lundi 30 novembre 2020 - par Nicolas Cavaliere

The Shaggs, la philosophie du monde

 

Le meilleur pour la fin : les femmes.

La première écoute de l’unique album des Shaggs, « Philosophy of the World », publié en 1969, a été l’occasion du plus grand éclat de rire de ma vie. Jamais je n’avais entendu des musiciens aussi piètres, une performance aussi ouvertement amateure, pour ne pas parvenir à penser qu’elle ne pouvait être que le résultat d’une farce aussi mauvaise, d’une nature différente certes, mais aussi mauvaise que les vidéos en solo de Benjamin Griveaux (dont les conséquences sont beaucoup moins drôles en regard de l’avalanche d’informations épouvantables sous laquelle nous avons été ensevelis pour nous les faire oublier). Frank Zappa disait des Shaggs qu’elles étaient meilleures que les Beatles. Cela méritait donc persévérance. Et cela a fini par s’avérer totalement et absolument vrai. (Il n’y aura aucune référence à Adam West pour achever cette introduction.)

Car, progressivement, quelque chose s’est immiscée en moi. Une mélancolie et une infinie tristesse. Je ne peux plus écouter les 32 minutes de « Philosophy of the World » sans pleurer aujourd’hui. Elles sont aussi belles que ça. Je ne veux pas parler de l’histoire derrière l’album (pour faire court : un père avide et manipulateur qui envoie ses filles au front sans munition ni protection dans l’espoir de gagner la guerre du hit-parade). Elle se suffit à elle-même. C’est au fond l’histoire de la femme depuis les origines. Pas étonnant qu’aujourd’hui, la société exige que les garçons soient dociles comme les filles. Le cheptel doit s’accroître.

Il n’y a aucune innocence dans l’artisanat des Shaggs. C’est le son de la lucidité même. Elles n’y disent, dans une langue aussi simple en apparence que celle de Lao Tseu, que la violence et la souffrance du monde dans toute leur clarté. Les riches veulent ce que les pauvres ont, les pauvres veulent ce que les riches ont, les grands et les petits, les gros et les maigres se jalousent ; peu importe ce que tu dises ou fasses, il y aura toujours quelqu’un en face qui voudra que les choses soient de la façon opposée. Tu ne peux jamais plaire à qui que ce soit dans ce monde. Ce n’est pas une leçon apprise à l’école. C’est le don de l’intériorisation. Il ne peut venir que de celles qui sont forcées à compatir. Sans elles, le jeu s’arrête.

Au-delà des hiérarchies fondatrices du malheur de l’Humanité, les Shaggs savent aussi observer la vie dans ses manifestations essentielles : les fêtes (« It’s Halloween »), l’amour (« My Companion », « I’m So Happy When You’re Near »), la religion (« We Have A Saviour »), les questions existentielles (« Why Do I Feel ? », « Things I Wonder »), le dévouement parental (« Who Are Parents ? »), les beaux véhicules (« That Little Sports Car ») et les animaux domestiques (« My Pal Foot Foot »).

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La recherche de l’harmonie dans la musique, tout comme dans ces manifestations éternelles de l’esprit humain, est impossible. Tout le monde est bien trop peu entraîné pour ça. Tu peux essayer autant de fois que tu veux, de perfectionner ton art, personne n’arrive à la cheville des gens qui ne savent pas s’entendre pour présenter ce qui se passe réellement dans le monde, dont la musique des Shaggs est le parfait reflet. Elles n’auraient pas pu faire ça si elles savaient ce qu’elles faisaient.

Á la batterie, Helen Wiggin est pourvue du son le plus naturel qui soit. Elle tape, et, comme son égal John Bonham, ce n’est jamais au hasard. Le hasard, c’est la conjonction avec les autres instruments et la voix de tête. Il y a justement en tête l’idée d’interpréter des chansons, dont on n’a aucun mal à imaginer que dans le crâne de la compositrice Dorothy, elles devaient être aussi fluides que possible. C’était sans compter sur la participation de ses sœurs, qui ont elles aussi quelque chose à dire. Á la guitare rythmique, Betty sait envoyer les contrepoints. On est quelque part entre Jean-Sébastien Bach et Zoot Horn Rollo (mais ces deux-là avaient, malheureusement, de la théorie), en plus exact. Ce n’est pas le chaos, et encore moins le chaos originel. C’est le bouillonnement planétaire, le séisme jamais ressenti, celui qui nous impulse et nous expulse sans que nos pieds ne se meuvent, exprimé avec des notes et des rythmes, crûment.

Le plus beau titre de l’album à mon goût est « Sweet Thing », celui où les dissonances sont les moins âpres, et où la mélodie à l’unisson des trois sœurs se rapproche le plus d’un accord tel que la musique nous en propose habituellement, ce qui fait de moi un imposteur et un traître à mes revendications permanentes d’anticonformisme. Sur la trame enfantine de la déception amoureuse, de la trahison simple et impure, du dégoût de l’autre dans ce qu’il a de plus direct et de plus élémentaire, elles y réalisent le miracle de chanter les paroles les plus tristes qui soient comme une effusion d’espoir. Elles ne réconfortent pas comme des mères, encore moins comme des femmes. Elles sont de jeunes adolescentes qui ont tout compris à la terreur des hommes. Toutes les jeunes adolescentes sont obligées d’en passer par là.

Juste avant le décès de leur père, elles ont enregistré d’autres chansons regroupées plus tard sur une compilation, présentée comme affichant leur « manière à elles ». C’était encore le père à l’œuvre, sans la grâce de la jeunesse. Une fois qu’il serait parti, leur art s’éteindrait. Pour quelques temps. En 2013, Dorothy a publié un album qui partage un ton avec le joyeux Jonathan Richman. Sauf que Dorothy était là avant. Tout naturellement, il est distribué par le label punk de Jello Biafra. Qui se ressemble s’assemble. Par ailleurs, un disque hommage a été consacré aux Shaggs en 2001, regroupant des artistes encore moins connus qu’elles (dont les géniaux Thinking Fellers Union Local 282). Belle initiative en soi, mais les reprises loupent le coche. Trop lumineuses, trop droites. Le propos des Shaggs c’est d’abord l’ombre et l’oblique.

Les Shaggs n’ont pas été précurseures dans le rock « féminin ». Il y eut Wanda Jackson, qui sut se faire aussi sauvage que Little Richard à l’occasion. Les grandes dames comme Joan Baez, Joni Mitchell, Laura Nyro. Les poètesses comme Françoise Hardy, Brigitte Fontaine, Linda Perhacs. Janis. Il y eut l’extraordinaire Char Vinnedge, une guitariste de premier ordre. Où peut-on entendre un morceau plus affectant que « Portrait » par son groupe The Luv’d Ones, où les vagues d’une colère intense viennent se heurter contre le récif de la déception profonde ? Les dernières vibrations, inquiétantes, de la performance enregistrée s’entendent des années plus tard dans toute l’œuvre de Sonic Youth, à laquelle la contribution gracieuse et désabusée de Kim Gordon fut décisive. Il y eut la fantasmagorique Kate Bush, qui sut reconfigurer dans son langage toute la manière du rock progressif et la fondre à la technologie et au folklore. Debbie Harry. Cyndi Lauper. Björk. Liz et Lisa, deux des bâtisseuses de la cathédrale 4AD. Les Breeders, toutes en nerfs, rares, inoubliables à chaque sortie (comme n’importe qui, je suis fou amoureux de Kim Deal). Jeff Buckley (« moving with grace the men despise... »). L'unique Joanna à la harpe. Pour élargir encore, parler roche plus dure, on pourrait citer The Gathering, Arch Enemy, Anal Cunt, tous groupes auxquels des femmes ont phénoménalement apporté. Même les produits de supermarché téléguidés par des mâles comme les Ronettes, Madonna, les Spice Girls, ont de l’âme. Quand elles le veulent, les femmes savent dépasser toutes les contraintes, et surtout la plus forte, celle de (se) vendre. (La voilà pas, votre conclusion machiste. Étrillez-moi maintenant, saletés de capitalistes. Piétinez mes vieilles terrines de sentiments.)

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Mais les Shaggs ont été précurseures au-delà du « féminin » et au-delà du rock. Aujourd’hui, elles n’ont pas de suivant(e)s. Il ne fait aucun doute qu'elles n'en auront jamais. Ni musicalement, ni philosophiquement. Comme la déesse Hestia, elles ne donnèrent inspiration qu’à très peu de légendes. Du haut de leur souverain anonymat, elles continuent, immuables, inlassables, à veiller sur le foyer qu’elles ont su décrire avec la plus grande acuité. Toujours aussi peu acceptées, tournées en dérision, elles ne haussent pas les épaules pour autant. La générosité de leur regard reste là, pour celles et ceux qui ont les oreilles ouvertes.

Bref, la beauté traverse le temps à la vitesse du son et accuse son retard dans sa course contre la lumière, qui assombrit chacune de ces nuits où le Soleil se lève. Rendez-moi mon Batman sixties, mon twist et Mary Poppins. Au moins jusqu’à ce que le vent tourne.



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