mardi 8 juin - par C’est Nabum

La pêche à l’amant

Pour lui mettre les points sur les « i »

Il était une fois Gaston, un brave pêcheur à la ligne pour qui l’adage « malheureux en amour, heureux au jeu » ne se réalisait guère. Si le pauvre homme avait de quoi se plaindre de l’infidélité d’une épouse qui courait le guilledou tandis qu’il allait à la pêche, sa déveine ne remplissait pas sa bourriche. Nulle consolation de ce côté-là. Il rentrait bredouille tout autant que cocu.

Feignant de ne rien savoir de sa disgrâce, le pêcheur fermait les yeux sur ses déboires sans pour autant se résoudre à ne pas trouver la moindre satisfaction dans la rivière. C’est alors qu’un ami, de ceux qui veulent toujours vous rendre service en agissant à rebours lui proposa de lui mettre les points sur les « i » à propos de sa femme.

Le choc fut brutal, non pas qu’il ne se douta de rien, bien au contraire, il avait depuis longtemps sa petite idée sur ce qui se tramait derrière son dos mais que d’autres que les intéressés fussent au courant avait de quoi ternir sa réputation. Il était non seulement contrarié mais plus encore, ridicule auprès de tous ses amis.

Ce qui le navrait plus encore c’était de ne pas trouver dans son loisir préféré la moindre compensation. C’est alors que la réflexion de son camarade le poussa à reconsidérer son passe-temps. Ce point sur le « i » il n’avait qu’à le mettre à ce mot amant qui faisait son déshonneur. Les circonvolutions de la pensée demeurent mystérieuses aux esprits cartésiens. Le pêcheur ne l’était pas et se dit qu’il convenait de pousser le bouchon plus loin.

Sans plus tarder il prit résolution ferme et définitive. Il vendit son attirail de pêche, gaules et lignes, lancers et moulinets, bourriches et épuisettes. Il laisserait à jamais les poissons tranquilles lui qui n’avait jamais eu grand succès à leur contact. Il se mit en quête d’un nouveau loisir, toujours au bord de sa chère rivière : la pêche à l’aimant.

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Se renseignant il fit comme tout un chacun une recherche dans Wikipédia. Il lut ceci : « La pêche à l'aimant, également appelée pêche magnétique, est la recherche d'objets ferromagnétiques dans les eaux extérieures à l'aide d'un puissant aimant au néodyme. Ce loisir combine l’écologie avec la chasse au trésor. Les aimants utilisés sont assez puissants pour repêcher de gros déchets comme des morceaux de bicyclettes, des fusils, des coffres-forts, des bombes, des pièces de monnaie et des pièces automobiles (jantes, etc.) dans les cours d’eau. Certains pratiquent ce passe-temps pour la préservation de l'environnement, d'autres ont l'espoir de trouver des objets rares ou précieux.

Gaston fut enthousiaste. Voilà ce qu’il lui fallait pour combattre son humiliation. Il s’équipa sans tarder et se mit à pied d’œuvre sur les lieux même de ses pêches, jadis infructueuses. Comme il s’en doutait, sa femme quoique satisfaite de le voir retourner au bord de l’eau, se gaussa de cette nouvelle lubie. De telles moqueries ne firent que renforcer sa détermination.

Il jeta son aimant dans la rivière et sa première tentative fut un véritable succès. Il remonta un coffret métallique dans lequel se trouvaient de très vieilles pièces de monnaie. Une pêche qui fit immédiatement grand bruit tant la découverte avait une réelle valeur historique. Gaston eut droit à des articles dans le journal, une réception à la mairie puisqu’il avait fait don de son trésor au musée de la ville. Sa femme se montra plus avenante qu’à son habitude, il se moqua de ce revirement hypocrite.

Sa seconde expédition fut plus remarquable encore. Après des découvertes sans grande valeur, il sortit de l’eau un coffre de marinier qu’il avait attrapé par sa poignée métallique. À l’intérieur, une multitude d’objets intimes sans grande valeur autre qu’un précieux témoignage sur la vie quotidienne au temps de la marine de Loire : un jeu d’alouette, une pipe, une montre en argent, un beau couteau, un contrat de voiturage, une écuelle, un godet, un livre de compte et quelques objets plus personnels.

Gaston s’empressa de faire don de sa nouvelle découverte au musée de la marine de la Loire. Cette fois, ce sont les actualités régionales qui s’intéressèrent à ce bienfaiteur des musées. Il fut reconnu dans la rue ce qui flatta une épouse qui depuis bien longtemps, ne s’affichait plus avec celui qu’elle n’aimait plus. Elle voulut même se rendre avec lui à une invitation de la conservatrice du musée.

Gaston s’amusait du revirement de celle pour laquelle il n’avait plus que dédain et mépris. Préférant la fréquentation de la Loire à celle de sa mégère, il retourna plonger son aimant miraculeux. Une fois encore, il eut la main heureuse. Cette fois ce fut un coffre-fort, de petite taille certes mais contenant un trésor de belle valeur. Toujours soucieux de ne léser personne, il avertit la police de sa trouvaille.

Après une recherche minutieuse, les enquêteurs lui déclarèrent que nulle plainte ne concernait ce coffre et que son contenu lui revenait de droit. Le découvreur était riche et qui plus est célèbre. Sa femme légitime quoiqu’on puisse en dire, se frotta les mains. La dame aimait l’argent plus encore que les hommes. Elle fit assaut de minauderies auprès d’un époux auquel elle tournait le dos depuis des années.

Gaston n’avait plus la moindre attirance pour la donzelle. Il lui dit, alors qu’elle suggérait une occupation qui depuis belle lurette n’était plus dans leurs habitudes, qu’il préférait la pêche à ces gesticulations dont il avait oublié l’usage. Il s’en alla à sa rivière muni de son attirail porte-bonheur. Cette fois, une foule nombreuse suivit celui dont elle savait désormais la chance à ce jeu du hasard magnétique.

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Parmi les curieux en attente d’une nouvelle pêche miraculeuse, l’épouse par curiosité et son amant par la plus curieuse des coïncidences, se trouvant lui aussi délaissé depuis quelque temps. La première prise fut une vieille bicyclette, la seconde une roue de voiture. À la troisième, manifestement ce qui remonta à la surface semblait être de grande valeur.

Il y eut mouvement de foule. Chacun voulut voir de ses yeux la découverte du pêcheur de trésor. L’amant de madame et celle-ci se trouvèrent côté à côte et au premier rang. L’occasion était trop belle pour la dame de montrer à son mari qu’elle avait changé du tout au tout. Elle profita de l’aubaine qui se présentait à elle pour le démontrer de manière spectaculaire. Elle poussa dans la rivière celui qui avait été son amant. Ce fut un grand éclat de rire général, comprenant le sens de ce geste tandis que le déclassé se débattait dans l’eau.

Rapidement la farce cessa d’être risible. L’homme ne savait pas nager et il allait se noyer quand Gaston lança son aimant à l’amant de sa femme. Celui-ci, roi des élégances avait à son poignet des bracelets métalliques qui le sauvèrent du naufrage. Il fut ainsi sauvé et ramené sur la berge par celui-là même dont il ternissait la réputation.

Gaston, comprenant à qui il avait à faire l’aida à se relever, le plaça dans les bras de celle qui jusqu’alors avait partagé sa vie en disant : « Le magnétisme est chose mystérieuse. On ne peut rien contre l’attirance des contraires. Vous allez garder ma femme et je vais reprendre ma liberté. J’ai bien d’autres trésors à découvrir et je vous confie ce qui n’a plus aucune valeur à mes yeux ! »

Gaston poursuivit sa quête. Rien ne dit qu’il fit une conquête mais ce qui est certain c’est qu’il vécut heureux loin de celle qu’il avait quitté pour toujours. Il se consacra au nettoyage des rivières avec un succès qui jamais ne se démentit. Il s’était souvenu de cette maxime : « Arrête de chercher le bonheur, là où tu l’as perdu » et il s’en alla conquérir le monde avec un aimant.

Magnétiquement sien.

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