mardi 16 juin - par C’est Nabum

La Loire et ses fantômes

La dame à l'épervier

Il y a bien longtemps, sur la rivière Loire, les femmes qui restaient au port savaient qu’une terrible menace pesait sur elles. Au grand malheur de perdre leur époux en Loire s’ajoutait la malédiction si le corps du pauvre noyé n’était pas retrouvé par ses compagnons. La veuve se métamorphosait en une sorcière hantant les eaux et les berges, tourmentant les jeunes femmes.

Enveloppée par brume, la rivière grondait. On entendait plaintes et d'étranges murmures. Les veuves inconsolées se manifestaient dans l'espoir insensé de retrouver le corps de leur marinier de mari. Pour beaucoup d'entre elles, le pauvre homme était depuis bien longtemps devenu nourriture pour toutes les créatures du fleuve. Elles n'avaient plus d'espoir et pour se venger de cette terrible destinée, elles s’en prenaient par jalousie sans doute aux jeunes filles à marier.

Les dames en noir étaient si nombreuses que les nuits de nos « charlusettes » devenaient de plus en plus délicates. Elles avaient mille tourments et folles démangeaisons. Les jeunes filles du pays ne parvenaient plus à trouver le sommeil. Les sorcières du fleuve tourmentant les demoiselles les laissant sans trêve ni repos !

L'affaire ne pouvait plus durer. Seule la magie pouvait s’opposer à un sortilège. En ce temps-là, les hommes trouvaient encore dans les forces obscures les ressources dont ils avaient besoin. Ce que la Loire avait fait, elle pouvait tout aussi bien le défaire. Puisque des sorcières étaient en cause, il fallait quérir les services d'une bonne fée.

Des intercesseurs se tournèrent tout naturellement vers la bonne fée Morgane. Elle aimait la Loire tout autant que sa chère Bretagne. Elle accepta d’user de ses pouvoirs pour régler les insomnies de toutes nos pucelles. Quelques gaillards avaient eux aussi une solution toute personnelle à problème épineux mettant en péril la fleur de l’insomniaque. Seule la bonne fée pouvait briser le maléfice en tout bien tout honneur.

Morgane examina les tenants et aboutissants de ce drame. Les âmes naïves pensent souvent qu'une formule magique ou pincée de poudre de perlimpinpin résolvent les problèmes les plus ténébreux. Que nenni. La fée doit agir en tenant compte du contexte, son art suppose une parfaite connaissance du dossier. Le métier de fée n'est pas aussi si simple qu’on aime à le penser.

Morgane poussa ses investigations avec une grande opiniâtreté. Il n’était pas question de se lancer à la légère dans une réponse inappropriée. Elle songea même un temps à solliciter d'autres fées au sein d'une commission de réflexion ;un grand conseil d’expertes en sortilèges et autres malédictions. Mais ces collègues étaient trop occupées à dénouer une crise planétaire pour lui venir en aide.

Morgane, pressée par l’inquiétude des demoiselles insomniaques eut un temps l’envie de renoncer devant tant d’empressement. Heureusement son bon caractère la distinguait de ses rivales, les sorcières. Elle admit volontiers que les jeunes filles étaient à bout de patience. Elle se concentra longuement, pratiqua d’étranges rituels avant que de trouver la solution .

Après 7 jours et 7 nuits de transe, elle s'écria dans une curieuse expression qui attestait du déclin des croyances celtes : « Bon Dieu, mais c'est bien sûr ! » Les témoins furent d’ailleurs choqués de sa formulation. Morgane prit la parole d'une voix redevenue douce : « Que le plus habile de vos charpentiers me construise un bateau en tout point parfait. Je le veux fait du bois d'un noyer. Que le plus adroit de vos « tresseurs » de lin me tisse un magnifique épervier dont chaque maille ait la forme d’un quartier de Lune. Que le plus expérimenté de vos capitaines me fasse don de sa personne ! »

Si les deux premières exigences n'étaient pas difficile à obtenir, pour la dernière la sélection du candidat fut un véritable casse-tête. Morgane n’était plus une fée de première fraîcheur. Les postulants éventuels n'étaient guère disposés à se donner à cette femme inquiétante et austère. Les mariniers sont bien plus hardis en paroles que dans les actes. Ils ne différent guère des autres hommes en ce domaine.

Il fut finalement décidé d’organiser une course de plate menée à la bourde à contre courant. Le moins rapide dut faire don de son âme et de son corps à la bonne fée Morgane. Quand le bateau et le filet furent achevés, la queue basse le perdant embarqua une nuit sans lune avec sa passagère. La fée était à la proue du navire et lançait de temps en temps son filet dans la Loire, le capitaine était à la manœuvre.

La fée pêchait les âmes des damnés. Quand elle remontait son filet, elle lançait en direction des étoiles ceux qu’elle avait sorti des griffes de l’oubli. À chaque fois, dans le même mouvement, la femme du défunt devenue sorcière depuis sa noyade disparaissait elle aussi dans l’éther.

Bientôt dans le pays, les jeunes filles retrouvèrent le sommeil et purent de nouveau songer à se marier. Plus jamais une sorcière ne vint hanter les rives de la rivière. On prétend, quand une seule nuit, Morgane flanqué de son capitaine avait pêché toutes les âmes des pauvres mariniers noyés. Au matin, le bateau et ses passagers avaient mystérieusement disparu des flots.

Si une nuit vous apercevez un bateau fantôme et que vous distinguerez une femme à sa proue avec un filet à la main, éloignez-vous au plus vite. C'est Morgane qui reprend du service parce que quelque part un pauvre bougre a perdu la vie en se noyant ! Elle continue sa mission même s’il est de plus en plus délicats de trouver des jeunes filles pures à sauver de ce maléfice !

Je devine votre scepticisme. Comment vous en vouloir ? Les temps ne sont plus aux mystères ni aux sortilèges. Cependant, pour ne pas avoir à vérifier mes propos, évitez si vous ne connaissez pas ses pièges de vous baigner dans notre Loire. Si Morgane vient vous sortir de ce mauvais pas par la faute de votre imprudence, c’est qu’il en sera fini de votre enveloppe terrestre.

Crépusculairement vôtre



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