lundi 25 mars - par Sylvain Rakotoarison

Les dynamiques paysages de Chu Teh-Chun : laisser jaillir l’émotion intérieure

« Je suis venu à Paris au printemps 1955 pour y trouver la réponse à une aspiration profonde. Je devais y découvrir ma propre voie grâce à la connaissance directe et à la pratique assidue de la peinture occidentale. » (Chu Teh-Chun, le 3 février 1999 à Paris).

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Le peintre "franco-chinois" Chu Teh-Chun est mort à Paris il y a cinq ans, le 25 mars 2014, à l’âge de 93 ans. Il est considéré comme l’un des grands peintres du paysagisme abstrait, au même titre qu’un de ses contemporains, Zao Wou-Ki, né le 1er février 1920 à Pékin et mort le 9 avril 2013 à Nyon, en Suisse (la disparition de ce dernier n’a pas été non plus beaucoup médiatisée, même si Dominique de Villepin a rendu un grand hommage à ce peintre très apprécié par le Président Jacques Chirac). Les deux sont devenus français après la guerre (Chu Teh-Chun fut naturalisé en 1980).

J’ai "connu" Chu Teh-Chun quelques jours avant sa mort, le 2 mars 2014. "Connu" est un bien grand mot puisque je n’ai jamais eu, hélas, l’honneur de le rencontrer, mais "connu" dans le sens culturel et pas relationnel. Je n’ai connu son "existence" picturale qu’au détour d’une exposition sur Goya à la Madeleine, la Pinacothèque de Paris, seul grand musée privé de Paris qui a dû, il y a quelques années, fermer ses portes. Du 11 octobre 2013 au 16 mars 2014, plusieurs dizaines de ses œuvres étaient en effet exposées sous le titre "Les Chemins de l’abstraction" et c’était une véritable aubaine, un événement culturel important. Pas étonnante, une telle programmation, puisque Chu Teh-Chun a été influencé par Goya (et également Nicolas de Staël).

Hélas (encore une fois !), des empêchements ont fait que je n’ai pas pu visiter cette exposition mais son nom m’était resté à l’esprit et la magie de l’Internet (et des catalogues d’exposition) m’a permis d’admirer virtuellement ses très nombreuses œuvres. Tout de suite le coup de cœur. Les peintures de Chu Teh-Chun m’ont fait sens. Touché en pleine cible.

Les couleurs, les formes, tout fait sens chez lui. Comme si la manière de penser, de ressentir pouvait se traduire sur une toile de peinture. J’ai même du mal à comprendre qu’on le désigne comme un peintre de l’abstraction alors que pour moi, ses tableaux sont très concrets, sont figuratifs. Un mélange de Dali en plus flou et en moins fou, et de Monnet aussi en plus flou. Ses peintures sont faites de couleurs dont l’abstraction suggère une nouvelle sorte d’impressionnisme. Ce qui lui donne un style très personnel. Ses peintures à l’huile et ses lithographies sont pleines de vivacité, de dynamisme. Chu Teh-Chun a également fait de la gravure et de la calligraphie. Il a notamment décoré des céramiques en collaboration avec la Manufacture de Sèvres.

Pour avoir une petite idée de son travail, j’ai mis ci-dessous un exemple de quelques-unes de ses œuvres, retrouvées sur Internet et proposées ici sans ordre ni légende (la plupart du temps, comme du reste pour Soulages, c’est "Sans titre" suivi de l’année), en signe de petit hommage coloré et festoyant à un artiste exceptionnel.

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Chu Teh-Chun est né dans la province de l’Anhui le 24 octobre 1920 au sein d’une famille très cultivée et intellectuelle. Il a suivi des études artistiques à Hangzhou, puis à Sichuan (à cause de la guerre sino-japonaise en 1937). En 1941, il est devenu professeur de peinture (en 1942 à l’Université de Nankin repliée à Chongqing).

Exilé ensuite à Taipei, à Taiwan, en 1949, après l’arrivée au pouvoir de Mao, Chu Teh-Chun s’est embarqué pour la France le 29 mars 1955 et a découvert l’art égyptien, le Louvre, Goya, Tolède et Gréco au Prado en Espagne, ainsi que Rembrandt aux Pays-Bas ; il a vu en 1956 la rétrospective Nicolas de Staël. Il s’est vite lié avec d’autres artistes comme Soulages, Hartung, Mathieu, etc.

À partir des années 1980, ses relations avec la Chine populaire se sont normalisées car Chu Teh-Chun a retrouvé en 1979 à Paris son maître Lin Fengmian (1900-1991), qui fut le directeur de l’École des Beaux-arts de Hangzhou lorsqu’il y était entré en 1935, et aussi le sculpteur chinois Liu Kaiqu (1904-1993). Il a fait un voyage en Chine en 1983 (invité par l’Union des artistes de Chine) pour revoir ses anciens condisciples ou professeurs restés en Chine, comme son ami Wu Guanzhong (1919-2010), camarade lors de son service militaire. La grande réputation de Chu Teh-Chun, qui s’est développée en Europe et Amérique à partir du milieu des années 1960, s’est étendue jusqu’en Asie à partir du milieu des années 1980.

En 1987, Taipei a organisé une grande rétrospective. En 2010, Pékin a fait une nouvelle rétrospective et l’Opéra de Shanghai lui a commandé un tableau monumental pour son hall d’entrée qui a été inauguré le 27 août 2003. Un de ses collègues académiciens, Pierre-Jean Rémy, parmi d’autres érudits, a consacré un bel ouvrage à ses superbes œuvres.

Reconnu et très intégré en France, Chu Teh-Chun a été élu le 17 décembre 1997 membre de l’Académie des Beaux-arts (Zao Wou-Ki, pourtant plus connu, est entré à cette Académie plus tardivement, élu le 4 décembre 2002 et reçu le 26 novembre 2003). Il a aussi reçu quelques décorations, notamment : chevalier de la Légion d’honneur, officier de l’Ordre national du Mérite, officier des Palmes académiques.

Chu Teh-Chun

Lors de sa réception à l’Institut le 3 février 1999 à Paris, Chu Teh-Chun a confié : « J’ai conscience d’incarner ici un message particulier, celui d’un fils de Han qui cherche à rendre visibles à travers leurs perpétuelles mutations les deux principes fondamentaux et complémentaires de la philosophie du Yi Jing, le Yang ardent et lumineux et le Yin obscur et humide. Cette dualité engendre un univers aux variations infinies que j’ai voulu évoquer en alliant l’éclat des couleurs hérité de la peinture occidentale et la liberté des formes inaugurée par les peintres abstraits. L’inspiration que j’ai suivie trouve son unique source dans la nature et son mode d’expression privilégié est le lyrisme. La création procède de la pure spontanéité : elle consiste, selon la maxime taoïste, à "laisser jaillir l’émotion intérieure". Il en résulte sur mes toiles un langage pictural où la couleur et le graphisme, sans jamais coïncider, concourent au même but : éveiller la lumière, les formes et le mouvement. ».


Terminons avec une petite idée de la valeur marchande des œuvres de Chu Teh-Chun : parmi ses centaines d’œuvres, Chu Teh-Chun se monnayait à sa mort autour de 200 000 dollars, parfois moins, parfois beaucoup plus, comme "Accent d’orgue" mis à prix à 1,250 million de dollars, "Abstraction neige II" à 436 000 euros, un autre "Accent d’orgue" à 370 000 dollars, une autre huile à 744 000 euros. Le record fut atteint en novembre 2013 chez Christie’s, où une huile de 1963 fut vendue plus de 6,7 millions d’euros (70,7 millions de yuans). Le précédent record fut avec "La Forêt Blanche II" (peinte en 1997) vendue en 2012 pour 7,7 millions de dollars (60 millions de yuans).

On peut retrouver certaines des œuvres de Chu Teh-Chun dans la collection permanente de plusieurs musées ou organismes publics français, en particulier le Musée d’art moderne de la Ville de Paris, la Bibliothèque Nationale à Paris, le Musée Cernuschi à Paris, le MacVal à Vitry-sur-Seine, le Musée des Beaux-arts André Malraux du Havre, le Musée d’art contemporain de Dunkerque, le Musée Bertrand à Châteauroux, le Musée Hyacinthe-Rigaud à Perpignan, et dans des musées d’autres villes du monde comme Liège, Lausanne, Canton, Taipei, Dacca, Chihuahua, etc.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Chu Teh-Chun.
L’année Pierre Soulages au Louvre.
Alfred Sisley.
Salvador Dali.
Jean-Michel Basquiat.
Dernières heures parisiennes pour Egon Schiele.
Pierre Soulages, l'artiste mélanthrope, a 99 ans.
Rotraut Uecker.
Egon Schiele.
Banksy.
Marcel Duchamp.
Pablo Picasso.
Le British Museum et le monde des humains.
Yves Klein.
Le Tintoret.
Gustav Klimt.
Georges Méliès.

David Hamilton.
Paula Modersohn-Becker.
Auguste Rodin.
Margaret Keane.
Rouault et Matisse à Paris.
La garde rapprochée du Premier Empereur de Chine.
Un Renoir de la Côte d’Ivoire.
Magritte.
Daniel Cordier.
Boulez à Paris.
La collection Cordier à Rodez.
Soulages à Rodez.
Claude Lévêque à Rodez.
Caillebotte à Yerres.
Goya à Paris.
Brueghel à Paris.
Chagall à Paris.
Dali à Paris.
Van Gogh à Paris.
Hiroshige à Paris.
Manet à Paris.
Rembrandt à Paris.
Boltanski, artiste contemporain.
Boltanski au MacVal.

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