mardi 14 mai - par C’est Nabum

Le lycanthrope mélomane

 

Jean-Loup le bien nommé

 

Jean-Loup est né tout près du Gué Robert en bord de Beuvron, entre Villemurlin et Isdes, dans une ferme isolée où ses parents élevaient des moutons de Sologne. Le gamin, fils unique, a trouvé dans la nature, les distractions que lui accordait de temps à autre l'existence quand il n'y avait pas d'ouvrage à la maison.

C'est ainsi qu'il se mit à courir les landes, les bois, les rives de sa rivière, connaissant par le cœur chaque plante, chaque animal de son territoire d'exploration. Il eut le bonheur de croiser la route d'un vieux bonhomme : le père Lemay qui lui enseigna bien des secrets de la nature. Le vieux était un braconnier à la réputation sulfureuse : d'aucun prétendait que c'était un meneux de loups.

Il faut avouer qu'en cette époque lointaine, les loups couraient la lande et les bois de cette Sologne qu'on disait pouilleuse et parfois caillouteuse. La misère était le lot quotidien tandis que les superstitions se nourrissaient d'une vie laborieuse et particulièrement difficile. Le loup dans pareil cas effraie tout autant qu'il explique tous les malheurs des pauvres gens.

Le père Lemay apprit à Jean-Loup à ne pas craindre l'animal, à l'approcher et même à lui parler pour s'en faire obéir. Rapidement le gamin devint à son tour un charmeur d'animaux sauvages, capable de commander au loup, renard, martre, hermine, fouine, belette et putois ainsi qu'aux rapaces de l'endroit : buse, bondrée apivore, milan noir ou royal, aigle botté et le merveilleux circaète Jean-le-Blanc.

Est-ce parce que l'ancien vivait en marge de la communauté des humains que les carnivores et les rapaces avaient sa préférence ? Nul ne pourrait le dire avec certitude mais force est de constater que grâce à ses conseils, le gamin devint le plus redoutable pêcheur de brochets de la place.

Cependant, conscient du fardeau que représentait un tel pouvoir, le vieux braconnier avait enseigné à celui qui était sous son aile bienveillante, l'art de jouer du violon. Le père Lemay avait toujours caché qu'il était ménétrier de peur qu'on prétende qu'il avait commerce avec le diable. Néanmoins, il songea qu'en faisant du gamin son élève, il lui fournirait l'occasion de briser la malédiction.

Jean-Loup devint rapidement virtuose. Une musique mystérieuse naissait sous ses doigts. C'est à elle que répondaient les animaux des marécages, des landes et des forêts. C'est elle tout autant qui toucha monsieur le curé qui sans chercher à comprendre d'où venait son art, avait proposé à l'enfant de jouer lors des offices dominicaux à la condition que jamais il ne mette son savoir au service des joueurs de cabrettes, de vielles et de musettes qui couraient ces lieux de perdition où naissent les couples illégitimes.

Monsieur le vicaire avait sur le plan des loisirs innocents auxquels se livrent parfois ses ouailles, de terribles préjugés. En chaire, il pourfendait les tavernes, les bals, les fêtes de village et les cirques itinérants. Seules les processions trouvaient grâce à ses yeux. Qu'il demande à l'enfant musicien de jouer des musiques célestes dans son église surprit beaucoup les fidèles avant qu'eux aussi tombassent sous le charme envoûtant des mélodies du gamin.

Jean-Loup n'expliqua jamais comment il avait trouvé un violon, instrument qui ne court pas les bois ni de qui il tenait son talent. C'était le secret entre le vieux sorcier et son élève, un secret qui resta scellé entre eux jusqu'à la mort du vieux.

Ce fut un soir de pleine lune qu'on découvrir le corps sans vie du père Lemay, au bord du Beuvron. Des laboureurs rentraient de passer la charrue dans l'une des petites et misérables parcelles qui daignaient fournir de quoi faire un peu de pain avec la farine de seigle. L'homme était couché à même la terre. À ses côtés deux louves l'encadraient, comme si les animaux avaient tenté de le réchauffer.

Quand les laboureurs s'approchèrent, méfiants ça va de soi, les louves restèrent étrangement calmes, ne manifestant aucune agressivité. À la grande surprise de ces gens, ils n'éprouvèrent aucune crainte, tombèrent sous le charme de ce qui se passa sous leurs yeux. Les deux carnassiers se levèrent tranquillement, vinrent lécher affectueusement la face du défunt puis s'en allèrent, majestueusement, d'un pas lent.

La stupeur passée, les hommes se signèrent, voyant là la manifestation du vilain. Puis, ramenant le corps au village, ils propagèrent la nouvelle en travestissant la scène qui les avait pourtant laissés muets d'admiration. Le père Lemay n'emporterait pas au paradis cette mort qui faisait de lui un loup-garou, un monstre et un envoyé de Satan.

La rumeur se répandit comme une traînée de poudre, phénomène d'autant plus redoutable que nous sommes ici au royaume des chasseurs. Monsieur le curé se refusa à offrir un office religieux à ce mécréant et il s'en fallut de peu que le pauvre homme ne fut enterré hors de l'enceinte du cimetière.

Ce jour-là, mis à part le croque-mort et le fossoyeur, personne n'avait l'intention de venir rendre un dernier hommage au braconnier. Seul Jean-Loup suivit le cercueil de son maître jusqu'au champ de naviots. Là, alors que les deux officiants s’apprêtaient à laisser glisser le cercueil dans la fosse, le gamin prit son violon et joua une mélodie à vous tirer les larmes.

La musique arrêta les deux fossoyeurs qui se figèrent dans ce qu'on peut prendre pour un pieux recueillement. L'enfant continua et sembla envoûter les gens du bourg qui les uns après les autres, s'approchèrent de la tombe et restèrent silencieux. Bientôt ce fut monsieur le vicaire et monsieur le maire qui vinrent rejoindre toute la communauté villageoise présente désormais autour de la dépouille du proscrit.

Pas une âme ne parla. Il n'y avait jamais eu plus respectueux recueillement lors d'obsèques. Là où habituellement commérages et anecdotes, propos douteux et apartés grivois dressaient les frasques du défunt, rien de tout cela ne se produisit. Qui du reste pouvait se vanter de connaître véritablement cet homme des bois ?

L'enfant continua de jouer de son instrument frappé par une grâce divine. C'est alors que les deux louves firent leur entrée dans l'enceinte. Elles s'approchèrent du cercueil et se mirent à hurler à la mort. L'enfant cessa de jouer. Les spectateurs demeurèrent figés, comme tétanisés par la scène qui se déroulaient sous leurs yeux.

Le gamin s'approcha des animaux, les caressa affectueusement, leur parla à l'oreille. Les louves cessèrent de hurler, firent demi-tour et quittèrent le cimetière. Quand elles eurent franchi la grille, les gens semblèrent sortir de leur torpeur. L'inhumation eut lieu, chacun jetant une poignée de terre sur le cercueil du proscrit avant que de repartir chacun de son côté sans échanger le moindre commentaire.

De ce jour pour lequel tous les participants furent frappés d’amnésie, il y eut cependant une modification notable dans la vie du bourg. Jean-Loup remplaça le vieux père Lemay. À son tour, il fut frappé d'ostracisme et de mise à l'écart. Même ses parents le bannirent. Le gamin ne s'en porta pas plus mal, trouvant dans la fréquentation des animaux cette humanité qui faisait parfois défaut aux gens. Seule une tradition cessa dans le bourg comme le rapporte la chronique de Hippolyte Marlot en 1894.

« Autrefois, lorsque les loups étaient nombreux, ils étaient la terreur des habitants des campagnes. Aussi l'on récompensait la destruction de chaque loup, et on le promenait de village en village, en faisant une quête, ordinairement très fructueuse. Lorsqu’un mendiant pouvait se procurer la dépouille d'un loup, c'était pour lui une bonne fortune. On faisait aussi peur aux enfants qui n’étaient pas sages des porteurs de peaux de loups, qui étaient considérés comme des espèces de croquemitaines. Nous avons vu des mendiants, à défaut de peaux de loups, faire des quêtes, couverts de peaux de renards, ou même de peaux de fouines ou de putois. Cette pratique cesse du jour au lendemain en Sologne après l'enterrement du père Lemay. On se demande bien pourquoi ! »



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