samedi 13 juin - par Sylvain Rakotoarison

Suzanne Flon, la modestie et la tendresse d’une grand-tante

« Il faut demander à quelqu’un d’autre. Il faut demander mes qualités et mes défauts à mon entourage. Il n’y a pas de comédienne modeste. Quand on monte sur scène, c’est qu’on pense qu’on mérite d’être regardée. » (25 août 1999, sur France 2).



La comédienne Suzanne Flon, qui s’est éteinte il y a quinze ans, le 15 juin 2005, dans un hôpital parisien, à l’âge de 87 ans (elle est née le 28 janvier 1918 d’une famille modeste), répondait de sa voix assurée que la comédie était l’histoire de toute sa vie. Encore à 81 ans, elle allait sur les planches, à partir du 31 août 1999, pour une pièce de Marguerite Duras ("L’Amante anglaise"). Elle aurait dû jouer à nouveau à partir du 22 septembre 2005, avec Isabelle Carré, au Théâtre de l’Atelier ("Savannah Bay" de Marguerite Duras). Elle avait aussi rêvé de jouer Racine, rêve non réalisé, un regret, parce qu’elle avait eu la vocation de comédienne en assistant, à l’âge de 14 ans, à une représentation d’une pièce de Racine, "Andromaque", à la Comédie-Française. Autre regret, ne pas avoir joué non plus dans une pièce de Marivaux.

À sa mort, "Libération" a écrit : « Elle s’en est allée avec son infinie délicatesse ourlée de discrétion (…), comme s’excusant pour le dérangement. Car cette grande dame sans tapage avait poussé l’art de la présence jusqu’à l’effacement. Elle entrait sur une scène ou dans un film avec une sorte d’évidence douce. » (Jean-Pierre Thibaudat). "Le Monde" a évoqué, quant à lui, « cette actrice d’une finesse naturelle » : « Il faudrait avoir le doigté d’une brodeuse de perles (…) pour parler e la délicatesse de la comédienne (…). Suzanne Flon a disparu, comme elle aimait à le faire au cours de longues marches solitaires dans la forêt de Fontainebleau, où elle avait une maison. » (Brigitte Salino).

Pour moi, c’était une grand-tante, une grand-tante formidable, telle que je l’ai toujours conçue, à la fois gentille et déterminée, modeste et volontaire. Classique et moderne. Femme d’une finesse mémorable, la voix très reconnaissable, à la fois grave et douce, comme si le spectateur la connaissait depuis toujours. Comme si on pouvait se l’approprier sans pour autant la voler aux autres. Et comme tout membre de sa famille, elle n’avait pas d’âge. Jeune, entre-deux-âges, âgée, elle était pareille à elle-même, jeune de cœur, une spontanéité bridée par une réserve d’une autre époque.

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La "profession" lui a largement donné les honneurs. Elle savait que ce n’était pas l’essentiel, mais cela faisait toujours plaisir d’être honorée de son vivant et de ne pas attendre le cimetière pour ce genre d’émerveillement. Notamment deux Césars et deux Molière (plus trois nominations), qui ne lui sont évidemment pas montés à la tête. Le conseil municipal du Kremlin-Bicêtre, sa ville natale, lui a également fait l’honneur, lors de sa séance du 8 février 2018, de baptiser à son nom l’une de ses nouvelles rues, à l’occasion du centenaire de sa naissance.

Probablement la meilleure appréciation qu’elle a pu entendre, c’était celle de Jean Anouilh, né il y a cent dix ans, dont elle a joué plusieurs pièces (notamment à ses débuts, "Antigone", mise en scène par André Barsacq, en 1944, et aussi "L’Alouette", créée le 14 octobre 1953 avec Michel Bouquet) : « La Flon, comme la Piaf, comme Raimu, c’est n’importe qui sublimé par le talent, c’est pour cela qu’elle est grande. ». L’évocation de la chanteuse Édith Piaf n’était pas anodine, parce que Suzanne Flon a bossé pour elle lorsqu’elle avait une vingtaine d’années pour l’aider administrativement et c’était par son agent que la future comédienne a trouvé ses premiers rôles. Françoise Giroud a fait aussi partie de ces nombreux "prescripteurs culturels" à l’avoir adorée.

Incontestablement, c’était le théâtre qui l’enchantait et l’épanouissait. Et même octogénaire, elle parvenait encore à apprendre ses textes, ce qui, déjà en situation de jeune adulte en pleine santé, n’est pas forcément facile. Mais c’est par le cinéma qu’elle s’est fait connaître, évidemment, car on touche beaucoup plus de personnes, le public des théâtres est peu nombreux par rapport aux salles de cinéma.

Sa "carrière" tant au cinéma qu’au théâtre, est très impressionnante où qualité se déclinait avec quantité. Avec un nombre impressionnant de grands réalisateurs (John Huston, Orson Welles, Claude Autant-Lara, Henri Verneuil, Roger Vadim, Bertrand Blier, Jean Delannoy, Frédéric Rossif, Robert Enrico, Gilles Grangier, Jean-Claude Brialy, Claude Pinoteau, Jean Becker, Pierre Granier-Deferre, Claude Chabrol, etc.). et de grands metteurs en scène (André Barsacq, Jean Anouilh, André Roussin, René Clair, Jean Le Poulain, Pierre Mondy, Roger Planchon, Georges Wilson, François Périer, etc.). Elle a aussi "essayé" la télévision (notamment avec Claude Santelli), une dizaine de productions, dont "Le dialogue des Carmélites" d’après l’œuvre de Georges Bernanos, réalisé par Pierre Cardinal.

De ses nombreuses prestations cinématographiques, on peut citer "Tu ne tueras point" (1961) de Claude Autant-Lara, "Monsieur Klein" (1976) de Joseph Losey (la concierge d’Alain Delon), "L’Été meurtrier" (1983) de Jean Becker (la tante d’Isabelle Adjani), "Effroyables jardins" (2003) de Jean Becker, "La Fleur du mal" (2003) de Claude Chabrol et "Fauteuils d’orchestre" (2006) de Danièle Thompson (la grand-mère de Cécile de France), son dernier film, qu’elle avait fini de tourner une vingtaine de jours avant sa mort.

Je propose ici deux autres films qui l’ont amenée (entre autres) à donner la réplique à Jean Gabin, en tant que son épouse (dans les deux films). Ce n’était peut-être pas facile pour cette discrète de se coltiner un cabotin en chef, parfois un peu usé dans ses vieux airs d’avoir déjà vécu. Suzanne Flon redonnait justement de la vie et de la fraîcheur à ce jeu prévisible de l’ancien héros du "Quai des brumes" (1938) de Marcel Carné et de "La Bête humaine" (1938) de Jean Renoir. Ainsi que deux autres prestations de Suzanne-la-sublime, celle qui rendrait lesbiens les plus misogynes des machistes !



1. Film "Un singe en hiver" d’Henri Verneuil (sorti le 11 mai 1962)






2. Film "Sous le signe du taureau" de Gilles Grangier (sorti le 28 mars 1969)






3. Lecture de Marguerite Yourcenar ("La Veuve Aphrosia") le 4 septembre 1985 sur France Culture






4. Interview du 25 août 1999 sur France 2 (par Claude Sérillon)







Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 juin 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Suzanne Flon.
Michel Piccoli.
Jacques François.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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19 réactions


  • amiaplacidus amiaplacidus 13 juin 11:39

    Compte tenu du nombre de morts depuis l’apparition d’homo sapiens, Rakoto a de quoi écrire des milliers de nécros par jour.


  • jef88 jef88 13 juin 12:34

    J’avais environ 10 ans vers 1954.

    Avec ma mère nous attendions le car qui devait nous conduire à la gare de notre patelin vosgien, 10 km plus loin.

    Une dame s’est avancée.

     OH ! Comment va tu Suzanne ? il y a longtemps qu’on ne s’est pas vue ! a dit ma mère

     Et toi, Charlotte ? Ta famille va bien ?

    Ma mère s’est tournée vers moi ;

     C’est une petite cousine, elle habite à Paris....

    Puis leur conversation a débuté, elles se sont assises cote à cote et ont bavardé pendant tout le trajet ..... Moi ? je m’ennuyait profondément.....

    Quand nous nous somme quitté ma mère m’a dit :

    C’était Suzanne Flon elle est comédienne .

    Depuis l’avènement de la télé, je regarde ses films à chaque occasion ...............................


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 13 juin 14:04

    Une mamie que j’aime bien . Toujours du plaisir à la revoir et l’écouter (cette diction ! ) .


  • Djam Djam 13 juin 21:12

    En 1980, j’ai eu la chance de rencontrer Suzanne Flon, elle jouait à l’époque au Studio des Champs Elysées « Le Cœur sur la main » de Loleh Bellon. Elle m’avait invitée à voir la pièce suite à un courrier que je lui avais adressé et auquel elle avait répondu (c’est rare parmi les « stars » du théâtre).

    Elle m’avait reçue dans sa loge juste avant de jouer. J’avais été sidérée de découvrir une petit dame toute fragile, en robe de chambre, prête à se changer pour son rôle. Nous avons discuté un quart d’heure. Le metteur en scène a frappé et est entré. La première chose que Mme Flon a fait, c’est de me présenter à l’homme qui venait d’entrer (seconde attitude rare dans le milieu... que je connais bien).

    Elle semblait tellement fragile que je me demandais comment elle allait tenir 1h30 en scène dans un premier rôle. Nous nous sommes quittées en échangeant nos adresses postales, puis je suis allée dans la salle. Je fus stupéfaite de la voir entrer sur scène ! Ce n’était plus la petite dame fragile avec laquelle je venais de papoter « métier », mais une femme transfigurée par le rôle, investie et lumineuse.

    Je ne l’ai jamais revue mais nous avons échangé quelques lettres pendant quelques mois. Elle m’a toujours répondu... jusqu’à se disparition. J’ai toujours ses cartes et cela me remplie de petit bonheur de l’avoir rencontrée un peu. C’était effectivement une femme d’une simplicité toute en finesse et en attention pour ceux qui lui parlaient. Cette dame avait une Ecoute rare... ce n’est pas le cas de tous les comédiens...


  • Carburapeur 14 juin 01:37

    C’est avilissant d’idolâtrer les gens comme ça.
    Plus on les porte au pinacle et plus on devient petit.

    Un saltimbanque c’est en quelque sorte.

    un malade qui se soigne en se prostituant.

    Très rares sont ceux capables de jouer un rôle de composition ; la plupart jouent leur propre rôle.
    Gabin est interchangeable dans ses films, ses mimiques sont toujours les mêmes ; Bourvil n’est pas du tout crédible quand il n’est plus le benêt de service et je ne parle pas de Duris, si vous lui enlevez sa gueule de travers, il n’y a plus personne, c’est le même syndrome gabin.

    Tout le cinoche est un fatras scandaleux de gens bien trop payés et subventionnés qui se reproduisent entre eux font la courte échelle à leurs lardons au grand dam de gamins aussi talentueux mais qui ne font pas partie du sérail.
    Ca en devient tellement consanguin que le collatéral arrive.

    Il y en a même qui donnent doctement des avis entendus à la TV, d’autres qui pensent devenir Président de La République, d’autres encore qui émettent des critiques contre des scientifiques de haut niveau reconnus sur la planète entière.

    Par contre, ces gens ferment leur « bouche » quand il faudrait l’ouvrir : GJ par exemple.
    Pauvres pommes qui chantent sur Skype depuis leur salon confortable, persuadés qu’ils participent à l’élan de générosité populaire.
    Publicité oui !!!


    • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 14 juin 01:59

      @Carburapeur

      Zzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz.....


    • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 14 juin 02:11

      @ELRIC ™

      Bel opéra sur la trois ...


    • myrrhe-lit-on Le Vilain Petit Tailleur 14 juin 02:30

      @ELRIC ™

      gratte toi la rate vil licorne et si tu rit n’ oublie pas de te brosser les dents :)

      au napalm 


    • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 14 juin 02:45

      @ELRIC ™

      T’en a pas marre de discuter avec toi même ?


    • Djam Djam 14 juin 14:50

      @Carburapeur

      Votre commentaire est recevable si vous le replacez en effet dans ce qu’est devenue la Kulture... c.à.d. une industrie du divertissement global majoritairement américaine. Cette grosse caisse de résonance-formatage du « comment vivre et penser » a été développée à cet effet.

      Ses initiateurs n’ont donc que faire du talent véritable qui en ce domaine est tout à fait discutable puisqu’il n’a rien à voir avec le théâtre vivant, c.à.d. avec l’expression cathartique en vrai (« live »). L’espace scénique est un « lieu extra-ordinaire » où les comédiens (et non les acteurs) expriment des valeurs universelles qui s’adressent à un public dont l’état de conscience est largement ouvert. Les gens savent en effet que ce qu’ils voient et écoutent est « faux » (puisqu’on joue) mais que le propos est vrai...(il est transcendé par l’effet scène).

      C’était ce à quoi servaient initialement les grandes tragédies dans lesquelles ce n’étaient jamais l’homme ordinaire qui parlaient mais des « dieux » et des héros. Les drames étaient toujours des questions touchant au devenir de l’homme aux prises avec ses démons. La fonction de ce théâtre là était hautement nécessaire dans les premières civilisations modernes grecques et romaines car elles servaient de catharsis et de régulateur social. On visait la civilisation et non pas la barbarie comme à notre époque qui vend de la pellicule bourrée de pornographie, de violence, de sang, d’actions obsessionnelles et de vengeance imbécile.

      L’ordinaire, le quotidien, les préoccupations « bourgeoises », sociales et toutes les petites mesquineries de l’homme moderne ont progressivement repoussé à la marge les grandes œuvres exigeantes qui parlaient à l’esprit exigeant. Puis fut inventé le cinéma de masse. Avatar grossier de ce qu’on appelle la culture par les humanités. Le cinéma est une expression morte que l’on jette aux masses hypnotisées par le phénomène de l’image omniprésente et omnipotente.

      Très vite, le cinéma est devenu une arme de formatage dans lequel, donc, le talent n’a aucun poids puisque cette technique peut sans problème corriger ceux qui parlent faux (ils sont très nombreux aussi bien en France qu’aux EU) et permet aussi refaire une scène x fois sans que ça ne coûte cher. Plus encore avec le numérique qui ne « bouffe » pas de mètres de pellicule qui était très chère.

      Le cinéma est donc en effet une industrie comme une autre pour laquelle on choisit ceux qui rapportent gros : des jolies gueules, des fils et filles de..., des noms déjà valorisés par d’autres médias. On ne vend pas de hautes idées ni de matière à comprendre le monde, mais on formate efficacement (!) avec de l’idéologie marchande et « progressiste » de la pire espèce.

      Si les acteurs sont grassement payés c’est uniquement parce que la distribution des « œuvres » rapportent dix fois plus. Les canaux de vente étant devenu pléthoriques, ce sont autant de marges supplémentaires qui tombent sur les comptes des producteurs et des circuits de distribution. Les cachets, souvent importants, des « starlettes » éphémères ne représentent cependant pas lourd en regard des bénéfices des produits visuels vendus par millions tous les jours dans le monde.

      En effet, les acteurs(trices) de cinéma ne jouent en général que ce qu’ils sont eux-mêmes. Pas besoin de formation, d’apprentissage ni d’entraînement à l’incarnation pour faire du ciné... c’est pourquoi les jeunes en rêvent ! Pas besoin de bosser pour envisager de gagner beaucoup d’argent. Et c’est aussi la raison pour laquelle vous ne verrez presque jamais un acteur(trice) rêver de faire une carrière de théâtre, car :

      1/ il faut être talentueux, au sens de capable d’incarner un rôle autre que soi-même,

      2/ on ne gagne jamais des fortunes (sauf les Arditi, Dussolier, Chesnais, Bacri... qui font les deux, ce sont de gros malins !)

      3/ il faut savoir être bon du premier coup... sur scène, quand on joue, on est in vivo, on ne peut pas dire « s’cusez-moi, j’ai un trou, je refais mon entrée  ! ». Sur un tournage, si, c’est monnaie courante tant les acteurs sont mauvais. Le cinéma c’est de l’artifice de A à Z. C’est une industrie de contes réécrits au prorata des idéologies dont le Système a besoin pour se pérenniser.

      Quant aux « stars » de ciné industriel que l’on invite à donner son avis aux JTs de la télé, vous savez bien que c’est juste pour capter de l’audience... donc plaire aux annonceurs, lesquels sont les financiers de toutes les chaînes.

      Madame Suzanna Flon n’était pas dupe (je l’ai connue un peu et j’ai discuté avec elle)... elle faisait juste le mieux possible son travail d’actrice et c’est cela qui la rendait si modeste... elle savait faire la différence entre l’actorat ciné et le gros travail théâtral.


    • Carburapeur 14 juin 16:37

      @Djam

      Vous exprimez superbement ce que j’ai maladroitement voulu dire.
      Merci.


    • Carburapeur 14 juin 21:34

      @Daniel ARG Oliver
      ...et en français, ça donne quoi ?


    • Carburapeur 15 juin 00:41

      @Agoranonymous4857
      Ecoute Bamby, si j’ai pas voulu avec toi y’a pas de raison pour que j’ai envie ailleurs.
      Je me tue à te dire que c’est pas mon truc !!!
      Mais j’ai rien contre les gay, bien sûr.


    • Carburapeur 15 juin 14:09

      @Carburapeur
      Mon post n’a plus de sens si celui de Agoranimous a été supprimé.
      Il serait donc judicieux de supprimer aussi le mien qui n’a plus de raison d’être...
      La main est au modérateur !


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