vendredi 30 juillet - par Vincent Delaury

C’était Jean-François Stévenin (1944-2021)

Jean-Francois Stévenin, second rôle prolifique dans le cinéma français - plus de 200 films à son actif ! - et cinéaste talentueux très marqué par l’indépendance d’esprit et la puissante originalité d’un John Cassavetes (seulement trois films à son actif mais tous remarqués et devenus cultes par la suite : Passe montagne (1978), Double messieurs (1986) et Mischka (2002) ; il recevra d’ailleurs en 2018, des mains d’Agnès Varda, un prix Jean Vigo d’honneur pour saluer son travail de réalisateur rare), est mort à l’âge de 77 ans, des suites d’une longue maladie contre laquelle il a bien bataillé, le 27 juillet dernier à l’hôpital de Neuilly-sur-Seine.

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Jean-François Stévenin (23 avril 1944 - 27 juillet 2021), Paris, le 10 février 2002, polaroid, photo V. De.

Que ce soit pour les amoureux du septième art, notamment pour les aficionados du cinéma de François Truffaut (il a tourné quatre fois sous la direction du héraut de la Nouvelle Vague : L’Enfant sauvage (1970), Une belle fille comme moi (1972), La Nuit américaine (1973) et L’Argent de poche (1976)) ou pour les simples amateurs de films populaires, téléfilms et autres séries TV, on n’est pas prêt d’oublier cette gueule de cinéma attachante, personnage franc du collier au visage rond et aux yeux perçants, à la fois humaniste et bienveillant. D’ailleurs, lorsqu’on le rencontrait, ce qui est mon cas, en 2002, lors d’une avant-première parisienne publique (cf. photo), se dégageait tout de suite de sa personne, sous ses airs bonhommes, une sympathie évidente. Tutoyant facilement, mais sans aucune condescendance, il vous parlait très facilement, comme il aurait pu le faire en s’adressant à un pote, qu’il revoyait après un certain temps, ou à l’un de ses enfants (il en a eu quatre : Sagamore, Robinson, Salomé et Pierre), à savoir en étant direct, ouvert et cash, sans faux-semblants, ronds de jambe rasoirs ou hypocrisie de façade. Bref, un type sympathique.

Ce côté direct, je me souviens que ça m’avait frappé lorsque, au cours d’une interview cathodique d’il y a quelques années - je ne sais plus laquelle ! -, un jeune, dans l’assistance, avait demandé conseil à cet acteur-réalisateur pour se lancer dans la réalisation d’un premier film en s’interrogeant pour savoir s’il devait faire, ou non, une école de cinéma. Très en verve et très pragmatique ce jour-là sur le plateau télé, Stévenin lui avait alors conseillé, non pas d’entamer de longues études de cinéma, mais d’appeler directement sa banque pour lui demander si elle pouvait lui accorder un prêt et, si oui, de se lancer aussitôt, s’il était réellement habité par son projet filmique, dans la réalisation de son film, sans attendre ! Cash, je vous le dis, cet « ours du Jura » (né le 23 avril 1944 à Lons-le-Saunier) l’était, tout en étant humain et tourné vers autrui. Peut-être d’ailleurs que cet angle économique pour aborder la fabrique cinéma lui venait notamment de ses études initiales car, et ça participe certainement à la richesse de son je(u) et à la singularité de sa trajectoire de cinéaste-auteur, il eut une vie avant le cinéma, ce n’était pas un enfant de la balle : diplômé d’HEC Paris (école de commerce, promotion Pâquerettes), et passionné de cinéma, Jean-François Stévenin rédigea une thèse sur l’économie du cinéma et, de fil en aiguille, après un stage à Cuba sur la production laitière ("Je ne savais rien faire, dit l’intéressé, mais j’ai appris à parler espagnol très vite et je me suis fondu dans l’équipe. Incognito"), il occupa différentes fonctions dans l’industrie cinématographique (technicien, second assistant…) puis devint assistant-réalisateur, au service de réalisateurs d’importance comme Alain Cavalier et Jacques Rivette, et, par la suite, à partir de son premier film en tant que comédien (La Chamade, 1968, d’Alain Cavalier), il devint acteur, non pas en fait par vocation, mais par accident. L'anecdote est connue : alors qu’il est assistant-réalisateur sur Out One (1971) de Jacques Rivette, et c’est Stévenin lui-même qui a raconté ça dans Libé en 2000, Juliet Berto, qui joue Frédérique dans le film, le remarque sur le plateau, déclarant illico à la cantonnade : "C’est drôle, l’assistant ressemble à Brando, pourquoi il ne jouerait pas Marlon ?" Au final, la scène fut gardée au montage et, ainsi, sa carrière d’acteur était lancée ; par la suite, il interprétera même son propre rôle d’assistant-réalisateur dans La Nuit américaine. Comme quoi, parfois, une carrière, ça ne tient à pas grand-chose. Merci Marlon Brando, donc ! Grâce à lui, on a eu Jean-François Stévenin, un type à part, à la modernité de jeu évidente, dans le cinéma français.

Absolument inoubliable dans le rôle de Monsieur Richet dans ce merveilleux film consacré à l’enfance, à ses joies et à ses drames, et à l’école buissonnière, qu’est L’Argent de poche (grand succès public en 1976, il y campait un instituteur très soucieux du sort des enfants et de leurs droits dans un monde d’adultes jugé mesquin, froid et hypocrite (l’on sent bien que ses mots prononcés devant ses élèves garçons en classe, couplés aux maux de l’enfance, sont de toute évidence ceux du franc-tireur François Truffaut, écorché vif)), cet acteur a incarné de nombreux personnages (la plupart du temps des seconds rôles) dans le cinéma français, se payant même le luxe d’une embardée vers Hollywood ! Eh oui, en 1980, il tourna aux États-Unis aux côtés - excusez du peu - de Christopher Walken et de Tom Berenger dans Les Chiens de guerre de John Irvin et, en 1981, dans À nous la victoire de John Huston, il côtoya Michael Caine et Sylvester Stallone. Rien que ça !

Dans l’Hexagone, si on a souvent pu voir ce simple monsieur dans des films d’auteur de qualité, je pense notamment à Une chambre en ville (1982, Jacques Demy), à Passion (1982, Jean-Luc Godard), à Notre histoire (1984, Bertrand Blier), à 36 Fillette (1988, Catherine Breillat), à Peaux de vaches (1989, Patricia Mazuy), à Lune froide (1991, Patrick Bouchitey) ou encore à L’Homme du train (2002, Patrice Leconte), avec son idole Johnny Hallyday !, on a pu également le croiser régulièrement, via l’intérêt qu’il a pu susciter chez des réalisateurs issus de générations plus récentes, dans des films populaires, calibrés « films de genre », tels le film de gangsters, mi-policier mi-thriller, Total Western (2000) signé Éric Rochant, ou le film d’aventure Le Pacte des loups, sorti en 2001, de Christophe Gans. Tous deux ayant pour vedette principale Samuel Le Bihan, acteur qu’on a moins vu au cinéma ces derniers années mais qui était alors très en vue à l’orée des années 2000, Jean-François Stévenin y interprétait, à ses côtés, deux seconds rôles enthousiasmants ayant leur importance dans le fil de la narration.

Dans le Gans, film d’action à tendance horrifique, certes inégal mais qui a eu au moins le mérite d’apporter à l’époque du sang neuf dans le cinéma hexagonal en s’ouvrant très largement au film de genre, quitte par moments à se perdre un peu en route de par un jeu de références éclectiques et internationales (asiatiques, européennes, américaines) trop appuyé, Stévenin y jouait le Père Henri Sardis au sein d’une histoire librement inspirée de la fameuse Bête du Gévaudan, monstre mystérieux qui fit de nombreuses victimes dans les montagnes du Gévaudan (la Lozère) et qui révéla au passage, au siècle des Lumières (le récit se déroule vers 1764-1766), de profondes dissensions entre la noblesse complotiste de la région, ô combien influente, et le monde des paysans. Plus intéressant est, me semble-t-il, le long métrage Total Western, pourtant décrié à sa sortie par des critiques moutonniers, à la Télérama, qui l’ont trop pris au premier degré alors qu’il faut au contraire, pour le savourer comme il se doit, le prendre au deuxième, voire au douzième degré. Car - et d’ailleurs le nom du personnage principal, campé par Samuel Le Bihan, est parlant voire programmatique, il s’appelle Gérard Bédécarax, dit Bédé -, il s’agit en fait, via ce long métrage interdit aux moins de 12 ans à sa sortie, d’une bonne grosse BD filmique forçant volontairement le trait, quitte à tomber sciemment dans la caricature et le carnavalesque, narrant le projet improbable d’un flingueur abruti travaillant pour une organisation criminelle parisienne parti, après un plan foireux, se mettre au vert dans l’Aveyron, direction Millau, en se fondant dans le décor : alors qu’il a des cerbères slaves surarmés à ses trousses voulant coûte que coûte récupérer leur argent, ce Bédé massif et brut de décoffrage se fait passer pour un éducateur dans un centre d’hébergement pour jeunes délinquants. Il y rencontrera bientôt une série de pieds nickelés, dont un Jean-Mi éducateur à catogan, très donneur de leçons, interprété avec beaucoup de malice par Jean-Francois Stévenin, ainsi qu’un Jean-Pierre Kalfon complètement déjanté là-dedans, jouant Ludo Daes, un redoutable malfrat doublé d’un militaire mythomane absolument réjouissant. Réunissant à la fois des miliciens d’opérette, des tueurs de l’Est armés jusqu’aux dents, des éducateurs douteux ainsi que des jeunes difficiles issus de banlieues sensibles comme on dit, ce panier de crabes haut en couleur qu’est Total Western, finissant en jeu de massacre abracadabrantesque, est à revoir fissa à la hausse ! Il a tout d’un film culte en tout cas. Et Stévenin, en éducateur bourru façon Monsieur Je-sais-tout, y est très bon !

Assurément, c’est peu dire que la disparition de Jean-Francois Stévenin va laisser un grand vide dans le cinéma français. Non seulement de par son talent indéniable d’acteur, en tant que second rôle incontournable. Mais également en tant que cinéaste libre très tourné vers la célébration de l’amitié, en famille ou entre potes, ainsi que de Dame Nature, avec un goût fort prononcé pour la captation de paysages à la Monte Hellman. Ainsi, de par sa liberté de ton, nous perdons ni plus ni moins notre Cassavetes français.

Alors, salut l’artiste !

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L’acteur Jean-François Stévenin dans « L’Argent de poche » de François Truffaut (1976).
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« Total Western » (2000, Éric Rochant) : un film avec, entre autres, Jean-François Stévenin.


4 réactions


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 30 juillet 12:25

    RIP vieux motard .


  • markos 30 juillet 13:16

    bye JF.


  • In Bruges In Bruges 30 juillet 15:48

    J’appréciais cet acteur.

    Sous la banalité du chauve, le regard perçant, inquiétant, voire un peu « barré », qui lui faisait jouer à merveille les pourris ou les allumés glaçants ( Cf. « lune froide »).

    Pour moi, (et il lui ressemblait beaucoup, du reste), il est un frère de pellicule de Roland Blanche, « la Rolls des seconds rôles » (avec Jean Bouise).

    Bien qu’il y ait un role accessoire, il m’avait marqué dans « A vendre », film exceptionnel avec Sandrine Kiberlain et Sergio Castellito ( que bizarrement vous ne citez pas dans sa filmographie, sauf erreur j’ai lu vite-)

    Et sa fille Salomé, que j’ai croisé 2 ou 3 fois, a hérité, dans sa beauté froide, de ce regard à vous faire baisser les yeux sur vos chaussures.


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 30 juillet 15:56

      @In Bruges Merci pour ce retour. « (...) dans « A vendre », film exceptionnel avec Sandrine Kiberlain et Sergio Castellito ( que bizarrement vous ne citez pas dans sa filmographie, sauf erreur  j’ai lu vite-) » : pas vu ! smiley


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