lundi 23 octobre 2023 - par André Bouny

Qu’est-ce qu’écrire, et pourquoi écrire ? par André Bouny

Edgar Morin dit : « …nous avons reçu la vie en cadeau mais c’est aussi un fardeau. »

La plus grande part est celle du fardeau. Une souffrance qu’exsude la création. Mais la création littéraire elle-même est à la fois une souffrance et son traitement. Un piège circulaire, une addiction, celle d’être autre. Une obsession de recherche de dépassement, de perfection, de choses qui n’existent pas dans la vie ordinaire. Quelque chose hors d’atteinte, d’impossible et d’inutile… C’est une activité qui sécrète de la lucidité, donc de la solitude. La solitude est notre plus fidèle compagnie, elle nous élève. Écrire rend humble, capable de s’insinuer dans les choses et les êtres. C’est aussi vouloir et accepter de ne pas vivre l’ordinaire. L’écrivain traversé par le monde s’efface, paie son œuvre de sa vie, parce qu’il ne sait pas faire autrement et n’a pas d’autre solution. Rien ne l’oblige à cet effacement, mais il s’abstrait, sans pour cela être le mieux placé pour en comprendre l’origine profonde. S’il aime être lu, parfois il s’en fiche. Il est irrévérent, mais reste scrupuleux. Car il sait que son lecteur donne lui aussi de son temps de vie à le lire. Aussi lui doit-il un retour qui ne peut se trouver que dans l’écriture. Un a dit : « L’écrivain est quelqu’un pour qui écrire est beaucoup plus difficile que pour tout autre personne », et c’est vrai. Habituellement, l’auteur n’a à craindre que de lui-même. Il a conscience que l’écriture est sorcière, au vrai sens du mot, car elle parle à la mémoire et projette. Elle converse en silence et en secret avec l’imaginaire insondable du lecteur – ce que toute autre expression ne permet pas car elle s’impose en tant que telle à nos sens. Tandis que l’écriture suggère, déclenche l’imagination du lecteur et aboutit à l’intimité, la jubilation, voire le ravissement dérobé et clandestin, celui du plaisir de la lecture. 

L’écrivain n’a pas besoin d’un éditeur pour écrire, mais pour lui permettre de croire qu’il existe. Or, éditeur ne rime pas avec bienfaiteur. D’autant qu’il y a pléthore de manuscrits (certaines maisons ne souhaitent plus en recevoir, leur programme étant complet pour plusieurs années). Seul le labeur créateur de l’auteur peut faire la différence. Et même s’il sue sang et eau, encore faut-il qu’il soit lu et corresponde à la sensibilité de l’éditeur qui reçoit son ouvrage. Et, si par bonheur il est lu, cela ne suffit pas, loin de là. Quant à la notoriété, cette brève dilatation illusoire, mieux vaut qu’elle n’atteigne pas l’écrivain puisqu’il ne peut qu’y perdre sa liberté de solitaire.

Aujourd’hui, les grosses maisons de l’édition ont façonné des têtes de proue, construits des auteurs devenus de véritables marques. Celles-là prennent la pose, portraits en pied sur quatre mètres de haut placardés dans les gares et les aéroports, un mannequinat littéraire accomplissant une œuvre (ou arme ?) de distraction massive avec « fin heureuse ». Ils sont devenus produits. Nous le savons, tout le monde lisant la même chose finit par penser la même chose. Ces grosses cylindrées de l’édition ignorent la précision délicate et la magnificence d’une écriture si celle-ci ne correspond pas à ce qui est devenu une forme de convention littéraire sociale. Elles font entrer au compte-gouttes quelques nouveaux auteurs, au cas où, les abandonnant de la même façon s’ils ne se vendent pas suffisamment. Leur moteurs auxiliaires, les prix littéraires annuels, lauréats désignés par un entre-soi : jurys composés d’auteurs de leurs propres maisons d’éditions avec renvois croisés d’ascenseurs. Dans les grands salons du livre, de Paris, de Bruxelles, de Genève, etc., on se bouscule vers ceux-là, comme dans d’autres salons vers le dernier modèle Ford, Mercedes, Toyota, rouages d’une industrie. Le monopole de la lecture, c’est eux. La grande diffusion-distribution du livre, c’est encore eux : holding, consortium, groupe… Du même coup, ce sont encore les mêmes qui sont tête de gondole dans les rayons des supermarchés culturels et occupent la devanture des librairies qui elles aussi ont besoin de réaliser leur chiffre d’affaires pour survivre face aux grandes surfaces de la distribution et aux géants du net.

Restent les petits éditeurs qui, payant de leur vie et de leur corps eux aussi, publient le plus souvent l’excellence de la littérature actuelle, sans retentissement aucun parce qu’invisibles, sauf à quelque rare exception près venant confirmer la règle. Leurs noms ne dit rien au grand public. D’ailleurs, comment pourrait-il les connaitre ? Ces éditeurs indépendants ne peuvent s’offrir les services des grandes structures de diffusion-distribution très coûteuses – filiales des poids lourds de l’édition –, car ils ne produisent pas suffisamment et donc ne vendent pas assez pour y prétendre. Quand ils y parviennent, il arrive qu’ils en soient rejetés si leur volant d’affaire s’avère insuffisant. L’espoir réside donc dans les libraires qui font connaître et découvrir leurs livres. C’est en cela que libraire est un véritable métier : vive les libraires ! Ma sympathique libraire me dit que je ne fais pas dans le happy end. Elle a raison. Car contrairement au pire, le meilleur n’est jamais certain. Mais cela n’empêche nullement le plaisir de lecture, celui qui enrichit et fait naitre des chatouillis dans le ventre. Pour y parvenir, il est essentiel que l’auteur abandonne l’importance qu’il accorde à sa petitesse.

 

De mon expérience, pour Agent Orange, Apocalypse Viêt Nam, Éditions Demi-Lune, Paris, 5 juin 2010, ouvrage qui fait autorité en la matière suite aux différentes lectures avant parution d’éminentes personnalités dans les nombreux domaines abordés dans ce livre, et bien, il m’est arrivé de lire une critique dithyrambique finissant par « dommage » que cet ouvrage soit publié chez les « conspis ». Preuve, s’il en était besoin, que l’esprit n’est plus tout à fait capable de discerner un éditeur ostracisé du contenu d’un des livres qu’il publie ; même si à bien des égards il fait un travail tout à fait comparable à celui que réalisa François Maspero au siècle dernier. Quel autre éditeur a accepté de publier ce livre ? Je ne fais pas partie de l’écume parisienne, aussi, dans les grands médias (à quelques exceptions près que je remercie publiquement ici), cet ouvrage est plus souvent pillé que cité.

Pour Cent ans au Viêt Nam, Éditions Sulliver, Cabris, octobre 2014, ouvrage que tenait en grand honneur le même François Maspero, connu la mésaventure de sortir en librairie le jour où Modiano reçu le prix Nobel : un enterrement de première classe. Porté par un éditeur de haute tenue, mais invisible, l’ouvrage n’a pas rencontré ses lecteurs malgré quelques recensions tardives dans des médias de premier plan. Quand, au départ, un livre n’a pas la poussée suffisante… c’est un peu comme les fusées, il tombe dans un puits sans fond. Et comment se procurer un livre si on ne sait pas qu’il existe ?...

Pour Viêt Nam, voyages d’après-guerres, avec 40 dessins de l’auteur, Éditions du Canoë, 2018, Paris, (maison fondée de fraîche date par Colette Lambrichs qui tint à bout de bras durant plus de 40 années les Éditions de La Différence), cette jeune maison d’éditions était diffusée et distribuée en tandem avec les Éditions Exils (de Philippe Thureau-Dangin, ancien directeur de Courrier international), par la Sodis. Le livre trouva aussitôt ses lecteurs jusqu’à ce que cette filiale de Gallimard débarque un quota de petits éditeurs ne produisant pas suffisamment. Par la suite, paru un complément gratuit à cet ouvrage, toujours aux Éditions du Canoë, que j’intitulais : En attendant le verdict du procès de l’Agent Orange en France. Il passa inaperçu, tandis que le jour des plaidoiries de ce procès historique tout ce que Paris et autres capitales comptaient de médias, télés, radios, journaux et magazines, étaient là, appelaient, appelaient sans cesse, car ils ne connaissaient rien, non seulement au procès en question, mais au sujet lui-même comptant des millions de victimes. Ce n'est que si on a besoin de vous que l’on vous trouve et vous appelle.

Ayant été publié une première fois à propos du Viêt Nam, puis une seconde fois, ainsi qu’une troisième… qualifié alors d’« expert », de « spécialiste » de ce pays, je ne pus m’en dépendre aisément. Ceci, bien que de nombreux textes me tenant au corps, sans liens avec le Viêt Nam, aient précédés de longue date ces trois publications sans trouver éditeur.

Mais faire un pas de côté est rarement compris, même s’il s’agit de revenir aux pas premiers. Pour l’ouvrage Huit destins de femmes, une férocité ordinaire, que j’ai illustré, il parut aux Éditions H Diffusion, Paris, novembre 2020, en plein confinement, librairies et espaces culturels fermés. Et, de nouveau, voici que l’attribution du prix Goncourt qui, en parfait initié, changea par deux fois sa date d’attribution, désigna le lauréat la veille de la réouverture des librairies, ensevelissant tout le reste. 

Pour Ejectas/le hasard est nôtre, Éditions H Diffusion, Paris, printemps 2021, contrairement au précédent volume à visée universaliste, il est plutôt un ouvrage intériorisé, intime, difficile à argumenter puisque à rebours, au sens individuel et temporel.

Vinrent Les Naufragés de la Grande Ourse, Éditions du Canoë, Paris, novembre 2021, un conte. Une forme qui n’est pas courue. C’est donc un petit livre, comprenant 4 illustrations du grand artiste argentin Julio Le Parc. L’importance du livre n’est pas son épaisseur, pensons au Banquier anarchiste de Fernando Pessoa. À l’échelle du temps humain, Les Naufragés de la Grande Ourse est celle du temps long, il s’agit du devenir des composants qui nous constituent.

Aujourd’hui parait un recueil de poésie, La mer tout entière, chez Z4 éditions. Ce recueil échappe à toutes les chapelles de la poésie. Tirage quasi confidentiel, car qui, dans ce monde, lit de la poésie ? 

Cela posé, il n’est pas question ici, en aucune façon, de geindre, mais seulement d’expérience. Ainsi se débattent les auteurs indépendants (qui peuvent changer d’éditeurs). La critique les ignore pour les mêmes raisons imposées par le système (il serait excessif de parler d’une industrie de la sous-culture. Cependant, la puissance acquise par les groupes de l’industrie du livre occupe la place, et leur stratégie est de prendre toute la place, y compris celle des libraires dès qu’ils le pourront). De toute façon, les auteurs exilés dans leur univers, si la critique advient, c’est par contumace. Ou vous êtes un écrivain urbain, et devenez visible en vous faufilant dans les dîners en ville, ou bien vous êtes un écrivain des champs invisible, avec l’air pur en plus. C’est la loi. Du vivant de l’auteur, ses écrits restent jeunes. Seul le temps trie. C’est lui qui fait les grands textes, comme il le fait pour le vin.

 

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2 réactions


  • S. Lampion Grincheux 23 octobre 2023 09:31

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  • Yann Esteveny 23 octobre 2023 09:45

    Message à Monsieur André Bouny,

    Je vous cite : « Qu’est-ce qu’écrire, et pourquoi écrire ? »

    Pour certains écrire, c’est poser avec de l’encre une partie de son âme sur du papier afin d’essayer d’exprimer le vrai.

    Pour d’autres écrire, c’est gagner matériellement sa vie en produisant le discours demandé par le commanditaire.

    Pour d’autres enfin écrire, c’est saturer l’espace de bavardage et faire perdre son temps à tous.

    Pour d’autres encore écrire, c’est flatter son ego et se donner un semblant d’existence.

    Le site Agoravox est révélateur de tout cela.

    Respectueusement


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