lundi 14 septembre 2009 - par Pierre JC Allard

La dérive des dérivés...

Ceci est un plagiat qui ose dire son nom. Un « emprunt » d’un riche pour donner aux pauvres... ceux d’entre vous qui ne savent pas. Je vous expliquerai en fin d’article, mais, pour l’instant ajoutez vite à vos connaissances cette petite explication, qui est souvent le chaînon manquant entre Quidam Lambda et sa compréhension de la crise actuelle...

" Avec la crise financière et économique en cours, notre SIDA économique, tel qu’il s’incarne dans la formule du shareholder value, éclate au grand jour. Le syndrome apparaît maintenant sous d’autres habits plus… « fastueux ».

Le plus exubérant de ces habits est celui de "produits financiers dérivés". On ne dira jamais assez de mal pour les plus exotiques de ces créatures artificielles, et c’est ce que je me suis occupé de faire dans d’autres chroniques. Je ne m’attacherai ici qu’à quelques aspects plus pernicieux.

La virtualisation. Les dérivés financiers nous ont fait passer à l’économie Nintendo. Il s’agit de constructions souvent complexes qui ne tiennent en place qu’à partir de modèles mathématiques sophistiqués. Et ces montages n’ont que deux propos : primo, faire de l’argent à partir de flux financiers anticipés, c’est-à-dire en mots simples, faire de l’argent avec de l’argent ; secundo, contourner les réglementations nationales en place.

Dans leur premier objectif, ces instruments de dette ne poursuivent aucun investissement productif. De façon typique, ils sont élaborés pour spéculer ou se défendre des aléas du casino financier international dans les domaines des taux d’intérêt, des devises ou des denrées.

D’un côté, les spéculateurs, qui ne vivent et ne se repaissent que de volatilité, s’en servent pour maximiser leurs profits en faisant jouer l’emprunt de façon colossale. Et ces spéculateurs – faut-il s’en étonner ? – sont les banques elles-mêmes ou leurs filiales, qui vont mettre en jeu, par exemple, 5 milliards $ en une seule mise dans l’espoir de réaliser un mince profit d’un demi ou d’un point de pourcentage. Mais ils risquent de telles sommes sur une période de quelques semaines seulement. Répétez un gain de 1% à chaque deux semaines, et vous vous tirez un substantiel profit de 24% au bout de l’année !

De l’autre côté, on trouve tous les producteurs (PME, entreprises multinationales) qui doivent mettre en jeu des sommes aussi colossales aussi pour se protéger des aléas du casino afin protéger leurs profits, le plus souvent en provenance de marchés étrangers. Les entreprises canadiennes, dont 40% des revenus proviennent de l’exportation, sont très aguerries à ces manœuvres de casino.

Notez que les trillions de dollars mis en jeu par toutes ces opérations ne servent strictement aucun propos économique réel. Dans un monde où on laisse les monnaies fluctuer allègrement et où les taux d’intérêt nationaux doivent s’ajuster constamment pour se protéger de ces fluctuations, les acteurs économiques réels se font plumer constamment par les opérateurs du casino – les banques et institutions financières internationales. Un chiffre est éloquent plus que tout autre : en 1980, les banques américaines n’engrangeaient que 5% de la totalité des profits des corporations aux Etats-Unis. En 2004, ce pourcentage était passé entre 25% et 30%, selon les résultats de deux études économiques indépendantes.

La déresponsabilisation. À la racine des dérivés financiers repose un processus très simple et extraordinairement vicieux : la titrisation, c’est-à-dire le processus par lequel une banque transforme les actifs qu’elle détient dans ses livres en actifs vendus sur les marchés financiers. Ainsi, 1) elle prend des prêts hypothécaires, des portefeuilles de placement, des prêts-auto, bref n’importe quel « actif » qu’elle détient dans ses livres, 2) les rassemble dans divers véhicules qui épuisent les ressources acronymiques (ABD, CDO, MBS, CLO, CDS, etc.) et 3) les vendent à quiconque cherche à maximiser le rendement de son portefeuille. C’est ainsi que l’hypothèque d’un propriétaire de maison à Orlando, en Floride, se retrouve incrustée dans un dérivé très sophistiqué que détient un fonds d’investissement hongrois ou une banque de Taiwan.

Auparavant, la banque de Floride qui détenait cette hypothèque connaissait son emprunteur et les conditions de son marché local. Mais à présent, la propriété de l’hypothèque et son risque attenant sont détenus par un financier de Hongrie ou de Taiwan. Quel est le résultat de ce tour de passe-passe de la titrisation ? Une déresponsabilisation sans nom où la banque à l’origine de l’hypothèque, en transférant la propriété de celle-ci à quelqu’un à l’autre bout de la planète, a dégagé de la place dans ses livres pour accueillir d’autres prêts (puisqu’elle doit maintenir un ratio stable entre ses actifs et son niveau de capitalisation propre). Or, ces nouveaux actifs, elle s’empresse de les titriser à leur tour. Car, le jeu de la banque n’est plus de réaliser un rendement sur les hypothèques qu’elle consent, mais d’encaisser une redevance sur chaque actif qu’elle a titrisé. Dans un tel contexte, quelle est la qualité de ces nouveaux prêts : très souvent, on peut parler de pure scrap. C’est ce qui a éclaté au grand jour dans la crise des subprime loans, ou prêts à risque, aux États-Unis.

Cet engloutissement dans la déresponsabilisation a eu deux conséquences catastrophiques. Tout d’abord, on a complètement déplacé l’impératif de la gestion financière du rendement des actifs dont on est responsable vers la collection systématique de frais et de ristournes. Et c’est ainsi qu’on en est arrivé à une surenchère grotesque des rémunérations et bonis aux dirigeants et employés des institutions. Ensuite, en multipliant à qui mieux-mieux les transactions de dérivés construits sur l’opération originale de la titrisation, on s’est retrouvé avec une créature financière monstrueuse où tout le monde achète les titres virtuels de tout le monde, empilant échafaudage par-dessus échafaudage d’endettements précaires et instables, et où le sort de chaque acteur est intimement lié au sort de tous les autres. C’est ce qu’on a appelé le risque systémique, une toute nouvelle entité conceptuelle qui n’existait tout simplement pas au début des années 1980, et dont la réalité menaçante a emporté tout sur son passage à partir de l’été 2008."

Et voila ! L’auteur, c’est Yan Barcelo, économiste, un des 7 du Québec. C’est moi qui vient déclamer sous le balcon AGV, parce que Yan a un gros nez... (Lisez, "n’est pas encore connu sur Agoravox et ça serait trop long..."), mais il reviendra... En attendant, Vous pouvez le lire ici,

Pierre JC Allard 



28 réactions


  • fhefhe fhefhe 14 septembre 2009 10:40

    Néophyte en la matiére....je pose la question suivante :
    Combien représente l’Economie « Immatérielle » par rapport à l’Economie Réelle ? ou plutôt
    L ’Economie Utile à l’Economie Inutile... ???


  • zelectron zelectron 14 septembre 2009 10:41

    @Pierre JC Allard : synthèse pertinente...et...

    « les acteurs économiques réels se font plumer constamment par les opérateurs du casino »
    et si ce n’était pas que par les casinos ?
    du genre :
    - vendre ses tomates à 0.191€ le kilo pour être revendu à 2.80€ à l’hyper du coin
    - le lait acheté à 0.179€ !!! etc...etc...


  • Internaute Internaute 14 septembre 2009 13:01

    J’aime bien cette présentation trés synthétique. Elle laisse cependant dans l’ombre deux facteurs qui ont permis la titrisation.

    Le premier sont les agences de notation. Une banque taiwanaise ou un fond de pension n’ira pas acheter des titres qui ne soient pas couverts par une notation AAA tout simplement parceque c’est écrit dans leur mode de fonctionement, dans la fiche produit qu’ils distribuent aux épargants. Il y a donc à la base une arnaque montée avec la complicité des agences de notation qui ont surqualifié les produits titrisés.

    Le second est la dérégulation votée par les politiques et qui permet de ratisser de plus en plus large sans aucune précaution. Les prêts sans garantie à des gens insolvables étaient interdits jusqu’à ce que Clinton et les suivants retirent les garde-fous l’un aprés l’autre.

    Les produits dérivés que vous citez sont quand-même basés sur des valeurs réelles mais on est maintenant passé à l’échelle supérieure avec les trackers. Que penser d’un tracker sur indice (Cac40 par exemple) qui offre un effet de levier ? Là on est en plein monde virtuel. C’est comme cela que l’on draine des milliards sur le marché des matières premières avec des trackers revolving qui font que l’investisseur a la sécurité de ne jamais recevoir un coup de fil lui demandant à quelle adresse doivent êtres livrés les 40.000 barils de pétrole dont il est propriétaire.


    • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 14 septembre 2009 16:22

      @ Internaute : Barcelo a écrit d’autres textes. Relancez-le sur le lien en bas de l’article... ou attendez patiemment qu’il apparaisse ici quand je lui aurai dit ... smiley 


      PJCA

      P.S. : J’ai connu quelqu’un qui a eu ce genre de distractions, il y a quelques années, sur le marché de Chicago. Mais c’était des oeux... smiley smiley

  • Fergus Fergus 14 septembre 2009 13:29

    Excellent article, Pierre, et pertinent complément avec le commentaire d’Internaute.

    Bonne journée à tous les deux.


  • oeil-de-lynx oeil-de-lynx 14 septembre 2009 15:41

    J’aimerais bien que l’auteur vienne saluer la salle... smiley


  • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 14 septembre 2009 16:50

    @ Oeil-de-lynx : Je le trouve asap et je le pousse devant le rideau.


    PJCA

  • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 14 septembre 2009 16:52

    @ Oeil-de-lynx : Je le trouve asap et je le pousse devant le rideau.


    PJCA

  • fhefhe fhefhe 14 septembre 2009 18:16

    1% des transactions pour se Nourrir , se Loger , se Vêtir... ????
    Donc la majorité des Terriens passent 99% de leur temps à travailler pour enrichir 1% des Banksters et Traders ???
    Cette monnaie virtuelle est plus importante que l’Industrie Agroalimantaire , l’Armement, l’Immobilier , l’Aéronautique, l’Automobile réunies ????
    J’avais oublié....que si l’on voulait « Subsister » il fallait travailler...mais que pour « s’enrichir » il fallait faire autre chose.... !!!
    Il est vrai que 0,0001% des Terriens possédent 99,9999% des richesses... de la Planète !!
    A quand une spéculation sur les Etoiles dont le soleil....qui est pour l’instant gratuit... ???
    Que Dieu me Prête vie... sans que ce prêt soit Titrisé... !!!



    • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 14 septembre 2009 21:50

      Non... pas à ce point la. D’abord, les transactions monéaires représentent le plus gros du volume, mais beaucoup de rien ne pese pas lourd.... Pensez à l’Univers qui est surtout composé du vide intersideral... mais c’est le reste qui est important. Tout cet argent ne vaut rien : il est le symbole et a le pouvoir de la valeur que lui accordent les gens. 


      Pour le partage des richesses, c’est environ 2% des gens qui en posèdent la moitié. Vous voyez, ce n’est pas si mal... Il est intéressant de penser, cependant que les 300 000 américains les plus riches ont autant d’argent que les 12 000 000 les plus pauvres


      Pierre JC Allard

  • fhefhe fhefhe 14 septembre 2009 18:24

    Pourquoi je fais réfèrence au Soleil.... ???
    Je pense à Diogène le Cynique qui eu cette réponse (extraordinaire) à Alexandre le Grand qui lui demandait ce qui désirait...
    « Ote -toi de mon soleil... » lui répondit Diogène


    • Radix Radix 14 septembre 2009 22:57

      Bonsoir

      Aujourd’hui Pour faire cette réponse, je ne suis pas sûr qu’un gilet pare-balles suffirait !

      Radix


  • Gaëtan Pelletier Gaëtan Pelletier 14 septembre 2009 23:33

    Bonjour Pierre,
    Superbe idée que de flanquer l’article de M. Barcelo ici ! D’autant que le « bonhomme » a un don unique pour nous expliquer avec un génie du raccourci la magouille des magouilles.
    Après l’avoir lu, et après en avoir lu d’autres, je suis toujours à me demander si on ne devrait pas retirer du vocabulaire l’expression « richesse collective ».
    Je ne suis même plus sûr si la maison dans laquelle je vis et le terrain m’appartiennent...
    C’est comme si en revenant au troc, vous donnez à quelqu’un le dessin d’un bison en lui demandant 2500 poules...
    Le plus « drôle » c’est que ça marche.
    On se retrouve avec un dessin de sans desseins...
     smiley
    Chère économie !
    Dire que la pègre menaçait les petits commerçants en leur demandant un « dédommagement de protection »...
    Contre qui ?
    Contre eux...


    • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 15 septembre 2009 03:02

      @ Gaetan pelletier :

       
      Un des facteurs qui me préoccupe est l’ignorance qui prévaut en Europe de l’extrême fragilité de la structure « law & order » aux USA. Si les autres pays adoptent une position ’ferme" face à l’Amérique a Pittsburgh, on peut pousser celle-ci à prendre des décisions qui paraîtront irréfléchies, mais qui ne feront que refléter une absence d’alternative face à sa situation domestique.


       Pierre JC Allard



  • Internaute Internaute 15 septembre 2009 12:19

    @l’auteur,

    Je lis souvent vos liens vers Nouvelle société que je trouve intéressants. Cependant il manque toujours la date des articles. Je pense que c’est important pour la compréhension. Quant on lit « il y a 6 mois... », ou « .. le G8 a décidé que... » il manque la date pour ce replacer dans le contexte.


    • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 16 septembre 2009 01:51

      @ Intenaute : Vous avez raison. j’ai fonctionné pendant 9 ans avec un « site » qù tous les posts étaient datés. Pour faciliter l’interactivité, j’ai créé un blog où on été copiés des centaines de posts du site... avec l’option de mettre la date de transfert ... ou aucune date, J’ai préféré ne rien mettre, plutôt que de dater de 2008 des textes écrits 10 ou 12 ans auparavant... Vous pouvex trouvez la date des anciens textes en allant à nouvellesociete.org et, pour le nouveau la date est incluse dans le titre du post.


      PJCA

  • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 16 septembre 2009 02:10

    @oeil-de-lynx

    À votre demande, me voici pour saluer la salle. Je réponds à quelques questions et commentaires


    @fhefhe


    « Combien représente l’Economie « Immatérielle » par rapport à l’Economie Réelle ? ou plutôt L ’Economie Utile à l’Economie Inutile... ??? » Pierre JC Allard a déjà donné une idée du rapport. Je précise avec quelques chiffres.

     

    Chaque jour, il s’échange sur notre planète environ 2,3 trillion $US en flux monétaires, pratiquement la totalité par voie électronique. Ces transactions visent divers objectifs ; en premier lieu, des ventes et achats de monnaies pour couvrir des échanges commerciaux, mais surtout pour spéculer sur d’autres monnaies, spéculer à l’aide de dérivés financiers, ou pour « hedger » des investissements divers face aux fluctuations de monnaie.

     

    Or, dans une année, la totalité des échanges commerciaux réels s’élève à environ 2,3 trillion $US. C’est dire que – chaque jour ! – il se transige en flux monétaires l’équivalent de toutes les transactions commerciales d’une année. Le rapport entre économie matérielle et immatérielle est donc de l’ordre de 365 pour 1.

     

    2. La valeur notionnelle de tous les dérivés financiers contractés sur la planète s’élève à environ 600 trillions $US, selon les comptes de la Banque des Règlements Internationaux. Certes, il y a nombre de double et triple calculs dans ce total, mais cette valeur notionnelle donne quand même un ordre de grandeur raisonnable de l’économie virtuelle.


    Or, le Produit Intérieur Brut (ou PIB) de tous les pays du monde s’élève à environ 60 trillion $US, en étant fort généreux (c’est plus de l’ordre de 55 trillions $US). Donc, le virtuel, avec les montagnes de dettes potentielles qu’il véhicule, représente 10 fois l’économie réelle.


    Des gens nient que cette valeur notionnelle représente une quelconque réalité, en disant qu’elle représente seulement une valeur de référence. C’est vrai en partie, mais pour une petite partie seulement. Ce notionnel est le montant sur la base duquel on calcule un échange de flux financiers futurs.


     Par exemple, banque A consent de payer à banque B, pour une période de 6 mois, 2 ans ou 5 ans, un montant qui équivaut à l’écart négatif qui prévaudra à n’importe quel moment entre un taux d’intérêt fixé d’avance et le taux LIBOR. Dès que l’écart s’avère positif, c’est banque B qui devra à banque A. Le taux d’intérêt convenu s’applique à un notionnel de base qu’on fixe plus ou moins arbitrairement à 100 M$ ou 500 M$ ou 2 milliards$, selon les sommes approximatives qu’on veut échanger. 


    Donc l’échange entre les deux joueurs représente une dette dans un sens ou dans l’autre qui, à terme, pourra se solder par une sortie d’argent bien moindre que 100 M$ ou 500 M$ pour l’un ou l’autre joueur – mais cette sortie pourra également être bien supérieure ! Tout dépend de ce qui se passera dans le casino international des taux d’intérêt.


    Ce genre de calcul ne vaut que pour les dérivés les plus simples qu’on appelle les plain vanilla swaps. Dans des catégories plus sophistiquées de dérivés de crédit (CDO, CDS, alouette…), le notionnel peut rapidement devenir une somme due très réelle.


     Yan Barcelo


  • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 16 septembre 2009 02:17

    @Zélectron

    « « Les acteurs économiques réels se font plumer constamment par les opérateurs du casino. » Et si ce n’était pas que par les casinos ? Du genre :
    - vendre ses tomates à 0.191€ le kilo pour être revendu à 2.80€ à l’hyper du coin
    - le lait acheté à 0.179€ !!! etc...etc...

     

     C’est juste. Une arnaque est une arnaque est une arnaque. Mais on met rarement une économie entière en faillite en facturant un prix surélevé pour des tomates. Avec les dérivés et toutes les classes « d’actifs » financiers dont ils dérivent, on peut rapidement perdre le nord et se retrouver au fond d’un gouffre – comme c’est le cas actuellement.

     

    @Internaute

    Vous avez tout-à-fait raison de dénoncer les agences de notation et la déréglementation abusive. La situation des agences de notation mérite un chapitre en soi. Voici quelques indications. Aux Etats-Unis, on a laissé trois agences acquérir un monopole total (Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch Ratings ; je les appelle les 2,5 maîtres du monde, car S&P et Moody’s accaparent 80% du marché de la notation de crédit). Surtout, on a laissé ces agences imposer un modèle de rémunération tout simplement aberrant, qui s’est mis en place dans les années 1980 : ce sont les émetteurs de dette qui payent pour les services de ces agences ! Auparavant, c’était les acheteurs de dette, ce qui est plus sensé. Mais ce modèle n’était guère rentable et les agences vivotaient à la petite semaine. Avec leur changement de modèle contemporain de la croissance fulgurante des dérivés financiers, elles sont devenues multimilliardaires.

    Or, quel joli pétrin propice aux conflits d’intérêt de toutes sortes. Et les conflits ont éclaté au grand jour, déjà avec Enron, encore plus avec les CDO des hypothèques à risque. Évidemment, les banques portent un blâme immense de compter sur les notations de ces agences plutôt que de mener leurs propres enquêtes – ce qu’elles font souvent, d’ailleurs. Mais dans les comités de décision, la pression pour aller vite et engranger les profits était tout simplement déterminante. Il faut dire aussi les les agences, en temps normal font un travail très sérieux et fouillé qui dépasse largement les moyens d’enquête d’une banque, aussi imposante soit-elle. Mais les deux défauts de base notés plus haut ouvraient la porte à toutes les dérives… et elles ont eu lieu.

    Je suis tout-à-fait d’accord quand vous relevez la déréglementation qui a eu lieu sous Clinton. Mais le pire s’est produit sous Bush, tout particulièrement avec le Financial Commodity Modernizing Act de 2000. La façon dont les élus et les fonctionnaires ont succombé au chant de sirène des ténors du « libre marché » et de son « auto-régulation » marque, au mieux, une perte abyssale de sens commun et d’intelligence, au pire, une corruption crasse des principaux responsables. Or, quand la banque britannique Northern Rock a déclaré faillite en 2007 et que le gouvernement de ce pays – le plus ardent défenseur de cette idéologie perverse du libre marché – a accouru avec les deniers publics, le mensonge hideux et grimaçant de cette idéologie a surgi dans toute sa grimaçante contrefaçon. Tout l’échafaudage des contorsions financières imaginées par les banques reposaient implicitement sur l’attente que, en cas de crise, le gouvernement n’aurait d’autre choix que d’envoyer la cavalerie. Et il l’a fait. L’oligarchie n’a eu qu’à claquer des doigts, et les deniers publics ont coulé à flot.

    Vous mentionnez le virtualité des trackers et autres instruments du genre. Dieu du ciel ! si la fumisterie de la finance virtuelle pouvait se limiter à ce genre d’instruments. Il y en a tant et tant et tant d’autres, plus pernicieux les uns que les autres.

     

     

    @PYL

    « C’est comme si en revenant au troc, vous donnez à quelqu’un le dessin d’un bison en lui demandant 2500 poules... »


    L’image est délicieuse, comique et malheureusement très indiquée.


     Yan Barcelo

     


  • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 16 septembre 2009 02:21

    Les deux textes précédents sont de Yan Barcelo. Je n’arrive pas à les formater correctement, mais les idées sont là...

     
    PJCA

  • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 16 septembre 2009 02:25

    Voici la troisième réponse de Yan ;


    @ Tous

    Un commentateur de mes chroniques disait que mes visions sont trop infantilisantes et qu’il faudrait blâmer le manque de responsabilité des investisseurs qui ont sacrifié aux mirages de l’Olympe financier et qui auraient dû exercer un choix plus éclairé. Je donne quelques passages plus marquants de ses notes :

     

     

    « Et ces investisseurs qui ont acheté ces titres sans broncher, sans faire leur devoir de fiduciaire ? Et ces acheteurs/spéculateurs de maisons, qui ont acheté des propriétés dont ils n’avaient pas les moyens dans l’unique but de les revendre dans un an à profit ? Je leur dit tous “bien bon” !

    « Se débarrasser des dérivés serait comme jeter le bébé avec l’eau du bain. Ces produits sont forts utiles pour tous lorsqu’ils sont transigés par des gens compétents qui font bien leur travail. Ils permettent aux investisseurs d’accéder à une classe d’actifs offrant un profil risque / rendement fort intéressant, que sont les hypothèques. Ils permettent à ce capital de se rendre jusqu’aux emprunteurs qui peuvent financer leur propriété à un taux sensiblement meilleur. Les banques agissent comme intermédiaires et sont dûment rémunérées.

    « Le véritable problème M. Barcelo ce n’est pas l’existence des dérivés. Le problème c’est que des incompétents ont investi l’argent des autres comme s’il n’y aurait plus jamais de récession. Ils ont acheté des titres trop compliqués pour eux sans se poser de questions, flairant un meilleur rendement et un bon bonus.

     

    Voici ma réplique à ses commentaires.

    @Minarchiste

    Votre point de vue libertaire n’est pas sans valeur. Je crois qu’il faut que chacun apprenne à se défendre et à veiller à ses propres intérêts. Moi non plus, comme vous, je n’ai souffert aucune perte dans la déconfiture des marchés. Mais il faut dire que j’ai mis beaucoup de temps à voir clair dans le brouhaha des marchés. Il est toutefois difficile d’ériger ce principe d’auto-protection en règle universelle. Il faudrait que le bon sens et la vertu soient des denrées répandues également et en quantité abondante. Ce n’est malheureusement pas le cas. Et comme le disait George Washington, c’est parce que tous les gens ne sont pas prêts à se soumettre aux impératifs de la raison que le gouvernement existe et doit exercer une certaine coercicion. Coercicion que, dans le cas de la crise financière, il n’a tout simplement pas exercée.

    En fait – en supposant au gouvernement américain et à ses différents départements un minimum de bonne foi... dont je doute – ceux-ci se sont sentis piégés par une avalanche systémique qui les a amenés à récompenser les institutions financières pour leur irresponsabilité crasse. Pas étonnant que Wall Street et la Citi n’aient rien changé à leurs façons de faire, en remettent même (voir un excellent post-mortem de RGE Monitor, un an après la faillite de Lehman). Ils ont appris une précieuse leçon : on peut faire ce qu’on veut, Washington, Londres, Paris et les autres vont voler à notre secours.

    Vous dites que les dérivés financiers ne sont pas responsables de la crise. En toute rigueur, c’est vrai. Mais c’est comme dire que la présence de cocaïne illégale d’usage non-médicinal n’est pas la cause d’habituance, de viols, de vols et de meurtres. C’est rigoureusement exact : la cause tient à la faiblesse et à la crédulité des êtres humains. Mais sachant que cette faiblesse et cette crédulité sont largement répandus, que fait-on ?

    Il y a des dérivés qui sont utilisés à bon escient, c’est évident. Une majeure partie des plain vanilla swaps est de cette nature, et on peut supposer qu’ils constituent 50% à 60% des transactions. Alors, à ce compte, qu’on les transfère vers des échanges publics, réglementés et soumis aux mêmes exigences qu’on impose aux options.

    Mais il y a toutes les catégories plus exotiques de MBS, CDS, CDO et d’autres aux acronymes plus inventifs encore. Tout ce qui ne peut pas être ainsi standardisé devrait être : a) tout simplement interdit, ce que je préfère nettement ou b) contraint à des exigences d’appel de marge et de dépôt de collatéral qui fassent sorte que le risque soit assumé dès le départ par les joueurs eux-mêmes, et non après coup par l’ensemble du système financier et économique.

    Vous vous portez à la défense plus spécifiquement de la catégorie des MBS. Je suis en désaccord complet. Pourquoi ? Parce que, comme l’affirme ma chronique, ces instruments reposent sur une faute originelle : la titrisation. Et qu’est-ce que la titrisation ? C’est un refus d’assumer la responsabilité d’un actif de la part d’une banque en vue d’en transférer la responsabilité à un détenteur qui est, forcément, en moins bonne position pour évaluer le risque inhérent aux hypothèques sous-jacentes.

    Devant les prodigieux échafaudages auxquels cette faute originelle a donné lieu, vous proposez que chacun veille à ses propres intérêts et soit responsable pour lui-même. Je propose pour ma part qu’on remonte dans la chaîne d’irresponsabilité jusqu’à son point premier pour faire en sorte que les banques continuent d’assumer l’entière responsabilité des prêts qu’elles ont consentis. C’est justement pour qu’elles assument cette responsabilité qu’on leur assigne des chartes spécifiques. Quelles fassent leur travail ! Les minces avantages que vous mettez de l’avant (amener un capital moins dispendieux jusqu’aux emprunteurs) comme résultat de cette déresponsabilisation ne valent pas le prix que nous sommes susceptibles de payer en aval : dans ce cas-ci, une crise financière majeure.

    J’applique évidemment un même argument à toute la catégorie éminemment pernicieuse des CDS (credit-default swaps ou swaps sur défaillance) qui ont entraîné la faillite d’AIG. En 1907, le krach boursier de l’époque avait été le résultat de ce genre de gageures qu’on pratiquait dans les notoires bucket shops qui avaient champignonné autour de Wall Street. Ces pratiques, semblables à des gageures de courses de chevaux, avaient été interdites par une loi – loi qu’on s’est assuré spécifiquement d’abolir aux Etats-Unis en 2000 avec le Financial Commodity Modernization Act. Ces dérivés sont l’équivalent de prendre une assurance sur la vie de son pire ennemi : une invitation au crime ! Dans ce cas-ci : un shorting systématique et meurtrier en Bourse – auquel on a assité, d’ailleurs, et qu’on a dû interdire.

    Je propose un retour aux axiomes de base. Ainsi, à la base, une seule règle devrait prévaloir à toute transaction financière : qu’elle serve un objectif de développement dans l’économie réelle. Les dérivés ne rencontrent nullement cette exigence. Leur but est d’atténuer ou de hausser le risque lié à un investissement sous-jacent (qui prend ici statut de « dérivé »). Dès qu’on met la main dans l’engrenage des dérivés, on ouvre la porte à toutes les… dérives. Certes, encore une fois, je suis prêt à admettre qu’on tolère certains dérivés, mais à leur place : dans les parquets spécialisés d’options à l’intérieur de contraintes élevées. Les banques ne sont pas la place pour de tels jeux de loterie


  • brieli67 16 septembre 2009 03:41

    Dérive pour dérive ! 

    Dans moi boïte au lettre ce jour Auchan :

    http://auchan.webalogue.fr/?c=09Sept2_VU#/09Sept2_VU/page/2/

    Je comprends pas ce montage « financier » doit y avoir un truc non ? 

    Spéculer avec le fric du client pendant une deux trois 4 semaines ?


  • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 16 septembre 2009 07:59

    @ Briel67 : je mets tous ces machins à la poubelle sans les lire. Une option personnelle pour sauver du temps.


    PJCA 

  • frédéric lyon 20 septembre 2009 10:14

    Encore un article pondu et commenté par les nazillons de service sur Agoravox, qui en est décidemment infesté.


    Rappelons que les attaques contre la banque et l’économie financière est une spécialité du fascisme, qui s’est toujours particulièrement concentré sur ce domaine de l’économie.

    Par ailleurs le terme « banksters », qui sert généralement à désigner les financiers et les banquiers dans la propagande des nazillons d’aujourd’hui, a une origine historique bien précise, qui ne laisse aucune place au doute. 

    Car ce terme a été inventé par le SS Obersturmbannfürher Leon Degrelle, qu’Adolf Hiter nomma « Volksfürher der Wallonen » en Novembre 1944.

    Un Nazi Belge et un collabo notoire, mort impuni en Espagne en 1994 après avoir été protégé par Franco pendant de nombreuses années, puis naturalisé Espagnol afin de lui éviter l’extradition qui était demandée par la justice belge qui l’avait condamné à mort par contumace.

    Voici la citation d’un texte de Degrelle dans lequel il emploie le terme « bankster » :

    « « Tous les partis corrompus se valent. Ils vous ont tous volés, ruinés, trahis [...].
    Si vous voulez voir des scandales nouveaux empester le pays, si vous voulez être écrasés par la dictature des banksters, [...] suivez alors, comme des moutons, les politiciens profiteurs ! Vous aurez, vous-mêmes, signé votre condamnation à mort. »
    — Léon Degrelle, Le Pays réel

    Ce court texte de Leon Degrelle pourrait par ailleurs parfaitement servir de résumé à l’article du nazillon de service, ainsi qu’aux commentaires que ses compères ont ajouté sur ce fil.

    On voit que la littérature des nazis n’a pas beaucoup changé en soixante dix ans, il ne reste plus qu’à demander à nos amis ce qu’ils pensent des juifs, des américains, ou des francs maçons, je parierais pour ma part que leur opinion sur ces gens n’a pas dû beaucoup changer non plus !

    Pas vrai, les amis ?

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