samedi 16 janvier - par C’est Nabum

À s’en mordre les doigts

Écrire sur la pointe des pieds.

Un quidam me sollicite afin que j’écrive sur un sujet très sensible. En dépit des apparences, le persifleur se donne des limites, des thèmes à scrupuleusement éviter au risque de déclencher une tempête de commentaires haineux. La toile se déchire et les zones de turbulences sont de plus en plus nombreuses. C’est ainsi que le chroniqueur prudent se décide parfois à mettre des gants pour affronter son clavier.

La mesure est souvent salutaire, les sujets brûlants exigent de s’en préserver du mieux possible. Le masque à ce titre n’a guère d’intérêt, il empêche de prendre de l’air, de se donner un peu de courage pour affronter les risques qui sont tapis derrière le moindre mot susceptible d’une interprétation ou porteur d’une métaphore, la forme qui provoque l'allergie des lecteurs du premier degré, un espace réputé pour être bas de plafond. Je me contente d’une pince à linge fichée sur les naseaux pour éviter les remugles de la fange que je vais remuer.

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C’est donc très innocemment que je cherche des gants afin d’écrire sur la pointe des pieds, avec la prudence qui sied désormais dans le tumulte des réseaux sociaux. Je tombe tout d’abord sur une paire de moufles que j’enfile aussitôt. Le résultat est médiocre, la posture incommode tandis que l’écriture s’en trouve soudainement largement ralentie. Je ne peux même plus me mordre les doigts quand le correcteur me signale une erreur grossière, je dois mettre les pouces et changer de protection.

En fouillant un peu mieux je tombe sur des gants classiques en cuir, issus de la Gantellerie de Millau, fort réputée en ce domaine. Je dispose de plus de souplesse avec cette belle vachette élégante. Mes doigts filent sur le clavier quand soudain, une idée me traverse l’esprit que d’aucun qualifie de retors : « Que vont penser les végétariens de mon équipage ». Il me faut passer la main à autre chose pour tenter de réaliser ce fameux consensus mou qui évite toute vague.

À bien y regarder, le problème se complique singulièrement. Les fibres synthétiques sont légions dans le domaine de l’habillage de la main. Je risque d’avoir maille à partir avec les écologistes de ma région, ceux-là même qui n’ont pas daigné se préoccuper de notre roman pourtant préfacé par Antoine Waechter. Je ne veux pas remettre de l’huile sur le feu de ma lampe. Quant au fil d’Écosse je suis trop avare de mes mots pour me lancer à son emploi.

Je cède à la tentation de la laine, sachant que j’aurai des remontrances dans le camp des Végans. Il est impossible de complaire à tout le monde, entre deux maux, il convient de choisir le moindre. Mais là, oh surprise, je ne dispose que d’une paire de mitaines. Je vais devoir m’en contenter quitte à effleurer tout juste les touches sensibles. Je me remets à l’ouvrage quand une fois encore un dérapage sémantique s’impose à moi. Une facétie de potache, une blagounette sans importance autrefois mais qui aujourd’hui peut prendre des allures de tragédie.

Une nouvelle fois je m’interromps, tente de remettre un peu d’ordre dans des idées qui, comme vous le déplorez souvent, sont confuses tout autant que douteuses. L’envie de me mordre les doigts cette fois provoque une vive douleur, précisément à l’index, un doigt souvent mis en accusation dès qu’il s’agit d’écrit.

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J’ai sans doute poussé non pas le bouchon mais la bouche trop loin. J’ai défait une maille de ma mitaine qui se dévide soudainement, s’effiloche, se démaille jusqu’à mettre mes nerfs en pelote. À croquer la vie à pleine dent, voilà ce qui finit par advenir. Je dois terminer mon billet sans la moindre protection, sans filet diraient les artistes du cirque, les funambules de l’inutile selon notre cher gouvernement.

Je n’en mesure pas immédiatement les conséquences. J’ai le nez dans le guidon et la tête penchée vers mon clavier quand soudain, un pressentiment ou plus sûrement une sombre inquiétude me font lever la tête. J’aperçois mon reflet sur l’écran de mes matins blêmes. Horreur, je ne me reconnais plus. Me voilà métamorphosé ; les yeux rouges, le teint blafard, la figure terrifiante, je constate que mes ongles poussent de manière hallucinante et que mes doigts se font crochus. Me voilà vêtu de noir, avec deux ou trois verrues fort inélégantes sur la face. Croque-mitaine sera désormais mon sort, ma terrible punition.

Je vous le confirme, il est des sujets à ne jamais aborder au risque de sombrer corps et âme. Si vous ne voulez pas connaître la même mésaventure, gardez-vous bien de donner votre opinion sur ce qui fâche en ce moment. Je reconnais que vous n’aurez pas grand-chose à vous mettre sous la dent, c’est certain mais c’est largement préférable au sort qui est désormais le mien, repoussoir maléfique d’un réseau qui perd la raison.

Croquemitainement vôtre.



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