mardi 4 décembre - par C’est Nabum

Mémoires du dernier marinier de Loire : 2

Sur l’eau.

Je risque peut-être de me répéter, c’est bien là, le risque à mon âge mais qu’importe, laissez remonter le fil de ma mémoire. L’équipage d’une Salambarde était composé de trois hommes, des gaillards qui n’avaient pas froid aux yeux. Nous descendions le plus souvent à couple en nous liant à un autre bateau quand c’était possible en laissant un léger décalage dans le sens de la longueur entre les deux poupes, ainsi l’ensemble était plus manœuvrant.

Quand nous étions seuls, un matelot était au gouvernail, l’autre à l’avant et le troisième près à intervenir à tout instant auprès de l’ancre. Si les Salambardes de Saint Rambert à Roanne n’étaient pas équipées d’ancre, elles récupéraient cet ustensile indispensable dans ce port avant de descendre la rivière. Quand nous étions en convoi, il était conseillé d’envoyer sur l’avant un toutier, je crois vous en avoir parlé la fois dernière.

Malgré toutes nos précautions, il nous arrivait souvent de nous engraver. Pour désagréable que c’était, je m’en souviens aujourd’hui avec une certaine nostalgie. Il est vrai qu’il nous fallait alors nous mettre à l’eau avec les moyens du bord et de gros efforts, frayer un passage dans le sable qui nous emprisonnait. Ce fut parfois de vraies parties de rigolade une fois la libération obtenue …

Les glaces étaient, elles aussi, un autre piège. J’en ai toujours froid dans le dos à cette terrible évocation. L’embâcle d’abord qui enserrait les embarcations dans un étau de glaçons qui s’empilaient les uns sur les autres. Il fallait libérer tant bien que mal les bordées ou voir le bateau littéralement exploser. Mais une fois le dégel revenu, un autre danger plus sournois encore se présentait avec la débâcle. Le dégel pouvait provoquer une vague soudaine d’une violence inouïe qui risquait de tout emporter.

La crue, elle aussi, compliquait notre tâche. Il fallait même parfois se mettre à l’abri en pointant le nez dans un petit affluent pour peu qu’il ne fut pas lui aussi en furie. Je sais que des mariniers de vos jours prétendent parfois que nous naviguions lors des crues, c’est foutaise que cette affirmation. Nous étions alors bien trop occupés à aller secourir les braves gens sur des bateaux plus petits et plus manœuvrants. Mais revenons aux périodes d’excès d’eau, le risque alors était pour nous de ne plus être en mesure d’utiliser la bourde, devenue trop courte pour prendre appui sur le fond. Le bateau allait ainsi à sa guise et malheur à celui qui se trouvait alors à proximité d’un derrière de courant.

Nous passions notre vie sur le bateau. Nous étions de véritables nomades. En dehors du service sur le pont durant le trajet et pendant les heures de jour, nous passions nos soirées et nos nuits dans la cabane appelée encore le carré. Cet endroit peu spacieux, c’est le moins qu’on puisse dire nous servait à la fois de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher pour trois gaillards, dois-je vous le rappeler ?

Nous avions de la paille pour toute paillasse et notre couverture était ce fameux Gariot, grande cape de laine épaisse qui nous tentait de nous tenir au chaud. Nous n’avions de cesse de calfeutrer les planches disjointes de la cabane pour éviter les courants d’air qui nous glaçaient les sangs. Nous avions une tenue de travail : Un pantalon de velours ou une salopette, une blouse courte, des souliers et notre beau chapeau de feutre.

Les mariniers d’alors aimaient se distinguer à la manière des flibustiers. Ils portaient aux oreilles deux anneaux d’or fichés à chaque lobe. Dans le second était incrusté une ancre. En dehors de cette fantaisie, rares étaient les bijoux. Il est vrai que nous nous retrouvions souvent dans l’eau. Pour résister d’ailleurs nous avions une nourriture saine et copieuse. Du poisson que nous n’hésitions pas à braconner mais aussi de la viande hachée servie en boulettes, accompagnant des légumes. Nous avions toujours du pain et du fromage de chèvre que nous achetions en cours de route. Je ne vous ferai pas l’insulte de préciser que nous ne disposions pas de réfrigérateur.

Nous buvions beaucoup, surtout à terre dans les innombrables estaminets qui bordaient la Loire. Nous avions une préférence légitime pour nos vins de Loire, la solidarité ligérienne jouant à plein en ce domaine en une époque où aucun de nous n’aurait songé à boire autre chose à l’exception de la fameuse Arquebuse, le seul médicament à bord.

Pour nos ablutions nous disposions d’un petit bateau dit bachot sur lequel se faisait notre toilette et nos besoins intimes. C’est à cause de lui que nous héritâmes du surnom de « chie dans l’eau », dois-je vous faire une dessin ? Le bachot servait encore aux éventuelles réparations, à la pêche pas toujours légale et à nos visites à terre si nous voulions préserver le chargement des visites d’éventuels chapardeurs.

La navigation se faisait essentiellement à la descente. Rares furent les fois où je trouvais chargement pour la remonte. Il faut bien convenir que la durée du trajet était plus aléatoire encore, cumulant les besoins d’eau et de vent favorable. Le plus souvent nous vendions le bateau à l’arrivée au prix de 200 à 400 francs après avoir récupéré les cordages. Il nous fallait alors remonter à pied ou bien en diligence et plus tard en chemin de fer.

Je vous laisse une fois encore. Je retourne voir Saint Pierre qui aurait d’après mon ange gardien quelques remontrances à me faire. Est-ce que j’enjolive par trop cette époque glorieuse, je n’en sais trop rien. À mon âge, la mémoire n’est pas plus fidèle que nous le fûmes nous autres, en cette époque. À bientôt pour la fin de mes souvenirs.

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5 réactions


  • nono le simplet nono le simplet 5 décembre 02:52

    émouvante évocation de ces métiers et de ces temps anciens où la vie était autrement dure que maintenant

    on aurait pu penser que les progrès techniques et sociaux allaient permettre à tous de mener une vie décente, voire heureuse et l’on voit bien, surtout en ce moment, qu’il n’en est rien pour des millions de français


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 5 décembre 10:09

     Vos articles reflètent bien cette courbe ou sinusoïdale de l’histoire qui n’est jamais comme le pense la gauche, progressive mais cyclique. C’est un chemin balisé de morts et de résurrection, d’Histoire antique et de pages bibliques, de légendes et d’une certaine notion de l’Histoire, ce grand livre ouvert des métamorphoses (repris d’une biographie de Nicolas Poussin)

    Les Métamorphoses d’Ovide : Le monde est mené par une grande poussée des métamorphoses qui le portent du néant et du chaos de ses origines jusqu’au formes les plus élaborées de la connaissance.

    Actuellement notre société navigue entre du Raymond Devos et l’effroyable,.....depuis la nuit des temps. Cela ne me touche guère, je savais. Il est assez rassurant de comprendre la logique. C’est plutôt rassurant. La fin de ces quarante piteuses me réjouit. Elles commencèrent avec Dany Le Rouge et finiront avec Dany Robert,.....Dufour dont sortira l’oeuf divin.


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