jeudi 16 avril - par Eliane Jacquot

VERMEER et ses modèles, de la lumière à l’émerveillement

De la vie de Vermeer de Delf ( 1632-1675) on ne sait pas grand chose, sinon qu'il vécut une vie ordinaire à l'image de sa peinture où le banal se dérobe au moment où l'on croit le saisir. Sans relâche, il peint des intérieurs, thème banal dont il révèle l'extraordinaire densité. La présence de la lumière irradie les objets les plus ordinaires et concentre le regard du spectateur dans l'intensité du présent, là où couvent des passions secrètes

Vermeer - Jeune Femme Lisant une Lettre

 

Perception de la vie confinée ?

 Les héroïnes de ses toiles cadrées dans des intérieurs paisibles d'une ville hollandaise du XVIème siècle mènent à première vue une existence convenable et aisée, avec peu de contact avec le monde extérieur, conformément aux règles de conduite sociales existantes. Ce sont des dames respectables dans un univers où le temps semble figé. Mais en grattant le vernis des apparences, la clarté de l'évidence se trouble et il nous faut aller au delà de l'explicite. « Dans les scènes d'intérieur Vermeer peint le dedans du dedans, les fenêtre sont parfois ouvertes, mais on ne voit jamais l'extérieur », nous dit Daniel Arasse dans Histoires de Peinture, 2004.

A coté de la Jeune Femme Lisant une Lettre, tournée vers la fenêtre ouverte, l'extérieur n'étant pas visible, on observe une coupe de fruits dont les pommes rappellent le péché d'Eve et il semblerait que l'adultère représenté par la couleur jaune ait été consommé. Une douce lumière se répand sur la lettre d'amour et se concentre sur le regard et le cou de la jeune femme reflétés sur la vitre.

Dans la Peseuse de Perles une lumière diffuse entre par la fenêtre et illumine le geste de la jeune femme s'efforçant d'équilibrer les plateaux d'une balance. On retrouve à l'arrière plan une gravure représentant le Jugement dernier. Si l'on songe au pesage des âmes par le Christ, l'attachement aux biens terrestres semble vain. Ici les plateaux sont vides, le modèle aurait-elle pris la décision de renoncer aux futilités et aux vanités terrestres ?

La Dentellière, grâce à l’extrême attention de son regard et de ses doigts se consacre entièrement à son travail, l'ouvrage à l aiguille étant alors une occupation spécifiquement féminine. On voit ici que les gestes et les actes les plus humbles ont une valeur et un sens et méritent d'être regardés. Leur profondeur s'impose à nous, insondable.

Toutes ces femmes semblent impassibles non pas au sens de l’apathie, mais davantage au sens de la nécessaire dissimulation de leurs émotions et affects. De nos jours, alors que quelques siècles se sont écoulés, il semblerait que l'on n'y voit plus clair, alors que nous sommes contraints d'avoir notre regard tourné vers l'intérieur. Notre univers mental qui accomplit des voyages immobiles et clos semble progressivement se rétrécir et s'altérer.

 

De l'émerveillement

Vermeer s'émerveille de la profondeur des moments de contemplation qu'il nous fait partager et ce par des voies simples. Il nous amène à découvrir des sujets essentiellement féminins dans leur quiétude. Une lumière douce ou éclatante, chaude ou froide, souligne amoureusement chaque détail décrit avec le plus grand soin.

On s'imprègne, devant La Jeune Fille au Turban, de la joie des couleurs et de leurs accords, de sa jeunesse qui nous regarde, de la lumière douce et lumineuse dont elle est entourée, sur un arrière plan presque noir accentuant le modelé de son visage, sa beauté et la pureté de ses traits. La perle en forme de goutte accrochée à son oreille ne semble être là que pour attirer notre attention sur ce regard qu'elle livre au peintre en lui ouvrant son âme. Daniel Arasse encore nous dit à propos de Vermeer « Sa peinture n'est pas là pour faire connaître son objet mais rendre celui qui regarde témoin d'une présence. »

L'Art de la Peinture nous montre un artiste vu de dos, devant une carte géographique, représentant au travers de son modèle l'allégorie de l'Histoire. Il nous fait voir sur sa toile un travail tout juste commencé où il a peint quelques feuilles de la couronne de laurier de la jeune femme qui pose pour lui. Couronnée de feuillage, elle tient dans ses mains avec une certaine nonchalance une trompette et un livre qui sont les attributs de Clio, muse de l'Histoire. Le peintre semble regarder ce qu'il voit, son modèle modelé par la lumière, le jaune du livre contre le bleu de son vêtement et ces feuilles de laurier sur le tableau vide à l'intérieur du tableau plein. N'assistons-nous pas ici à une métaphysique de la lumière ?

 

De par ses sujets où le motif n'est nullement secondaire, Vermeer réenchante le familier et l'ordinaire. Il invite à se recueillir devant la simplicité d'un monde d'apparences avec le regard perdu de l'enfance et une sérénité contemplative. A deviner derrière les apparences l'intimité des individus et des objets qui l'entourent. A découvrir les violentes passions de ses héroïnes à première vue innocentes. A voir le velouté des pêches comme l'on a perdu l'habitude de le voir. A le regarder attentivement, encore et encore, l'oeuvre d'Art devient source d'émerveillement et cela fait du bien.

 



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