lundi 9 septembre - par C’est Nabum

Le chemin oublié

Redistribution des cartes.

 

 

Il était un sentier qui avait marqué leur enfance, puis tout naturellement leur adolescence. Il était pour eux symbole de liberté et de transgression. Ils s’imaginaient alors qu’ils étaient en dehors du contrôle des adultes, que nul parmi leurs géniteurs ne savaient ce qui se tramait dans les détours et les contours de cette merveilleuse échappatoire. Ils y avaient appris à se libérer des leçons de morale que leur avaient enseignées à la fois leurs maîtres et monsieur le curé. La vie était tout autre et s’explorait derrière les buissons et les taillis, le long de l’onde bienveillante d’une Loire prompte à ne jamais trahir les secrets.

Ils y avaient découvert les joies des folies innocentes, des bêtises qui ne font le plus souvent de mal à personne. Des sottises ou des farces, de ces choses sans importance qui permettaient alors de grandir avec le sentiment de n’en faire qu’à sa tête. Puis ce furent les émois qui permettent d’avancer sur un tout autre chemin, celui des sentiments, des désirs et des frustrations. Il y eut pour chacun d’eux des roses et des épines, des chagrins et des joies immenses. La Loire était alors le réceptacle du trop-plein de pulsions : un petit plongeon y calmait des ardeurs qui n’avaient pu s’exprimer ou lavait des affronts qui ne se digéraient pas autrement.

Ils grandirent et laissèrent la place à d’autres qui à leur tour empruntaient ce chemin merveilleusement initiatique. Puis le temps passa pour les uns comme pour les autres. Les enfants cessèrent d’arpenter la nature en toute liberté, les adultes qu’ils étaient devenus allaient devenir parents à leur tour, infligeant sans le vouloir cette frustration immense qui interdit aux plus jeunes de baguenauder loin du regard de leurs parents. Les cantonniers quant à eux se firent plus rares et le chemin se perdit dans des ronces et des broussailles qui ne cachaient plus personne. Le chemin oublié s’était perdu dans les dérives d’une société trop policée.

Puis soudain, ils redécouvrirent leur chemin au détour d’une aventure qu’ils pensaient avoir oubliée. Ils ignoraient alors en cherchant à cacher ce qui ne se pouvait concevoir au grand jour qu’ils allaient reprendre en même temps, ce chemin qui s’était inscrit à jamais dans leur mémoire. Le plus étonnant fut alors que le sentier discret, touffu, inextricable parfois s’était souvenu, lui qui avait plus de mémoire qu’eux, que les penchants d’alors n’avaient pas été les tournants de l’existence.

Il était grand temps de rattraper ce qui n’avait pu se faire. Elle y avait retrouvé celui qui lui faisait peur, qui l'intriguait, qui n’avait jamais osé la regarder. Lui, était revenu vers cette autre pour laquelle il n’avait jamais su exprimer cette flamme qui n’avait jamais cessé de brûler au plus profond de son âme. Mais ils n’étaient pas deux mais bien quatre dans ces fourrés qu’ils retrouvaient après tant d’années.

Quand ils en sortirent, se donnant la main tendrement deux par deux, ils s’aperçurent. Les uns venant vers les autres, ils ne pouvaient pas se manquer, ni même tenter de se dissimuler. Deux couples qui avaient inversé les unions que monsieur le maire avait en son temps validées. Il y avait eu sans doute une erreur au moment de la distribution des cartes, la vie avait joué une partition qui n’était pas la bonne.

Ils ne purent qu’en rire ! Comment reprocher aux autres ce qu’ils venaient eux même de faire. L’évidence était là, sous leurs yeux enfin décillés. Il n’y avait plus à fuir ce que des années avaient sottement empêché. Ils acceptèrent cet échange, ce retour aux sources. Le chemin oublié avait rebattu les cartes du tendre. C’est lui qui avait raison. Ils s’en retournèrent comme ils étaient sortis du bois. L’état civil avait commis une longue et lourde erreur. La mémoire des taillis avait été plus forte que celle des registres de la mairie.

À l’écart de cet étrange balai, de cette partie de cartes qui avait changé de mains, deux adolescents avaient tout vu. Ils étaient enfant de l’un et de l’autre des couples d’alors, avaient compris que les cartes étaient désormais rebattues. Ils mesuraient la chance qu’ils avaient eu de naître de la première distribution. Ils s’aimaient et se dirent qu’ils n’allaient pas laisser filer le temps pas plus que le chemin devait se laisser envahir à nouveau par les ronces.

Ce chemin n’existe peut-être que dans mon imagination. Je n’en suis plus désormais certain. Il me sera à jamais impossible de démêler le vrai du faux tout comme de me tailler une voie dans cet imbroglio touffu de taillis impénétrables et de souvenirs incertains. Qu’importe, il m’a offert une promenade en bord de Loire en suivant ce tracé que je croyais perdu.

Oublieusement sien.

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