lundi 9 janvier - par C’est Nabum

Une simple passade

 

Ils n'ont fait que se croiser.

 

Il advint au temps de la Marine de Loire qu'un marinier bien fait de sa personne, le gars Gaston dit « Joli cœur » sur les bateaux, ne mesurait jamais sa peine ni sa salive pour, une fois à terre, mériter son sobriquet. Inutile de vous expliquer que le ténébreux matelot profitait de la réputation de ceux de sa confrérie pour qu'à chaque escale, il trouve un lit plus confortable que le pont de son chaland.

Il aurait continué de la sorte sans se soucier des conséquences du trouble qu'il semait à son passage et d'un éventuel souvenir qui pouvait se montrer encombrant pour celle qui avait succombé à son charme s'il n'avait fauté auprès d'une belle dont la réputation était jalousement gardée par un père puissant et connu dans toute la vallée de la Loire.

Gaston l'orléanais avait malencontreusement volé la fleur de Jacquenote, la fille d'un marchand aussi sourcilleux en affaire que dans le champ de la morale. L'homme avait eu vent de ce malheureux petit pas de côté que la prunelle de ses yeux avait commis avec un gredin, un gibier de Recouvrance comme il aimait à qualifier les natifs de la cité johannique. Il est vrai qu'à Saumur, capitale du chapelet, on ne badinait pas avec la morale.

Le père de Jacquenote remua Loire et terre pour connaître l'identité de celui qui avait effleuré sa chère fille. Ceci ne pouvait s'être passé que contre son gré et exigeait réparation par le saint sacrement du mariage, celui qui lave plus blanc par la grâce d'un anneau nuptial. Il usa de son influence dans la confrérie des marchands pour débusquer le coupable qui pour garder un embarquement devait réparer son forfait devant monsieur le curé.

Ainsi fut décidé, Gaston la queue basse devrait profiter du prochain voyage pour descendre à Saumur et épouser celle qu'il avait déshonorée. Du côté de Jacquenote, la détermination sans faille de son père ne recevait qu'un assentiment de façade. Le pauvre Gaston, quoique fort mignon, n'avait été ni le premier ni le dernier à lui conter fleurette. Il se trouve qu'il avait eu le malheur d'être surpris et dénoncé, passant pour celui qui avait franchi le Rubicon.

Voyant la tournure des choses, Jacquenote qui n'avait nulle intention d'obtempérer aux injonctions de son père prit les devants, pour se rendre en Orléans avant l'embarquement de celui qui allait faire contre son inclinaison un époux par inadvertance. Il lui fallait le trouver pour lui expliquer qu'il aurait meilleur parti à prendre par la fuite sous d'autres cieux. Il y avait dans le pays assez de rivière pour qu'il y coule des jours heureux sans elle.

De son côté, le Gaston se doutait que son avenir sur la Loire risquait fort de subir de plein fouet les conséquences d'un petit travers qui avait eu le mauvais goût de tomber sur une héritière qui du reste n'avait rien d'une sainte nitouche. Il se sentait aussi floué que pris au piège et avait l'intention de s'en expliquer avec une demoiselle qui dans ses souvenirs avait un caractère bien trempé ce qui allait de soi dans ce milieu-là.

Si les grands esprits se rencontrent, c'est dans la décision que se joua cette concordance des temps à défaut des cœurs. Dans le même instant, l'un à Orléans, l'autre à Saumur, ils prirent tous deux la Loire pour rejoindre le sujet de la discorde et tirer l'affaire au clair. La rivière n'est pas si large, seules les montagnes ne s'y rencontrent pas !

Gaston dans la descente allait nécessairement plus vite qu'une Jacquenote à la remonte tout autant que remontée comme une pendule. Si le garçon était embarrassé par l'injonction à épouser, la jeune femme n'entendait nullement s'embarrasser d'un époux, d'autant que ce postulant ne lui avait guère apporté de satisfaction. Sur leurs chalands respectifs, l'un comme l'autre étaient d'humeur massacrante.

La conjonction se fit sans coordination à hauteur de Bréhémont. Un brouillard épais fit qu'ils se croisèrent pour la dernière fois, cette fois sans se voir, poursuivant une navigation qui n'avait plus de sens pour eux. À Montsoreau, Gaston comprit que Jacquenote partie à sa rencontre, était déjà en chemin. Un collègue bien intentionné lui ayant éventé ce secret de Polichinelle qui était dans toutes les conversations tandis qu'à Langeais, la charmante Jacquenote comprit elle aussi que toute la Loire était au courant de l'affaire.

L'un et l'autre mirent pied à terre pour rebrousser chemin afin de s'expliquer une bonne fois pour toutes. Le choix de la rive est en la matière assez prépondérant, détail qui leur échappa dans le tumulte de leurs esprits. L'une par le Nord, l'autre par le sud, leurs destinées n'étaient décidément pas faites pour s'assembler d'autant plus qu'à mi-chemin, au même instant du côté de la Chapelle sur Loire, ils trouvèrent chacun la bonne fortune.

Gaston songeant que sans doute la demoiselle marchait sur l'autre rive, héla une barque pour traverser la rivière, ce que fit conjointement Jacquenote de l'autre côté. Gaston trouva passeuse charmante pour lui offrir ce service tandis que Jacquenote trouva un tireux de jards bien de sa personne. Ce qui se passa alors dépasse l'entendement. L'un et l'autre profitèrent de la traversée pour épancher leur cœur, raconter une misère qui au demeurant n'était pas de grande sévérité.

La passeuse et le tireux de jards furent ému, troublés, compatissants et même un peu plus. Le besoin d'en savoir plus les poussèrent simultanément à proposer une halte sur l'île de Bon désir, sise là, comme placée sur leurs parcours respectifs par ce diable de Cupidon. Gaston accosta avec sa passeuse sur la pointe amont de l'île, Jacquenote à l'aval.

Qui n'a jamais profité de la quiétude et du charme d'une île de Loire ne peut deviner la suite de l'histoire. Chacun de leur côté, les deux amants d'une soirée, trouvèrent réconfort et compréhension dans des bras bien plus accorts. Ce fut le coup de foudre tandis que leur passade d'un jour fut immédiatement oubliée.

Il se trouve qu'après un long séjour sur l'Île de Bon désir, ils se croisèrent alors enlacés dans des bras différents. Un immense éclat de rire accompagna cette découverte, une complicité s'établit immédiatement qui devint au fil du temps une amitié sincère entre ces deux couples. Car Gaston dit Joli cœur avait trouvé âme sœur auprès de la passeuse tandis que Jacquenote trouva dans son compagnon un homme capable de lui tirer des larmes de joie par ses tendres manières.

Ils se marièrent chacun de leur côté, s'installèrent à La Chapelle sur Loire pour y établir une auberge des Mariniers qui savait rendre un menu service à l'étage que nous tairons ici. La table était bonne, l'ambiance folâtre et friponne tandis qu'aux beaux jours, pour quelques écus, un petit séjour sur l'Île était proposé aux couples de circonstance. La rumeur voulait que qui s'aimât en ce délicieux endroit, vive heureux le reste de ses jours à moins que ce ne fut qu'une délicieuse passade sans lendemain.

À contre-sens.

Tableaux de Olivier Debré

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