoriser les distinctions de genre. Expliquons leur démarche. Les premières décennies de l’enseignement profane, on a calqué les méthodes de celui-ci sur celles de l’enseignement coranique : scolastique et mémorisation. Résultat : des têtes bien pleines, excessivement formalistes, peu mobiles. Désormais, on tend à y privilégier l’expérimentation, le sens critique, l’initiative, tout en valorisant la frontière entre la raison et la foi. Tout comme un chrétien ne prétend jamais juger, critiquer, la théophanie christique, mais bien plutôt s’y conformer, s’en pénétrer le plus intimement possible, le musulman doit chercher à intégrer au mieux la théophanie coranique, en utilisant, notamment, son intelligence, dans l’examen critique des contextes passés et présents, afin, tout à la fois de mieux s’adapter et de mieux conduire, à l’exemple de ce que le prophète Mohammed - Paix et Salut sur Lui (P.S.L.) - sut tirer, en son temps, de la Sainte Révélation. Ni passéisme, ni « évolution » (un terme fourre-tout, qui mériterait un vrai débat), mais fidélité et adaptation, les nuances portent sens.
Comprenez la racine de bien des maux contemporains dans les sociétés musulmanes. L’islam, je l’ai souvent dit, et je le répète, tient sa force du peuple, dont il génère, en retour, l’unité et la solidarité. De ce fait, sa capacité de bienfait repose sur le degré d’instruction populaire. Or, depuis 150 ans, ce niveau n’a cessé de se dégrader. Les connaissances populaires sont devenues de plus en plus partielles, voire partiales. Vous citez souvent, Patrick, l’Algérie ou le Maroc. Dans les deux cas, la lutte de l’Etat, colonial ou post-colonial, contre les institutions éducatives traditionnelles, la modification, extrêmement rapide et subie, des conditions de la survie, ont entraîné une chute, massive, du taux de musulmans convenablement instruits de leur religion (c’est-à-dire : Textes et contextes intimement associés), entraînant, à l’heure des désillusions concernant le nouvel ordre mondial, des réactions outrancières, fort éloignées de l’esprit de l’islam, quoique vous tentiez, monsieur Padam, de faire croire à vos lecteurs. Elles ne dureront, comme ce fut toujours le cas dans le passé, que le temps de nécessaires rééquilibrages ; quelques décennies, i presume : c’est long, à l’échelle d’une vie humaine, et je comprends, Patrick, que votre athéisme incrusté en terres musulmanes en souffre. Convenez pourtant, cela peut vous aider, que votre désagrément puisse être analogue à celui des musulman(e)s vivant en France, à ceci près que la grande majorité d’entre eux, immigrés de 2ème ou 3ème génération, n’ont pas choisi d’y habiter. Peu d’entre eux sont instruits en religion, l’environnement ne leur étant, c’est un euphémisme, guère favorable. Quant à assimiler tous les descendants français de souche musulmane, tous les descendants musulmans de souche française, comme autant de forcenés islamisants potentiels, c’est faire preuve de plus de bornes que de réalisme. Je dis cela, moins pour vous, Patrick, qui prenez le temps, de temps en temps, de nuancer vos analyses, que pour ce quarteron d’excités qui affligent, régulièrement, vos débats. Les musulmans « pratiquants », minoritaires (à peine 20 % des 6 millions de « fidèles », généralement avancés dans les médias), ont été, très largement, des modérateurs lors des émeutes des quartiers. Preuve, s’il était besoin, qu’un musulman, instruit de l’islam dans l’intégralité de sa dimension, est un être de paix.
Enfin, sil est des lecteurs curieux de la Mauritanie et de son histoire, incontournables pour une perception scientifique des faits maghrébins et sahariens, j’insiste sur la lecture d’ Abdel Wedoud ould Cheikh et de Pierre Bonte, autorités internationalement reconnues, et dont les travaux, lourds de recherches précisément argumentées, constituent de véritables références en la matière. Le LERHI, Laboratoire d’Etudes et de Recherches HIstoriques, de l’université de Nouakchott, www.lerhi.mr, tient à votre disposition tous renseignements complémentaires, notamment sur d’autres auteurs, moins monumentaux sans doute, mais non moins sérieux. Aucun d’entre eux, je vous l’assure, ne puise ses sources au guide du routard, ouvrage utile, au demeurant, pour les touristes. A titre de rectifications, puisque monsieur Padam n’a pas jugé bon de nous rendre cette élémentaire justice, j’ajouterai qu’il n’y a jamais eu, dans la jeune histoire de la Mauritanie, une seule condamnation à mort, ni aucun châtiment public, prononcé ; à fortiori donc : exécuté ; pour un quelconque délit sexuel. Dans une période très brève, au cours du quatrième coup d’Etat (1983 / 1985), dans une période extrêmement agitée, trois peines capitales ont été prononcées, toutes pour des délits de sang exceptionnels (parricide, en particulier), et quatre de mutilation (main) pour des vols récidivistes. Libre à vous de tirer, de ses épiphénomènes conjoncturels, un jugement sur notre république islamique naissante, nous restons tout de même - Dieu en soit loué ! - fort loin de la Terreur baptismale de votre république, tant éclairée de Lumières, ainsi que vous avez le bon goût de nous instruire. Merci, une nouvelle fois.
