Commentaire de Pierre JC Allard
sur La dérive des dérivés...
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Voici la troisième réponse de Yan ;
@ Tous
Un commentateur de mes chroniques disait que mes visions sont trop infantilisantes et qu’il faudrait blâmer le manque de responsabilité des investisseurs qui ont sacrifié aux mirages de l’Olympe financier et qui auraient dû exercer un choix plus éclairé. Je donne quelques passages plus marquants de ses notes :
« Et ces investisseurs qui ont acheté ces titres sans broncher, sans faire leur devoir de fiduciaire ? Et ces acheteurs/spéculateurs de maisons, qui ont acheté des propriétés dont ils n’avaient pas les moyens dans l’unique but de les revendre dans un an à profit ? Je leur dit tous “bien bon” !
« Se débarrasser des dérivés serait comme jeter le bébé avec l’eau du bain. Ces produits sont forts utiles pour tous lorsqu’ils sont transigés par des gens compétents qui font bien leur travail. Ils permettent aux investisseurs d’accéder à une classe d’actifs offrant un profil risque / rendement fort intéressant, que sont les hypothèques. Ils permettent à ce capital de se rendre jusqu’aux emprunteurs qui peuvent financer leur propriété à un taux sensiblement meilleur. Les banques agissent comme intermédiaires et sont dûment rémunérées.
« Le véritable problème M. Barcelo ce n’est pas l’existence des dérivés. Le problème c’est que des incompétents ont investi l’argent des autres comme s’il n’y aurait plus jamais de récession. Ils ont acheté des titres trop compliqués pour eux sans se poser de questions, flairant un meilleur rendement et un bon bonus.
Voici ma réplique à ses commentaires.
@Minarchiste
Votre point de vue libertaire n’est pas sans valeur. Je crois qu’il faut que chacun apprenne à se défendre et à veiller à ses propres intérêts. Moi non plus, comme vous, je n’ai souffert aucune perte dans la déconfiture des marchés. Mais il faut dire que j’ai mis beaucoup de temps à voir clair dans le brouhaha des marchés. Il est toutefois difficile d’ériger ce principe d’auto-protection en règle universelle. Il faudrait que le bon sens et la vertu soient des denrées répandues également et en quantité abondante. Ce n’est malheureusement pas le cas. Et comme le disait George Washington, c’est parce que tous les gens ne sont pas prêts à se soumettre aux impératifs de la raison que le gouvernement existe et doit exercer une certaine coercicion. Coercicion que, dans le cas de la crise financière, il n’a tout simplement pas exercée.
En fait – en supposant au gouvernement américain et à ses différents départements un minimum de bonne foi... dont je doute – ceux-ci se sont sentis piégés par une avalanche systémique qui les a amenés à récompenser les institutions financières pour leur irresponsabilité crasse. Pas étonnant que Wall Street et la Citi n’aient rien changé à leurs façons de faire, en remettent même (voir un excellent post-mortem de RGE Monitor, un an après la faillite de Lehman). Ils ont appris une précieuse leçon : on peut faire ce qu’on veut, Washington, Londres, Paris et les autres vont voler à notre secours.
Vous dites que les dérivés financiers ne sont pas responsables de la crise. En toute rigueur, c’est vrai. Mais c’est comme dire que la présence de cocaïne illégale d’usage non-médicinal n’est pas la cause d’habituance, de viols, de vols et de meurtres. C’est rigoureusement exact : la cause tient à la faiblesse et à la crédulité des êtres humains. Mais sachant que cette faiblesse et cette crédulité sont largement répandus, que fait-on ?
Il y a des dérivés qui sont utilisés à bon escient, c’est évident. Une majeure partie des plain vanilla swaps est de cette nature, et on peut supposer qu’ils constituent 50% à 60% des transactions. Alors, à ce compte, qu’on les transfère vers des échanges publics, réglementés et soumis aux mêmes exigences qu’on impose aux options.
Mais il y a toutes les catégories plus exotiques de MBS, CDS, CDO et d’autres aux acronymes plus inventifs encore. Tout ce qui ne peut pas être ainsi standardisé devrait être : a) tout simplement interdit, ce que je préfère nettement ou b) contraint à des exigences d’appel de marge et de dépôt de collatéral qui fassent sorte que le risque soit assumé dès le départ par les joueurs eux-mêmes, et non après coup par l’ensemble du système financier et économique.
Vous vous portez à la défense plus spécifiquement de la catégorie des MBS. Je suis en désaccord complet. Pourquoi ? Parce que, comme l’affirme ma chronique, ces instruments reposent sur une faute originelle : la titrisation. Et qu’est-ce que la titrisation ? C’est un refus d’assumer la responsabilité d’un actif de la part d’une banque en vue d’en transférer la responsabilité à un détenteur qui est, forcément, en moins bonne position pour évaluer le risque inhérent aux hypothèques sous-jacentes.
Devant les prodigieux échafaudages auxquels cette faute originelle a donné lieu, vous proposez que chacun veille à ses propres intérêts et soit responsable pour lui-même. Je propose pour ma part qu’on remonte dans la chaîne d’irresponsabilité jusqu’à son point premier pour faire en sorte que les banques continuent d’assumer l’entière responsabilité des prêts qu’elles ont consentis. C’est justement pour qu’elles assument cette responsabilité qu’on leur assigne des chartes spécifiques. Quelles fassent leur travail ! Les minces avantages que vous mettez de l’avant (amener un capital moins dispendieux jusqu’aux emprunteurs) comme résultat de cette déresponsabilisation ne valent pas le prix que nous sommes susceptibles de payer en aval : dans ce cas-ci, une crise financière majeure.
J’applique évidemment un même argument à toute la catégorie éminemment pernicieuse des CDS (credit-default swaps ou swaps sur défaillance) qui ont entraîné la faillite d’AIG. En 1907, le krach boursier de l’époque avait été le résultat de ce genre de gageures qu’on pratiquait dans les notoires bucket shops qui avaient champignonné autour de Wall Street. Ces pratiques, semblables à des gageures de courses de chevaux, avaient été interdites par une loi – loi qu’on s’est assuré spécifiquement d’abolir aux Etats-Unis en 2000 avec le Financial Commodity Modernization Act. Ces dérivés sont l’équivalent de prendre une assurance sur la vie de son pire ennemi : une invitation au crime ! Dans ce cas-ci : un shorting systématique et meurtrier en Bourse – auquel on a assité, d’ailleurs, et qu’on a dû interdire.
Je propose un retour aux axiomes de base. Ainsi, à la base, une seule règle devrait prévaloir à toute transaction financière : qu’elle serve un objectif de développement dans l’économie réelle. Les dérivés ne rencontrent nullement cette exigence. Leur but est d’atténuer ou de hausser le risque lié à un investissement sous-jacent (qui prend ici statut de « dérivé »). Dès qu’on met la main dans l’engrenage des dérivés, on ouvre la porte à toutes les… dérives. Certes, encore une fois, je suis prêt à admettre qu’on tolère certains dérivés, mais à leur place : dans les parquets spécialisés d’options à l’intérieur de contraintes élevées. Les banques ne sont pas la place pour de tels jeux de loterie
