vendredi 30 juillet - par Eliane Jacquot

Picasso et la joie de vivre en Méditerranée

Picasso né à Malaga en 1881 occupe une place singulière et unique dans le XXème siècle. Comment ne pas évoquer à son propos la puissance d'un génie qui plie son existence à son art sans oublier de vivre et la longévité d'un homme conservant dans l'oeil une inépuisable fraîcheur, adoucie par la joie de vivre de ses dernières années passées dans le midi de la France ?

Ulysse et les sirènes {JPEG}

Au cours de sa vie il séjourne à de multiples reprises aux abords de la Grande Bleue entre Barcelone et Cannes. A partir de l'été 1945 il retrouve le chemin du midi et vit définitivement entre la Côte d'azur et la Campagne Aixoise.

L'oeuvre peinte

Installé dans le château Grimaldi d'Antibes, il se consacre à des sujets empreints d'un quotidien joyeux, natures mortes aux citrons et aubergines, pêcheurs et leurs oursins, représentations d'abondance colorée dans lesquelles les volumes deviennent des formes géométriques simplifiées à l'extrême. C'est à ce moment là l'oeil aux aguets, qu'il se rapproche de Matisse avec lequel il se lie d'amitié, tout comme en achetant le château de Vauvenargues, il s'approprie la Provence de Cézanne.

Réalisé en 1946 « La joie de vivre » est un immense panneau mural très coloré, le fond du décor central étant représenté par les bleus du ciel et de la mer et le devant par la couleur du sable. Le personnage central, femme-fleur élancée baignée de lumière danse, entourée de deux chevreaux un ballet qu'accompagnent deux joueurs de flute, personnages issus de la mythologie grecque. Ce tableau est le fruit de sa récente rencontre avec Françoise Gilot, jeune femme qui éclaire par sa liberté et son audace l'après guerre de l'artiste, avec laquelle il va partager dix années de bonheur.

En 1947 il réinvente le mythe "Ulysse et les sirènes" panneau mural de grande taille réalisé dans un camaïeu de blanc, bleus et verts. On retrouve dans cette représentation ce que le héros est chargé d'accomplir dans la légende homérique, garder le cap dans l'adversité de la longue odyssée qu'il a décidé de réaliser. Le visage d'Ulysse au centre de la toile, les yeux écarquillés face au chant des sirènes est la métaphore de la sollicitation vis à vis de laquelle le marin se doit d'instaurer une distance. Ses compagnons, lucides ne le détachent pas et resserrent ses liens, lui permettant de poursuivre sa route.

Dans la " Nature morte à la pastèque " 1946 Picasso nie l'idée de volume au travers de larges aplats triangulaires bruns et noirs, l'imbrication des lignes de construction venant dilater un espace dans lequel sont saisis des objets (pastèque, couteau, miche et oursins ) devenus monumentaux.

Les céramiques, ou l'aventure de la terre

Cette période est marquée par la volupté avec laquelle Picasso travaille la céramique en s'appuyant sur l'artisanat local. En 1946 la visite de l'exposition des potiers de Vallauris est pour lui une révélation. Renouant avec le compagnonnage, il va créer plus de 4000 oeuvres en terre, puisant aux thématiques qui lui sont chères, tauromachie, repas de fruits ou de poissons, portraits de faunes et antiquités grecques revisitées par sa créativité.

Les motifs tauromachiques, allégories de la force virile y sont nombreux et très colorés sur des assiettes, coupelles et vases. Le théâtre de l'arène s'installe dans les formes en creux de grands plats où les figures taurines apparaissent très détaillées.

On y retrouve aussi des motifs liés à l'antiquité grecque sur des supports tels que des amphores, des Tanagras, des faunes et des centaures, évocation pour lui d'une éternité méditerranéenne. Dans la filiation des statuettes fabriquées dans la Grèce antique, divinités synonymes de grâce féminine des bouteilles ou des vases se transforment soudain sous les mains de l'artiste en une Tanagra (1) debout tenant une amphore, assise ou porteuse d'eau, sources de vie, pour le plaisir des yeux. Il invente inlassablement de nouveaux volumes sous formes de vases-oiseaux, de pichets aux bustes de femmes, inscrivant la terre-mère au coeur de son oeuvre protéiforme.

Aller toujours de l'avant, expérimenter, chercher, étonner, surprendre, tels sont les moteurs de cette légende du XXème siècle. L'art de Picasso s'enracine au bord de cette mer Méditerranée d'une grande intensité lumineuse dont l'ensoleillement puissant exalte les tons. Elle irradie son oeuvre de moments de grâce.

(1)Tanagra : statuette en terre cuite fabriquée dans cette ancienne cité de Béotie au IIIème siècle av J.C.

Eliane JACQUOT

 



5 réactions


Réagir