mercredi 9 novembre - par C’est Nabum

La fée de l’arbre

 

Elle donne des ailes à Archimède.

 

Il advint que cette nuit-là, un vagabond qui marchait de par la lande bretonne, errant à la recherche d'une légende, vécut une incroyable aventure. Bienveillante, la pleine Lune éclairait le chemin des douaniers ; complice lui était le murmure du proche Océan. Tout émoustillé par l'histoire « des fées des bruyères » qu’une conteuse lui avait glissé dans le cœur, il était en quête d'un signe, d'un indice dans l'espoir de trouver grâce auprès des demoiselles ailées. L'inviteraient-elles en leur demeure l'espace d'une nuit endiablée en compagnie de korrigans farceurs ou le convieraient-elles à leur sabbat coquin peuplé de diablotins cornus, effaçant pour un temps sa disgrâce tout en rendant la raison à sa tête folle ?

La conteuse lui avait affirmé que celui qui honorait comme il se doit les dames blanches recevait en retour une pièce d'or, quelques soins telluriques et la promesse d'être à nouveau convié à leur sarabande pour peu, naturellement, qu'il sût garder sa langue. Il n'avait nullement l’intention de s'enrichir ; l'argent n'a de valeur que pour ceux qui se détournent de l'essentiel. Archimède voulait s'émanciper d'une condition qui le laissait en marge de ses semblables.

L'homme commençait à douter de sa bonne fortune quand, soudain, au lointain, un spectacle lui fit oublier ses désirs secrets et quelque peu inavouables. Un chêne, tortueux et fier, se dressait là où nulle végétation ne pousse, à l'exception de petites herbes obstinées qui résistent aux assauts d'un vent furieux. Face à la mer, dressé sur les rochers, l'arbre prenait des allures de défi aux éléments et à la nature.

Archimède, impressionné, n'osait s'approcher de cet arbre vénérable. Il se découpait sur le ciel, inquiétant et envoûtant, comme seuls les arbres peuvent l'être quand ils se trouvent isolés, à l'écart de leurs congénères, arrimés à la côte. Il y avait en lui de la magie ou peut-être un message céleste. Détail troublant : quelle que fut la position du vagabond, le chêne restait imperturbablement planté devant une pleine Lune incroyablement brillante.

Il y avait là envoûtement ou sorcellerie dans ce prodige à moins que ce ne fût une fiction née de l'esprit embrumé et souvent irrationnel de ce pauvre hère. C'est la Lune qui était son phare, son projecteur : elle n'avait d'yeux que pour lui. Il avançait doucement, se dissimulant derrière les vagues buissons que façonnait le vent sur la côte, entre Océan et bruyère, craignant d'effrayer un elfe ou de briser le mirage.

Il l'aperçut enfin. Sur la plus haute branche, une dame, toute de blanc vêtue, dansait, au son de la musique cristalline des vagues, ce qui lui parut être une sarabande, tout en enlaçant un bel oiseau doré. Spectacle magnifique de ce couple irréel qui cloua sur place un Archimède soudain pris au piège ! La femme et l'oiseau dansaient, elle était lovée entre ses ailes, lui posait son bec contre son épaule. C'était la plus belle parade amoureuse que jamais œil humain n'eût contemplée.

Oubliées les lascives fées des bruyères de la légende ; celle de l'arbre avait conquis son cœur d'autant plus que Archimède percevait un appel, un frémissement, une curieuse chaleur qui le poussait à s'approcher plus encore. Il était prisonnier d'un champ magnétique, envoûté et désormais dépourvu de toute volonté. Des papillons phosphorescents, au cœur de la nuit voletaient autour de celui dont la raison vacillait. Qu'importe, il n'avait plus qu'une seule idée en tête, prendre la place de cet oiseau, pour tenir sous son aile la gracieuse danseuse. Combien de temps a-t-il passé ainsi, le souffle coupé et le sang battant ses tempes ? Pour lui, le temps était aboli, le monde se résumait à ce duo gracile, cette chorégraphie aérienne éclairée par la Lune.

Que se passa-t-il alors ? Avait-il marché sur une branche ? N'avait-il pu dissimuler ses émotions ? Toujours est-il que son existence bascula en cet instant. Sa présence trahie, il venait d'interrompre le bal. L'oiseau d'or s'envola. Il s'éleva dans le ciel, telle une flèche qui tente d'atteindre la voûte céleste. Puis faisant volte-face, il plana très très haut dans le ciel, juste au-dessus du vagabond, comme une sourde menace.

Sur son chêne, la dame s'était assise, reprenant son souffle. Il n'y avait dans son regard ni reproche ni remontrance. Il était même certain qu'elle lui souriait en le fixant intensément, comme si elle le priait de la rejoindre. Malhabile et pataud, Archimède comprenant cette invite se sentait hélas incapable de grimper si haut dans l'imposant arbre tortueux

Dans le ciel, un cri perçant déchira le murmure des vagues. L'oiseau fondit sur le malheureux qui, hébété, était incapable d'esquisser le moindre geste pour éviter l'animal en piqué. Fuir eût été, de surcroît, lâcheté indigne devant si belle et si engageante dame ! L'homme allait être embroché par un bec vengeur, celui d'un jaloux qui avait compris la soudaine flamme de l'intrus pour sa cavalière.

Archimède voyait ses derniers instants arrivés. Il allait mourir d'amour ! Il n'est de plus bel épilogue pour un clochard céleste. Réclamant de tout son cœur ce destin funeste pour emporter à tout jamais le sourire de celle qui était, tout à la fois, fée et sorcière, enchanteresse et envoûteuse, il souriait aux anges et à la belle.

Soudain, la danseuse se redressa vers le ciel et, d'un geste empreint de grâce et de solennité, tendit ses mains vers les étoiles. Il y eut en cet instant une pluie d'étoiles filantes dans un ciel phosphorescent. De la nuée, une fine poussière tomba sur les paumes d'une prêtresse nimbée d'un halo merveilleux. Un scintillement luminescent lui donnait allure de déesse tandis que la Lune se fit plus grosse, plus brillante encore.

Un prodige devait se produire, Archimède en avait la conviction. Tandis que l'oiseau se rapprochait dangereusement d'un vagabond extatique, l'homme subjugué par la fée du chêne, avait la certitude qu'elle lui adresserait un signe salvateur. Il devinait qu'ainsi, elle le mettait à l'épreuve. Ne pas bouger, ne pas esquiver l'oiseau, c'était se montrer digne de ce rite initiatique. L'oiseau poursuivait son plongeon effrayant, il allait clouer son bec dans le cœur d'un amoureux transit quand, à l'ultime instant, la dame du chêne projeta sur lui des poussières d'étoiles.

L'oiseau s'évanouit, Archimède, impassible spectateur, pareillement. Il n'était plus de ce monde terrestre où il avait traîné sa misère. C'en était finit de cette vie d'errance et de mendicité. À son tour, il dansait sur la plus haute branche du chêne dans les bras de la fée. Il comprit qu'il avait quitté son enveloppe charnelle. Il était devenu un oiseau d'or.

Un volatile certes plus malhabile que le précédent qui devait patiemment apprendre les pas d'une valse lancinante. La fée dut faire preuve d'une grande patience afin de l'initier à cette chorégraphie arboricole. Archimède sentait qu'il ne devait se presser de se montrer adroit. Plus il prendrait de temps pour découvrir les subtilités de sa danse préférée, plus il retarderait l'échéance. Il percevait instinctivement que lorsqu'il deviendrait danseur émérite, un autre curieux viendra lui dérober sa belle cavalière pour le renvoyer à son néant.

À contre-temps.

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