Commentaire de Henri Masson
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Dans la préface qu’il avait accordée à Ernst Archdeacon, mécène et pionnier de l’aviation, pour son livre « Pourquoi je suis devenu espérantiste ? » (Arthème Fayard, Paris, 1910, p. 11), l’avionneur Henri Farman avait écrit : « Vous trouverez encore nombre de gens qui vous diront »A quoi l’espéranto peut-il servir, maintenant ?« ... Oh ! cette phrase !! l’ai-je assez entendue, lorsqu’on raillait nos premières expériences d’aéroplanes !... » Et il saluait l’auteur de ce livre qui avait le courage de braver l’opinion.
Astronome renommé, Jérôme Lalande avait écrit en 1781, dans « Le Journal de Paris » : « Il est absolument prouvé qu’il est impossible à l’homme de s’élever ou même de se tenir dans l’air en se servant d’ailes artificielles ou par tout autre système. L’homme est fait pour la terre et les êtres ailés pour l’atmosphère. Ne cherchons donc pas à violenter les règles de la nature. »
Et l’Académie des sciences décida un jour, pour ne plus avoir à en débattre, que certains problèmes étaient insolubles :
- celui du mouvement perpétuel,
- celui de la quadrature du cercle,
- celui du plus lourd que l’air.
Ceux qui qualifient aujourd’hui les usagers de l’espéranto d’utopistes sont eux-mêmes largement usagers d’utopies d’hier pour lesquelles des hommes ont dû faire preuve de courage.
Bien plus tôt, Galilée dut s’agenouiller devant le tribunal de l’Inquisition (« sainte » comme ils disaient !) et abjurer sa thèse. Un savant du nom de Mercier, membre de l’Institut, alla jusqu’à écrire qu’il était inadmissible que la terre tournât « comme un chapon mis à la broche. ».
Les précurseurs et les pionniers ont toujours eu à affronter la connerie ambiante.
A propos du « brave dentiste utopique à l’origine de l’espéranto [qui] doit se retourner dans sa tombe. », comme l’écrit l’auteur de cet article, il doit au contraire être plutôt affligé de constater que les mentalités n’ont guère évolué en cent ans :
“Toutes les idées appelées à jouer un rôle important dans l’histoire de l’humanité, écrit Zamenhof, connaissent invariablement le même sort. Quand elles apparaissent, elles rencontrent chez leurs contemporains non seulement une obstination et une méfiance remarquables, mais encore une incompréhensible hostilité. Les pionniers doivent beaucoup lutter et souffrir pour leurs idées ; on les prend pour des fous, pour des nigauds puérils, ou même pour des gens franchement néfastes. Tandis que ceux qui consacrent leur temps à toutes sortes de bêtises sans objet et sans utilité, uniquement parce que cela est à la mode et conforme aux idées routinières de la foule, profitent de tous les biens de la vie autant que de l’honorable appellation de “gens cultivés” ou de “figures publiques estimables”, les pionniers des nouvelles idées ne recueillent que sarcasmes et attaques. Le premier demeuré venu qu’ils rencontrent les regarde du haut de son ignorance et leur déclare qu’ils perdent leur temps à des futilités”.
“Le premier plumitif venu écrit à leur sujet des articles et des commentaires “spirituels”, sans même se donner la peine de se rendre compte par lui-même de quoi il retourne ; et le public, qui suit toujours les braillards comme un troupeau de moutons, rit et s’esclaffe, sans même se demander, ne fût-ce qu’une minute, s’il y a une goutte de bon sens ou de logique dans toutes ces “spirituelles” moqueries. Il est bien vu “de ne parler de ces idées-là qu’avec un sourire ironique et méprisant, parce que A. et B. et C. le font” ; sachant d’avance qu’“il n’y a rien de sensé là-dedans”, chacun redoute d’être rangé parmi “ces imbéciles”, même si, pour une minute seulement, il prenait cette folie au sérieux. Les gens se demandent étonnés “comment, à notre époque, de tels énergumènes peuvent apparaître dans le monde et pourquoi on ne les enferme pas dans des asiles d’aliénés”.
Mais le temps passe. Après beaucoup de combats et de souffrances, les “excentriques” parviennent à leur fin. L’humanité s’est alors enrichie d’un trésor nouveau, dont elle va bénéficier largement de diverses manières.
Du coup, les circonstances changent. Ayant acquis de la force, l’idée nouvelle paraît aux gens tellement simple, tellement “évidente” de par elle-même qu’on ne s’explique pas comment on a pu vivre sans elle depuis des milliers d’années”.
« Essence et avenir de l’idée d’une langue internationale » (Hachette & Cie, Paris 1907 ; extrait des pages 119 et 102 de « L’homme qui a défié Babel ».) :
