samedi 3 août - par Sylvain Rakotoarison

Jean Paulhan, Président de la République des Lettres

« J’aimais beaucoup Jean Paulhan. J’admirais son esprit pénétrant, sa lucidité, l’acuité de son intelligence, la précision de sa pensée, qui, de nuances en nuances, de distinctions en distinctions, de précisions en précisions, conduisaient jusqu’à l’impalpable, au point zéro de la pensée, au point zéro de la critique. Cependant, il était devenu vraiment la Critique. La Nouvelle Revue Française, qu’il a dirigée pendant de nombreuses années, était considérée dans le monde entier comme la "seule revue française", la meilleure revue littéraire ou la seule concevable. Le théoricien des "Fleurs de Tarbes", de "La clé de la poésie", de "Petite préface à toute critique" justifiait, tour à tour, tous les critères de jugement des œuvres, il les mettait en contradiction, aboutissait à la destruction des uns par les autres, à leur ruine. Malgré ce scepticisme fondamental, il s’est rarement trompé sur les qualités littéraires des œuvres dont il prenait connaissance. » (Eugène Ionesco, le 25 février 1971 à Paris).

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Il y a un peu plus que cinquante ans, le 9 octobre 1968 à Neuilly-sur-Seine, est mort Jean Paulhan, à l’âge de 83 ans (né le 2 décembre 1884 à Nîmes). Jean Paulhan fut un écrivain très prolifique, mais également et j’oserais dire avant tout, un critique littéraire et un éditeur. Ce fut une personnalité qui a beaucoup réfléchi sur la littérature et le langage.

Le père de Jean Paulhan, Frédéric Paulhan (1856-1931) fut un philosophe sur le tas, à l’œuvre importante bien que peu reconnue, et bibliothécaire éclairé de la ville de Nîmes de 1881 à 1896 (bègue, Frédéric Paulhan ne pouvait pas prétendre à un emploi d’enseignement).

Après des études de philosophie et de psychologie, refusant une bourse pour entrer à Normale Sup. et préparer l’agrégation, Jean Paulhan est parti en 1907 enseigner le français, l’histoire et le latin à Tananarive, à Madagascar, pendant trois ans. C’était le gouverneur Victor Augagneur (1855-1931), gouverneur de Madagascar et ancien maire de Lyon, qui cherchait des enseignants pour la Grande Île. Jean Paulhan fut chargé de fonder un lycée, d’enseigner beaucoup de matières, certaines qu’il ne connaissait même pas. Il a même introduit la pelote basque à Madagascar, selon l’essayiste Maurice Garçon (1889-1967).

À son retour à Paris en 1911, il a enseigné la langue malgache (qu’il avait apprise) à l’École des langues orientales ("Langues O") à Paris et a publié en 1912 son premier ouvrage, un recueil de proverbes malgaches ("Les Hain-Tenys Merinas"). Il a rédigé dès le début de sa vie active de nombreux articles dans diverses revues littéraires.

Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale comme tous les jeunes gens, il fut blessé le 25 décembre 1914. Après la guerre, il s’intégra au mouvement surréaliste avec André Breton (1896-1966) et Paul Éluard (1895-1952) et, après avoir été son secrétaire le 1er juin 1919, Jean Paulhan remplaça en février 1925 Jacques Rivière (1886-1925) comme rédacteur en chef de la Nouvelle Revue Française (NRF), créée le 1er février 1909. De février 1925 à juin 1940 puis de janvier 1953 à octobre 1968, il fut le patron de la NRF, d’abord aux côtés de son propriétaire, Gaston Gallimard (1881-1975), jusqu’en 1936, puis aux côtés de Marcel Arland (1899-1986), Prix Goncourt 1929, après 1953.



Dès le début de l’Occupation nazie, Jean Paulhan refusa la collaboration et a essayé de convaincre ses amis écrivains de ne pas collaborer et de résister : « Tu peux serrer une abeille dans ta main jusqu’à ce qu’elle étouffe, elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué, c’est peu de chose, mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. ». Cette analogie pour expliquer que les faits de Résistance sont toujours utiles.

Pourchassé par les autorités d’Occupation, Jean Paulhan se réfugia dans la clandestinité après deux arrestations, et il a tenu le flambeau de la littérature de la Résistance pendant ces années noires (avec notamment Vercors). Proche des milieux collaborationnistes, Pierre Drieu La Rochelle (1893-1945), qui avait repris la direction de la NRF entre 1940 et 1943 (avant son interdiction pour faits de Résistance), a facilité la libération de Jean-Paul Sartre et, en 1944, la fuite de son ami Jean Paulhan (Drieu La Rochelle était aussi intervenu auprès d’Otto Abetz pour le faire libérer lors d’une première arrestation).

Après la guerre, il fut un directeur littéraire très influent chez Gallimard et créa les Cahiers de la Pléiade. Il a publié de nombreux ouvrages, surtout des essais (parfois des récits), près d’une cinquantaine depuis la fin de la Première Guerre mondiale (hors correspondance). Parmi ses ouvrages, des essais sur l’art, sur le langage, sur la littérature, en particulier, un essai qui l’a rendu célèbre, "Les Fleurs de Tarbes ou la Terreur dans les lettres" (1936), dont la dernière phrase est la très éloquente : « Mettons que je n’ai rien dit. » (ce que le Web traduira par l’énigmatique : "jdcjdr" !). Par ailleurs, il a écrit une très dense correspondance avec de nombreuses personnalités, comme François Mauriac, Paul Éluard, Jean Grenier, Francis Ponge, André Gide, Michel Leiris, Gaston Gallimard, Marcel Jouhandeau, etc. dont une vingtaine de volumes a déjà été édités.





Dans la réflexion de Jean Paulhan, il y a en particulier le clivage qu’il a entrevu entre deux catégories d’écrivains, ceux qui considèrent le langage comme un allié (les "rhétoriqueurs") et ceux qui, au contraire, considèrent que le langage est un obstacle à l’expression (les "terroristes").



Le dramaturge Eugène Ionesco (1909-1994) décrivait la pensée de Jean Paulhan notamment ainsi : « Ce qui est curieux, paradoxal (c’était dans la nature de Jean Paulhan d’être paradoxal), c’est que, à la fois, il ne croyait pas à la littérature tout en y croyant. "Tous les mots sont en danger de devenir synonymes", disait-il, ou "bien malin qui distingue encore le vrai du bien, le beau du juste". Mais en même temps, disait-il encore, "on n’écrit pas pour être élégant et spirituel, on n’écrit pas pour avoir des raisons, ni même pour avoir raison, ni pour donner un aspect plausible à des thèses évidemment fausses", on écrit "pour comprendre, on écrit pour être sauvé". Il a toujours eu tendance à aller à l’encontre de la vérité admise ou de la routine qui nous empêche de voir le monde ; sans doute ; pensait-il qu’il y avait deux ou plusieurs vérités, ce qui convenait à son esprit. Il prenait le contre-pied de toute affirmation. C’est pour cela, d’ailleurs, qu’il décrit la réalité comme si c’était un rêve et le rêve comme si c’était la réalité. Il affirmait, ainsi, que la vieillesse est délicieuse, que la guerre est passionnante, que les justiciers sont injustes ou n’ont pas le droit de faire justice, que la mort est bonne et même que c’était une extase, que l’armée est une organisation parfaite (…), il disait que les grandes personnes deviennent jeunes, que les hommes ne vieillissent pas, au contraire, qu’un bon syllogisme n’a jamais convaincu personne ; il dénonçait les erreurs : par exemple, celle qui dit que notre esprit et nos sentiments deviennent moins vifs à l’usage. En effet, pour lui, la vérité était la somme des vérités contraires. Il se méfiait de toute affirmation définitive. On peut dire, aussi, que Jean Paulhan ne courait pas après son temps, mais s’y opposait, courageusement, ou qu’il le créait. » (25 février 1971).

Bien que lui-même résistant et anticollaborationniste, Jean Paulhan a pris la défense, après la fin de la guerre, d’auteurs collaborationnistes afin de pour les publier à nouveau, notamment Céline. Il travailla aussi en 1945 avec Jean-Paul Sartre pour sa revue "Les Temps modernes", mais sous pseudonyme.

La première édition des œuvres complètes de Jean Paulhan fut réalisée par l’éditeur Claude Tchou (1923-2010), ancien mari de Michèle Cotta, entre 1966 et 1970. Une nouvelle édition des œuvres complètes est en cours de réalisation chez Gallimard (par Bernard Baillaud), sept volumes sont prévus, cinq ont déjà été publiés depuis 2006.

L’ensemble de son œuvre fut récompensé par le Grand Prix de Littérature de l’Académie française en 1945 puis par son élection à l’Académie française le 24 janvier 1963 dès le premier tour face au duc René de Castries (1908-1986), à la grande surprise de François Mauriac, trop habitué de voir l’élection d’académiciens médiocres. Jean Paulhan fut reçu sous la Coupole par Maurice Garçon le 27 février 1964 et reçut l’éloge posthume de son successeur le 25 février 1971. Son successeur, c’était Eugène Ionesco, qu’il avait invité à déjeuner quelques jours après son élection pour lui dire qu’il le verrait bien sous la Coupole. Parmi ses prédécesseurs à son fauteuil, il y a eu le célèbre historien Ernest Lavisse (1842-1922).

Lors de sa réception sous la Coupole, Eugène Ionesco regrettait de ne pas avoir mieux connu Jean Paulhan : « J’aurais tellement voulu connaître davantage Jean Paulhan, et plus tôt. Je l’ai approché, pour la première fois, il y a plus de vingt ans. (…) Je l’ai trouvé dans son bureau de la Nouvelle Revue Française, entouré par une cour de jeunes écrivains qui devaient faire partie de la première moisson de l’après-guerre, je crois. Le pouvoir de la Revue, j’allais dire son terrorisme, exerçait alors, encore, une influence prépondérante sur la littérature. ».

Eugène Ionesco lui avait donné à lire un essai et impatient, sans réponse au bout de plusieurs mois, il était allé aux nouvelles. Jean Paulhan n’a fait que lui redonner le manuscrit sans rien dire mais avec une fiche de lecture qui fut terrible pour l’amour-propre de son auteur : « Il était féroce. Mon essai n’avait aucune valeur, il était mal pensé et mal écrit, dénué de tout intérêt. ». Il l’a lu sans rancune et plus tard, devenu son ami, l’auteur de "La Cantatrice chauve" a pu témoigner : « Un beau jour, peut-être s’était-il un peu pris d’amitié pour moi, il devint mon défenseur. En effet, seule l’amitié peut être compréhensive ; les critiques doivent être les amis des auteurs et de leurs œuvres, afin de les comprendre, de les connaître, de les déchiffrer, plutôt que des ennemis ou des indifférents ; l’objectivité est incertaine. Les théories de la littérature sont insuffisamment ou pas du tout scientifiques, malgré les efforts de quelques critiques d’aujourd’hui qui répètent, dans un autre langage, les erreurs de Taine ou de Brunetière. » (25 février 1971).

Hippolyte Taine (1828-1893) fut un historien et un philosophe, élu à l’Académie française le 14 novembre 1878, qui proposa une vision assez pessimiste de la Révolution française (« Quel cimetière que l’histoire ! ») et qui considérait que l’histoire devait devenir une science exacte : « On permettra à un historien d’agir en naturaliste ; j’étais devant mon sujet comme devant la métamorphose d’un insecte. » ("Les Origines de la France contemporaine", 1875). Quant à Ferdinand Brunetière (1849-1906), il fut un historien spécialiste de la littérature du XVIIe siècle et un critique littéraire, élu à l’Académie française le 8 juin 1893, et fut antidreyfusard.

Je termine par ces mots de Jean Paulhan lui-même lors de sa réception à l’Académie française, sur le mystère du langage : « Tout se passe comme s’il nous avait été confié en rêve quelque fleur, une clef, un mot de passe mystérieux. Là-dessus, nous nous réveillons et nous tenons dans les mains la même fleur ou la clef, et nous comprenons le mot de passe. Si l’on songe qu’il s’agit d’un secret où le monde entier se voit concerné en totalité, puisqu’il n’est rien de ce monde qui ne relève de la pensée ou des choses ou encore du langage, bref s’il s’agit d’un secret qui concerne Dieu (…), le caractère sacré de ce langage n’a plus rien qui nous puisse étonner. Il semble que le Paradis soit toujours là : c’est nous qui ne savons pas le voir. Du moins les mots nous sont-ils les témoins de sa présence, les mots et le langage que nous servons ou plutôt qui se sert de nous. » (27 février 1964).


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Sylvain Rakotoarison (08 octobre 2018)
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