Commentaire de jakem
sur Pour une véritable responsabilité en prison : obligation de travail !
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@jakem
2- Le terme « mineurs nihilistes » circule dans le débat public. D’un point de vue clinique et judiciaire, ce concept vous paraît-il pertinent pour décrire ces jeunes ultra‑violents, ou masque‑t‑il des réalités plus précises comme les carences d’attachement, les traumatismes précoces ou certains troubles comportementaux ?
Francis Nachbar - Ce terme ne résume pas bien la situation. La délinquance des mineurs, de plus en plus nombreux, violents, récidivistes et jeunes, repose sur une grande intolérance à la frustration, une indifférence complète à l’autre, un individualisme fort, tout en appartenant à des bandes qui créent un phénomène d’entraînement. Il y a une perte de repères, souvent dans des familles monoparentales avec une démission complète de l’autorité parentale, une déstructuration du lien social, des conduites transgressives fortement valorisées, et un niveau scolaire indifférent.
C’est un ensemble complexe, bien plus précis que ce terme général de nihilisme.
Les trous dans la raquette, c’est qu’on ne sait plus traiter la délinquance des mineurs. Tant qu’on ne restaure pas des valeurs comme le respect, l’autorité, l’obéissance à la loi, qui sont ignorées ou transgressées quotidiennement, il n’y a plus de filet dans la raquette. Le projet de loi Attal, censé répondre à ces dérives, a été largement censuré par le Conseil constitutionnel, qui a érigé en principe fondamental la primauté de l’éducatif sur le répressif. Pourtant, la répression n’est pas un gros mot : elle est indispensable pour des mineurs récidivistes ultra‑violents. Le Conseil constitutionnel empêche toute politique sérieuse de traitement de la délinquance des mineurs. Les CER et CEF partent d’un bon principe, mais ils sont en nombre insuffisant et l’autorité n’y est pas exercée : le “pas de vagues” domine.
Le nouveau code de justice des mineurs, avec la césure entre déclaration de culpabilité et sanction des mois plus tard, est inefficace.
Pour les mineurs, la sanction doit être rapide, visible et certaine : aucune de ces trois caractéristiques n’est respectée aujourd’hui.
Patrick Hourdé - Je crois qu’il y a une chose qu’on oublie totalement : l’être humain est un animal. L’animal est sauvage, il pense à manger et à se reproduire, et pour cela il doit dominer. L’être humain, c’est pareil. La seule différence, c’est qu’on est censés être civilisés. Un bébé, s’il avait des dents, il mordrait le sein de sa mère. Louis XIV est né avec des dents : il changeait de nourrice tous les jours parce qu’il les mordait. L’être humain, on le civilise. On lui apprend à vivre en société, à partager le plaisir, à comprendre que l’autre n’est pas un objet. Les enfants, quand ils manquent de relations éducatives strictes, peuvent faire la même chose. Pour le “douanier” du canal Saint‑Martin, c’est exactement ça : il fait ce qui lui plaît, il veut jouir pour lui, sans se préoccuper des autres. Les autres sont des objets qu’il consomme.
Carences ? Oui. Carences éducatives, carences affectives. Ça peut être l’enfant roi à qui on permet tout. Ça peut être le modèle familial. Si la notion d’interdit n’est pas posée, tout est permis. Le point de départ est parental : carence parentale, absence d’interdit. Plus on transgresse, plus on va loin.
Sébastien Tertrais - C’est une dégradation ancienne qui ne cesse de s’aggraver. Elle prend son origine il y a longtemps et cumule plusieurs facteurs : confusion entre éducation bienveillante et complaisance, baisse du niveau d’exigence des équipes éducatives, installation d’idéologies de victimisation. De génération en génération, l’autorité parentale se dégrade profondément.
On a aussi des risques d’émeutes tels qu’aujourd’hui, plus personne n’ose faire preuve d’autorité. Les parents sont totalement dépassés, sans responsabilité. Aucun de ces jeunes n’a peur de ses parents, là où auparavant la crainte de la sanction parentale empêchait de franchir certaines limites. L’autorité parentale s’est effondrée, et les jeunes s’émancipent sans cadre. Cela se transmet de génération en génération. Des affaires comme celle de Nahel ont installé ressentiment, défiance et sentiment d’impunité.
Et il faut rappeler que l’affaire de Zyed et Bouna, en 2005, marque le début de la peur des émeutes au sein de la police et du politique. C’est un moment fondateur : un déni de la responsabilité parentale, un déni du fait que rien n’avait été fait, et cela a installé un sentiment d’impunité durable. À partir de là, l’idée s’est imposée que la police était “ultraprotégée” et que rien ne passerait. J’ai formé des policiers entre 2009 et 2012 : ils m’expliquaient qu’après les émeutes de 2005, ils ne prenaient plus de risques. Je me souviens d’une scène : deux jeunes passent en scooter sans casque, une voiture de police les croise, et les policiers ne font rien. Ils m’ont dit : “Si on intervient, ils fuient, ils se tuent, et ça retombe sur nous.” Donc ils n’interviennent plus. La police a commencé à réduire son niveau d’application de la loi, par peur des conséquences. Et ce déni s’est installé aussi chez certains responsables politiques.
Ce qui s’est passé avec Nahel, c’est la même trajectoire : il y a plein de “Nahel”, des jeunes qui conduisent sans permis, sans casque, sans cadre parental. La différence, c’est que Nahel est mort. Tout ce que nous n’avons pas traité depuis vingt ans explose aujourd’hui. Ces situations se multiplient, et elles ne sont pas liées à un quartier ou une origine : c’est une dégradation générale de la société. On le voit avec les auteurs du meurtre de Louis : même schéma, même absence totale de conscience des actes.
Le jeune du canal Saint‑Martin n’a aucune limite et considère normal ce qu’il fait. Certains passants trouvent même cela amusant. Cela montre à quel point l’autorité s’est dissoute.
