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Jour de lessive - AgoraVox le média citoyen
lundi 16 février - par C’est Nabum

Jour de lessive

 

En mémoire des pauvres buandières…

 

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Au-delà du joli folklore des lavoirs et des fameuses lavandières à la langue si bien pendue, la réalité de cette tâche ménagère qui n'incombait qu'aux femmes tant était rude ce labeur, mérite bien qu'on s'y attarde un moment. Depuis belle lurette, la buanderie n’accueille plus le grand cuvier et la lessiveuse dans lesquels le linge trempait et suait à grosse gouttes.

Tentons de percer cette vapeur qui s'échappe de cette grande seille en bois qui contenait 400 litres d'eau dans laquelle le linge suait dans un liquide mêlé de cendre, d'orties et de racines de saponaires. La buandière touillait régulièrement le gros bouillon à l'aide d'une grosse batte en bois. Pour éviter que la saleté cuise, le linge qui avait trempé la veille, jour du Purgatoire, en couches successives, dans l'eau froide, débutait sa journée en Enfer dans une eau tiède au début.

Puis progressivement, lors de ce jour de grande buée, la femme insérait de l'eau de plus en plus chaude dans ce bouillon infernal tout en tournant régulièrement le tout sous un nuage de vapeur. Vous pouvez bien imaginer qu'aucun bonhomme ne se serait aventuré dans pareil sauna, qui loin de délasser la personne, lui demandait de très gros efforts.

Cette buée a du reste donné naissance au mot buanderie et nos laveuses avant que d'entrer dans le joyeux folklore né après l'avènement de la machine à laver, se nommaient les buandières. Ce n'est ensuite que le troisième jour désigné sous le vocable de Paradis qu'elles se retrouvaient toutes au lavoir ou au bord de la rivière pour l'opération finale. Le linge était successivement dégorgé, rincé puis essoré tandis que les ragots allaient grand train.

Je décris à grands traits ce rituel qui exigeait énormément d'effort et une multitude de phases différentes. Je vous invite à découvrir ici en détail ce grand moment des jours de lessive qui devait hanter les femmes quand il s'agissait de se lancer dans ce terrible ouvrage. La poésie n'a plus guère sa place pour ces jours de peine et de souffrance.

Je me souviens de ce grand bac semblable à une baignoire qu'on aurait flanqué d'un rebord en pente afin de frotter le tissu à la brosse à chiendent qui trônait dans la buanderie de mes parents. Ma mère y nettoyait les toiles à matelas lorsque celles-ci devaient être réutilisées en une époque où le sens des économies régnait.

Quant à la laine, c'est vers le lavoir de la rue de la Blanchisserie (la bien nommée) sur le ru d'Oison qui en ce temps-là coulait bien plus, qu'elle allait la nettoyer. Elle bénéficiait de la dernière planche, celle qui était placée en aval de toutes les autres, pour ne point souiller les draps de ses commères.

Est-ce en souvenir de ce temps ancien que dans notre buanderie nous avions conservé une vaste cuve profonde qui ne servait plus qu'à laver les chaussures de retour du sport ou de randonnée, c'est sans doute possible. Il a fallu se résoudre à la changer et à ma grande déception, il est bien difficile de trouver un tel évier désormais à moins de confier à la toile l'expédition de la chose avec le risque de le recevoir en mille morceaux.

Nous nous contenterons d'un pauvre évier de cuisine, au bac si timide qu'il a réduit ses ambitions tant en profondeur que dans les deux autres dimensions. Pour avaler la pilule, je confie au grand Gaston Couté le soin de vous évoquer bien mieux que moi, ce fameux jour de lessive tout en ayant une pensée pour ma chère mère qui a passé toute son existence à effectuer ces rudes tâches ménagères qui sont encore, dans bien des foyers l’apanage des femmes.

Je puis ainsi me reconnaître dans ce merveilleux texte en déclamant à mon tour : « Tout comme le linge confie sa honte à la douceur de l’eau, quand je t’aurai conté ma vie malheureuse d’affreux salaud, ainsi qu’on rince à la fontaine le linge au sortir du cuvier, mère, arrose mon âme en peine d’un peu de pitié !

 

Jour de lessive

 

Je suis parti ce matin même,
Encor soûl de la nuit mais pris
Comme d’écœurement suprême,
Crachant mes adieux à Paris…


Et me voilà, ma bonne femme,
Oui, foutu comme quatre sous…
Mon linge est sale aussi mon âme…
Me voilà chez nous !

Ma pauvre mère est en lessive…
Maman, Maman,
Maman, ton mauvais gâs arrive
Au bon moment !…

Voici ce linge où goutta maintes
Et maintes fois un vin amer,
Où des garces aux lèvres peintes
Ont torché leurs bouches d’enfer…
Et voici mon âme, plus grise
Des mêmes souillures – hélas !
Que le plastron de ma chemise
Gris, rose et lilas…

Au fond du cuvier, où l’on sème,
Parmi l’eau, la cendre du four,
Que tout mon linge de bohème
Repose durant tout un jour…
Et qu’enfin mon âme, pareille
A ce déballage attristant,


Parmi ton âme – à bonne vieille !
Repose un instant…

Tout comme le linge confie
Sa honte à la douceur de l’eau,
Quand je t’aurai conté ma vie
Malheureuse d’affreux salaud,
Ainsi qu’on rince à la fontaine
Le linge au sortir du cuvier,
Mère, arrose mon âme en peine
D’un peu de pitié !

Et, lorsque tu viendras étendre
Le linge d’iris parfumé,
Tout blanc parmi la blancheur tendre
De la haie où fleurit le Mai,
Je veux voir mon âme, encore pure
En dépit de son long sommeil
Dans la douleur et dans l’ordure,
Revivre au Soleil !…

 

Gaston Couté

 



24 réactions


  • juluch juluch 16 février 12:52

    Toute une époque jusqu’à la Calor....


  • cevennevive cevennevive 16 février 13:28

    Bonjour C’est Nabum,

    Très beau poème !

    Je revois encore ma mère partir à la rivière avec sa brouette emplie de linge, de savon, du battoir. Même en hiver.

    A cette époque, mon père étant mineur de charbon, il n’y avait pas de douches aux ateliers, ni chez nous d’ailleurs. Il revenait tout noir, peau et vêtements. Et c’est dans le cuvier qu’il se lavait, devant le feu de cheminée.

    J’aime bien votre texte. Il nous « lave » de toute cette crasse que nous lisons et que nous écoutons en ce moment dans les media. Tout est sale et triste...


    • C'est Nabum C’est Nabum 16 février 16:23

      @cevennevive

      C’est pourquoi je m’efforce de proposer des textes qui lavent le cerveau sans me faire de nœuds à la tête. 
      Je ne me prends pas pour Coluche

      Il faut découvrir l’œuvre de Gaston Couté 


  • ricoxy ricoxy 17 février 07:34

     
    Dans les anciennes maisons, généralement à la cave, il y avait effectivement un grand bac en ciment, avec un plan incliné pour laver le linge. Instrument alors indispensable : un battoir en bois. Il fallait faire bouillir de l’eau dans une grande lessiveuse sur un feu de bois. La seule électricité pour laver le linge, c’était l’huile de coude et la sueur. Mais ça, c’était avant, avant les machines à laver et les pressings-laveries. C’est ben vrai, ça !
     


  • Hector Hector 17 février 12:11

    Bonjour, ( Comment faut-il dire : C’est Nabum, ou Nabum tout court ?)

    A la lecture de votre texte, les souvenirs se bousculent dans ma tête : Ma « Mémé » qui faisait ces lessives au château de la Rochefoucauld, ma Maman et la lessiveuse dans la cour, Ici , et Ouf ! enfin la machine à laver en 1960.

    Que de nostalgie dans ces souvenirs pour un vieux bonhomme.
    Un grand merci pour le site « Esprit de pays ».

    Bonne Journée.


    • C'est Nabum C’est Nabum 17 février 12:18

      @Hector

      Appelez moi Nabum

      Nous constatons des évolutions qui furent un formidable progrès puis un emballement qui semble désormais privé les gens de repères.

      Que dire de plus ?

      Qu’une bonne lessive générale s’impose dans ce pays 


    • John John 18 février 15:08

      Salut Hector !

      « Un grand merci pour le site « Esprit de pays ». »

      Oui c’est un super site qui raconte de belles histoires ... Comme celle de Pierre Grellety ... 

      Nabum Salut ! 

      « un liquide mêlé de cendre, d’orties et de racines de saponaires. »

      En fait les cendres c’est pas mal de potasse ... Pour les Saponines on les retrouvent aussi dans plein de plantes, comme le coucou (primevère officinale) par exemple ... Le coucou qui possède certaines vertus ...

      Pour ton texte ... Puti, si il fallait demain revenir à la lessiveuse et au lavoir ... Je pense qu’il y aurait beaucoup de personnes qui se trimballeraient avec des vêtements bien crados associés à des odeurs peu plaisantes ... smiley ... 

      Ce qui est bien L’hiver au lavoir voir même dans certains cours d’eau c’est qu’avant de laver ton linge sale en famille tu peux t’amuser à faire de la glisse avant de casser la glace pour laver tes fringues ...Comment dire ... C’est pas le lavoir qui a inventé l’eau chaude ...

      Par contre les lavoirs ... Avec un détecteur de métaux c’est fou tout ce que tu peux y trouver aux alentours ... Même de belles pièces rares ... smiley ... 


  • Francis Francis 17 février 12:25

    Les bateaux lavoirs

     

     Avec le temps va, tout s’en va.


  • xana 18 février 12:18

    Bel article, C’est Nabum.

    Et c’est sympa de votre part de nous distraire un peu de la pourriture actuelle.


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