jeudi 11 octobre - par Axel_Borg

Jacquet 1994-1998, chemin de croix en 53 stations

Adjoint de Gérard Houllier puis nommé sélectionneur national après la débâcle du 17 novembre 1993, Aimé Jacquet a vécu le début de son mandat à la tête de l’équipe de France avec une épée de Damoclès sur la tête. Il a fallu attendre le 11 octobre 1995, à Bucarest, pour qu’Aimé Jacquet puisse être enfin respecté de (presque) tous, et endosser un costume de sélectionneur que certains jugeaient trop grand pour lui ... Jacquet pouvait attaquer 1996 prêt à affronter l’aréopage de critiques qui l’attendaient au tournant dans l’optique de l’Euro 96 puis de la Coupe du Monde 98, notamment celles du journal L’Equipe, avec une haine viscérale réciproque ... Dans l’œil du cyclone, Aimé Jacquet aura une double vengeance, sur le terrain en soulevant la Coupe du Monde, face aux micros en faisant de ses accusateurs des parias. La loi du talion avait parlé …

L’Histoire commence le 8 septembre 1993. A Tampere, l’équipe de France vient de battre la Finlande par 2-0, en éliminatoires de la Coupe du Monde 1994. Dans l’avion du retour, le champagne coule à flots, les Français ont un pied et quatre orteils aux Etats-Unis, pour la World Cup. Mais ce succès finlandais sera une victoire à la Pyrrhus à retardement …

La génération des Papin, Cantona, Deschamps, Blanc, Sauzée, Boli avait manqué le Mondiale 1990 en Italie, les éliminatoires ayant commencé par un médiocre 1-1 contre Chypre, qui avait conduit au remplacement d’Henri Michel par Michel Platini au poste de sélectionneur, le fameux putsch de la Toussaint initié par Claude Bez à l’occasion d’un déplacement européen à Budapest des Girondins de Bordeaux contre Ujpest. Consultant pour Canal +, Platoche avait été mis sur orbite par l’influent président girondin. L’échec de l’Euro 92 laisse Platini démotivé. Il rebondit au Comité d’Organisation de la Coupe du Monde 1998 obtenue le 2 juillet 1992 par la France. Son adjoint Gérard Houllier prend la suite en vue du Mondial 1994 prévu aux Etats-Unis, épaulé par Aimé Jacquet.

Au milieu de ces agapes bien prématurées en Scandinavie, une seule voix sensée s’élève, celle d’Eric Cantona : Il reste deux matches à jouer, deux matches à domicile, et un point à prendre. A nous de gagner ces deux matches.

Mais comme le Titanic en 1912, l’équipe de France ne verra pas l’Amérique ... Les Bleus vont buter sur un iceberg israélo-bulgare. Le traumatisme sera tellement profond que même un jeu vidéo reprendra le scénario du drame Kostadinov, comme l’expliquera un anonyme en octobre 2017 avant le Bulgarie – France décisif pour la Coupe du Monde 2018.

J'étais à l'internat dans un lycée. À quelques secondes de la fin, certains internes revenaient d'études pour voir la fin du match. Ils n'avaient aucun intérêt pour le foot, la tension était palpable, ils s'amusaient à dire qu'on prendrait un but. Et c'est arrivé. On a failli tout casser sur le chemin menant à nos piaules, les pions devaient nous contenir. En 1994, sur Super Nintendo, le jeu International Superstar Soccer proposait un mode scénario reprenant des contextes réels. Le scénario le plus dur était France-Bulgarie, 1-2, avec 10 secondes pour égaliser. Fallait bien s'y reprendre à 12 fois pour y parvenir. Un cauchemar pour les manettes et la famille.

Dans le film Le Premier Jour du Reste de ta Vie (2008), l’acteur Jacques Gamblin consulte le journal sportif L'Équipe. Le titre du quotidien, en lettres capitales d'imprimerie est : Inqualifiable. Cette une du jeudi 18 novembre 1993 fait référence au match de l'équipe de France de football contre la Bulgarie (défaite 1-2) au Parc des Princes le mercredi 17 novembre 1993.

Pourquoi un tel gâchis, un tel échec ? Celui de la non-qualification au Mondiale italien 1990 pouvait être imputé au contrecoup des années Platini et à la jeunesse d’un groupe en formation, avec pour boussole l’expérience de Luis Fernandez et Manuel Amoros : Papin, Cantona, Boli, Blanc, Sauzée ... Mais après avoir survolé les qualifications de l’Euro 92 (Grand Chelem, 8 victoires en 8 matches avec Espagnols et Tchécoslovaques comme rivaux) et intégré de nouveaux joueurs (Deschamps, Desailly, Lama, Ginola), les Bleus se devaient d’aller conquérir l’Amérique en juin 1994.

Mais l’équipe de France de Gérard Houllier est alors gangrénée par la lutte entre joueurs du PSG (Ginola, Lama, Le Guen, Roche, Guérin ...) et actuels ou anciens joueurs de l’OM (Papin, Sauzée, Deschamps, Desailly, Angloma, Boli ...), au paroxysme de la lutte entre Bernard Tapie, côté phocéen, et Canal +, représenté par Michel Denisot au sein du club de la capitale.

De plus, Houllier se révèle incapable de faire évoluer correctement, aussi bien humainement que tactiquement, le trio offensif Papin - Cantona - Ginola. Le premier nommé souffre au Milan AC, Capello préférant utiliser Savicevic et Massaro, le deuxième est la clé de voûte du système de Ferguson à Manchester United, le troisième flambe avec George Weah à la pointe de l’attaque parisienne d’Artur Jorge.

Le 13 octobre 1993, au Parc des Princes, alors que la France doit officialiser sa qualification contre Israël, équipe battue 4-0 en février à Tel Aviv, la sono du stade résume à elle seule la suffisance française ... C’est avec l’Amérique de Joe Dassin que les spectateurs sont invités à patienter avant le match, qui tourne au drame. La France mène 2-1 mais perd 3-2 dans les ultimes minutes, Israël signant le plus grand exploit de son Histoire (même si le pays avait participé à la Coupe du Monde 1970 au Mexique). Cocorico à son pinacle donc, y compris chez les joueurs, certains ayant carrément réservé en avance un carré VIP au Niels, boîte de nuit parisienne à la mode en ce début d’années 90 … La soirée fait pschitt, car le David israélien a battu Goliath français.

Cependant, il reste un garde-fou, face à la Bulgarie, adversaire autrement plus coriace, et qui possède deux joueurs évoluant dans les meilleurs clubs européens : Hristo Stoïtchkov, chien fou du FC Barcelone, complice de Romario au sein de la Dream Team de Cruyff (considérée avec le Milan de Capello comme la meilleure équipe d’Europe) et dauphin de Marco Van Basten au Ballon d’Or 1992, et Emil Kostadinov, attaquant du FC Porto, champion du Portugal en 1993. 

A cause d’un problème de visa, Kostadinov est venu en voiture depuis l’Allemagne, en compagnie de Lubo Penev. Le futur joueur du Bayern Munich (où, ironie du destin, il retrouvera JPP en 1995 !) témoigne : Je n'avais pas pu obtenir le visa dans le délai d'un mois, ce qui était agaçant. Finalement avec Penev nous sommes venus en voiture via l'Allemagne...

 

Avant sa mort en 2016, Trifon Ivanov, confiait en novembre 2013  : Je ne saurais pas comment vous expliquer ça, mais j'étais certain à 100% que nous allions nous qualifier, de la première à la dernière minute. 

 

À son habitude, Stoitchkov se faisait lui encore plus direct avant le match décisif du 17 novembre 1993  : Cantona est-il meilleur que moi ? Ginola est-il meilleur que Kostadinov ? Papin est-il meilleur que Penev ? T'en as un qui joue à Manchester, l'autre à Marseille. Et alors ? Moi, je joue à Barcelone. Emil est à Porto, putain ! Letchkov à Hambourg, Balakov au Sporting Portugal. On va gagner. Et on l'a fait, 1-2.

De plus, la Bulgarie inspire la crainte, ayant infligé à la France sa seule défaite des éliminatoires (0-2). C’était à Sofia, en septembre 1992, pour le match d’ouverture de cette campagne devant mener les Bleus vers la World Cup américaine. Les Bulgares ont un féroce appétit de victoire, ils ont 90 minutes pour concrétiser le rêve d’une qualification pour le Mondial aux Etats-Unis.

La tension est au pinacle, le trouillomètre à zéro ... Le Parc des Princes voit les Bleus marquer par Eric Cantona à la 32e (1-0), d’un tir du droit à bout portant sur une remise de la tête de Papin. Mais à la 37e, Laurent Blanc concède un corner face à Hristo Stoïtchkov. La Bulgarie égalise par Emil Kostadinov, qui marque d’une tête croisée au premier poteau, sur ce corner tiré par Balakov.

Les Bleus se crispent, proposent un jeu médiocre, incapables de dominer techniquement l’équipe bulgare. A la 68e minute, Papin, qui prétend être victime de crampes, est remplacé par Ginola. La France tient son billet pour les Etats-Unis, mais dans les arrêts de jeu, un centre sans destinataire de David Ginola mène à une foudroyante contre-attaque des Bulgares, Lubo Penev sert Emil Kostadinov sur l’aile droite.

L’attaquant de Porto résiste à la défense d’Alain Roche, esquive le tacle de Laurent Blanc. Le voilà seul face au gardien français pour une balle de match. Kostadinov a le billet pour les Etats-Unis au bout du pied. Emil Kostadinov me à la dernière seconde dans la lucarne de Bernard Lama ... Après le but, l’arbitre écossais, M. Mottram siffle la fin du match après dix secondes de remise en jeu. A l’ultime seconde ou presque, la France est crucifiée ... Commentaire laconique de Stoïtchkov : Nous n’avons que du yaourt, eux ont des coqs, mais aujourd’hui le pays pauvre a battu le pays riche.

Les Bleus vivront la World Cup 94 devant leur télévision, et auront des vacances prématurées après la fin de la saison en club. Seul Marcel Desailly, avec un titre européen gagné à Athènes avec le Milan de Capello, se consolera de ce désastre en cette funeste saison 1993-1994.

Ironie du sort, en souvenir de ce match qui lui permettra de disputer la Coupe du Monde (qu’il finira meilleur buteur avec 6 buts) et ainsi d’être élu Ballon d’or 1994, Hristo Stoïtchkov reviendra au Trianon Palace de Versailles en mars 1995, pour un quart de finale de Coupe d’Europe entre le FC Barcelone et le Paris SG. Mais la Dream Team de Johan Cruyff, vice-championne d’Europe en titre, aura moins de réussite que la Bulgarie. Le Barça s’incline 2-1 face au PSG de David Ginola.

Ginola, justement, est dans l’oeil du cyclone après ce funeste 17 novembre 1993 ... Bouc-émissaire désigné de ce fiasco, il subit les foudres de Gérard Houllier, pourtant loin d’être exempt de tout reproche, le sélectionneur n’ayant jamais su arbitrer les joutes verbales entre Parisiens et Marseillais.

La génération maudite des Papin et Cantona devra patienter jusqu’à 1998, avec le Mondial organisé en France, pour disputer la Coupe du Monde. Papin avait déjà vécu un Mondial en 1986, au Mexique, après son exil à Bruges. Mais le joueur du Milan AC rate les Coupes du Monde 1990 et 1994, celles de ses plus belles années de footballeur ... Idem pour Eric Cantona, qui après son expulsion contre Galatasaray avec les Red Devils, vit un automne 1993 catastrophique ...

Après un échec d’une telle ampleur, le président de la FFF, Jean-Fournet Fayard, démissionne. Celui qui avait remplacé, en 1984, Fernand Sastre, laisse son fauteuil de président à Claude Simonet.

Pour remplacer Houllier, la FFF nomme son adjoint, Aimé Jacquet. La nomination de l’ancien entraîneur des Girondins de Bordeaux n’est que provisoire. Jacquet, au début de son mandat, n’est que sélectionneur intérimaire, pour deux matches. Charge à un autre futur sélectionneur de nettoyer les écuries d’Augias.

Adjoint de Gérard Houllier, Jacquet doit gagner en légitimité sportive, en crédibilité. L’ancien tourneur-fraiseur de Firmy va être victime d’un véritable apartheid de la part des observateurs. Le football prôné par Jacquet, loin du caviar, du champagne et du panache attendu de tous, est peu spectaculaire. Mais il sera efficace ... Il faudra cependant attendre deux ans pour que Jacquet soit vraiment respecté par une partie de l’opinion et des supporters. L’homme n’a jamais vraiment su digérer son limogeage à Bordeaux, le 13 février 1989 par Claude Bez. Aimé Jacquet, que ce soit à Montpellier ou à Nancy, n’a jamais su rebondir, avant d’être l’adjoint de Gérard Houllier en équipe de France. Jacquet ne sait pas encore qu’en 1994-1995, il ne va cesser de tomber de Charybde en Scylla, match après match ... Considéré comme un has been, comme un pestiféré, Jacquet est notamment invectivé par Just Fontaine après sa nomination. L’ancien coach des Girondins de Bordeaux traîne aussi comme un boulet son statut d’adjoint de Gérard Houllier, et l’échec retentissant de l’automne 1993 contre Israël et la Bulgarie …

Le premier match de l’ère Jacquet a lieu en février 1994, à Naples. La métaphore est facile si l’on disait que l’équipe de France de fin 1993 fait penser à Pompéi après le Vésuve, ou à Rome après Néron : un champ de ruines, une bâtisse en charpie, tout est à reconstruire dans un paysage de désolation consternant. L’ancien coach des Girondins de Bordeaux, sous l’ère Claude Bez, a nommé son capitaine. C’est Eric Cantona.

L’adjoint d’Aimé Jacquet est Philippe Bergeroo, à qui Naples rappelle un des plus beaux souvenirs de sa carrière : une qualification européenne contre le Napoli du nouveau champion du monde Diego Armando Maradona, avec Toulouse, en septembre 1986 ! La destinée commune d’Aimé Jacquet et de Philippe Bergeroo se scelle après le naufrage du 17 novembre 1993 contre la Bulgarie. Gérard Houllier viré, la F.F.F. fait monter d'un cran Jacquet, l'adjoint, et Bergeroo, l'entraîneur des gardiens depuis le mandat d’Henri Michel ... Après le piteux match nul à Chypre en octobre 1988, Henri Michel est débarqué... et son staff avec lui. Il faudra la détermination et la fidélité du portier des Bleus, Joël Bats, pour sauver la tête du nouveau venu. Joël a dit à Claude Bez et Platini : 'c'est simple, si Philippe ne reste pas, je ne joue pas le match en Yougoslavie', témoigne Bergeroo. Voilà comment, des cendres de Nicosie au triomphe du 12 juillet 1998, il va rester une décennie entière auprès de l'équipe de France.

Décision toute provisoire, pour les matches en Italie en février et en mars contre le Chili. Aimé m'a dit 'surtout, garde ton boulot de prof de sport, parce que je pense qu'après les deux matches, ils mettront d'autres personnes', confiera l'intéressé bien plus tard. Mais les Bleus vont remporter ces deux rencontres et le provisoire deviendra définitif. Le tandem est prolongé pour la campagne qualificative à l'Euro 1996 puis, après avoir atteint le dernier carré en Angleterre, jusqu'au Mondial 1998, mais au prix d’un terrible chemin de croix, de grandes souffrances qui vont donner à Aimé Jacquet de la vengeance, tel Edmond Dantès, le comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas, parodié par la suite dans une bande dessinée sur un trader déchu, bien après ce thème repris par Edgar P. Jacobs dans la plus célèbre aventure de Blake & Mortimer (la Marque Jaune, avec le docteur Septimus se vengeant de ses anciens congénères) ...

Pas de Château d’If, d’abbé Faria ou de trésor perdu près de l’île d’Elbe pour Aimé Jacquet, mais une inébranlable confiance en soi. Pas de trahison mais deux ennemis, Jérôme Bureau et Gérard Ejnès, dont il voudra se venger publiquement comme Dantès l’avait fait pour le comte de Morcerf, le baron Danglars ou le procureur de Villefort.

Certains joueurs de la période 1989-1993 ne sont plus là pour cette nouvelle ère. Ecoeuré, Franck Sauzée a dit adieu au maillot bleu après seulement 39 sélections. Laurent Blanc se pose des questions sur son avenir en sélection.
D’autres sont amenés à prendre du galon, comme Marcel Desailly, auteur d’une première saison convaincante avec le Milan AC de Capello, où il est chargé de remplacer l’exceptionnel Frank Rijkaard parti à l’Ajax Amsterdam. Mais on pense également à Bixente Lizarazu (Bordeaux) ou Bernard Lama (PSG).

Jacquet doit aussi incorporer du sang neuf avec les espoirs du football français, tel Youri Djorkaeff (Monaco), Fabien Barthez (Marseille) ou encore la jeune garde nantaise, celles des Loko, Pedros, Karembeu, Ouédec.

Face à l’Italie de Roberto Baggio, future finaliste de la World Cup, la France crée l’exploit. Les Bleus l’emportent 1-0 sur un but de Youri Djorkaeff. Par cette victoire contre les coéquipiers du virtuose de la Juventus, la France confirme son rang officieux de championne du monde des matches amicaux.

Contre le Chili, à Lyon, en mars 1994, la France enchaîne par une deuxième victoire (3-1), essentielle pour redonner confiance à un groupe encore traumatisé par l’épisode bulgare. Après deux matches, Aimé Jacquet est confirmé dans ses fonctions par la FFF, son contrat est prolongé jusqu’à l’Euro 96, qui se disputera outre Manche. Mais bientôt, il va découvrir une autre épée de Damoclès, médiatique.

Au printemps 1994, Aimé Jacquet et les Bleus disputent la Coupe Kirin au Japon. La France bat le Japon (4-1), avec un quatuor offensif intéressant Papin - Ginola - Cantona - Djorkaeff, avant de dominer l’Australie (1-0), où le gardien phocéen Barthez vit son baptême du feu en Bleu, tout comme Christophe Dugarry, l’attaquant bordelais. Jacquet a réussi à convaincre Laurent Blanc d’effectuer son retour en Bleu.

L’ère Jacquet commence donc par quatre victoires en quatre matches ... Mais déjà, il faut songer à l’Euro 96 en Angleterre pour préparer l’objectif final de 1998. La France ne peut se permettre de mal figurer à sa Coupe du Monde, qu’elle organise pour la deuxième fois de son Histoire (après 1938).

Pour traverser la Manche via l’Eurostar inauguré en mai 1994 par le président Mitterrand et la reine Elizabeth, il faudra affronter cinq équipes dans un groupe relevé ... Roumanie, Slovaquie, Pologne, Israël et Azerbaïdjan.

La Roumanie, épouvantail de la World Cup américaine après une victoire sensationnelle contre l’Argentine en huitièmes de finale (3-2), sera le rival le plus coriace des Français. Les Roumains sont menés par un joueur d’exception, Gheorghe Hagi, qui a été étincelant aux Etats-Unis après un purgatoire en Série B avec le club italien de Brescia pour la saison 1993-1994. Transféré au Barça, où il remplace Michael Laudrup parti au Real Madrid, le Maradona des Carpates est un virtuose, un joueur redoutable, capable du meilleur. Comme Baggio ou Savicevic, l’ancienne vedette du Steaua Bucarest peut créer l’exploit à tout moment, marquer ou faire marquer. Personne n’a oublié son lob magnifique au premier tour de la World Cup, face à la Colombie. Si Hagi et la Roumanie sont l’adversaire le plus redoutable sur le papier, il serait bien arrogant de croire que la Pologne et Israël seront des proies faciles ... 

Pendant l’été 1994, plusieurs joueurs de l’équipe de France changent de club : Jean-Pierre Papin, écoeuré par la concurrence au Milan AC au sein duquel Marcel Desailly s’est fait une place au soleil, rejoint le Bayern Münich. D’autres sont forcés à l’exode par la descente de l’OM en D2. Les cadres du club phocéen quittent le navire. A défaut de rejoindre le Calcio comme il en rêvait, Basile Boli s’engage avec les Glasgow Rangers, où il retrouve un autre frustré du banc milanais, le Danois Brian Laudrup. Didier Deschamps rejoint la Juventus Turin de Baggio et Vialli. Jocelyn Angloma signe au Torino, en compagnie de son ancien coéquipier à l’OM, Abedi Pelé. Eric Di Meco quitte le club de son coeur pour Monaco, accompagné en Principauté par Sonny Anderson. Seul Fabien Barthez reste à la Commanderie, désertée également par les étrangers : Rudi Völler (Leverkusen), Paulo Futre (Reggina), Dragan Stojkovic (Nagoya Grampus Eight) ou encore Rui Barros (FC Porto) quittent aussi un navire phocéen à la dérive.

Le premier match des éliminatoires de l’Euro 96 a lieu contre la Slovaquie. Pour préparer cet objectif, la France affronte à Bordeaux la République Tchèque dans le traditionnel match du mois d’août. Menée 0-2, l’équipe de France du capitaine Cantona est loin de convaincre. Jusqu’à l’apparition d’un novice qui va sonner le réveil bleu. Au Parc Lescure de Bordeaux, antre de ses exploits, le jeune Zinédine Zidane, affublé du numéro 14 marque deux buts le soir de sa première cape et égalise dans les ultimes minutes (2-2) ... Autre débutant en cette soirée girondine, le Monégasque Lilian Thuram, qui deviendra par la suite recordman des sélections en équipe de France (142 capes).

A Bratislava, en septembre 1994, la France est incapable de faire la décision contre la Slovaquie (0-0). Didier Deschamps se blesse ensuite. Le milieu défensif de la Juventus Turin sera convalescent jusqu’au printemps 1995, laissant 100 % de l’influence et du leadership dans le vestiaire au capitaine Eric Cantona. La greffe doit se faire entre le Mancunien et les jeunes espoirs français incorporés par Jacquet chez les Bleus.

A Saint-Etienne, contre la Roumanie de Hagi, l’alchimie n’opère toujours pas entre Cantona et la jeune garde nantaise, qui mène le championnat de France. Ouédec, Pedros n’ont pas plus de réussite que le fer de lance de Manchester United. La France concède le nul à domicile à Geoffroy-Guichard (0-0).

En Pologne, les Bleus profitent de leur voyage à Zabrze pour effectuer la visite du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau. Malgré le choc historique, les joueurs d’Aimé Jacquet ne parviennent pas à évacuer la pression du match de football à venir, tout relative face à l’horreur d’Auschwitz ... Face à la Pologne, la France enchaîne même par un troisième match nul et vierge consécutif (0-0). Alors qu’Eric Cantona remet l’autorité du président Simonet en cause dans une joute verbale loin de passer inaperçue, les observateurs sont perplexes, doutant de la capacité du sélectionneur Jacquet et du capitaine Cantona à remettre la France sur les bons rails, vers la spirale de la victoire.

Ce n’est que contre l’Azerbaïdjan, adversaire le plus faible de ce groupe 1, que la France obtient sa première victoire (2-0), en décembre 1994. Mais la qualité du jeu, apocalyptique, ne rassure personne . A L’Equipe, Gérard Ejnès sort la Kalachnikov, comme le prouve cet article : Marre des trouillards et des faiblards. Marre des épiciers et des à-peu-près. Marre des apothicaires et des discours lénifiants. Marre de la soupe au chou, vive la grande bouffe ! Vive le luxe et les palaces ! Vive le caviar et le champagne … Que Jacquet se débrouille ! C’est son métier.

Contrainte par l’UEFA à jouer en Turquie, cette ancienne République de l’Union Soviétique est encore modeste. Les deux buts français sont l’oeuvre de Papin et Loko sur une pelouse boueuse.

En janvier 1995, la France enchaîne par une victoire à l’extérieur contre les Pays-Bas de Bergkamp, à Utrecht (1-0). Personne ne se doute alors que c’est la dernière apparition en bleu pour Jean-Pierre Papin tout comme pour Eric Cantona. Côté oranje, il s’agissait du baptême du feu pour le nouveau sélectionneur Guus Hiddink.

Une semaine plus tard, le 25 janvier 1995, la vedette de Manchester United, expulsée dans un match face à Crystal Palace, agresse un hooligan l’ayant insulté à sa sortie du terrain. Suspendu pendant huit mois de toute compétition, l’enfant des Caillols voit son avenir compromis. Le numéro 7 des Red Devils a franchi le Rubicon, mais il ignore encore quelles en seront les conséquences exactes. Alex Ferguson gardera sa confiance en Cantona, viscéralement attaché à Manchester United, mais il n’en sera pas de même en équipe de France, tant Cantona a été peu décisif lors de ses dernières sorties sous le maillot bleu.

Aimé Jacquet va donc faire un choix ... Avec Djorkaeff, Zidane, Ouédec, Pedros, Loko, Dugarry, le sélectionneur dispose de beaucoup de jeunes espoirs sur le plan offensif, sans parler de l’option David Ginola, le capitaine du PSG. Le dilemme qui se pose est vite effacé : le capitaine Cantona sera sacrifié sur l’autel de la reconstruction. L’équipe de France, véritable fontaine de jouvence, sera bientôt une source d’eau miraculeuse.

A Tel Aviv, contre Israël, en mars 1995, la France concède un nouveau match nul (0-0). Avec seulement 7 points en 5 matches, la situation est critique. Il faudra faire un sans-faute pour devancer la Roumanie et la Pologne dans ce groupe 1.

Aimé Jacquet est la cible d’une campagne médiatique à son encontre. La presse réclame sa démission ... Mais la FFF conserve sa confiance en Jacquet, qui voit la pression augmenter. Tel Alfred Dreyfus un siècle plus tôt, Aimé Jacquet est coupable de tous les maux. La peine du sélectionneur ne sera pas la prison sur l’île du Diable, mais une litanie d’articles au vitriol signés Gérard Ejnès ou Jérôme Bureau dans L’Equipe. Pour Ejnès et Bureau, non seulement une victoire en Coupe du Monde de la France en 1998 est utopique, mais Jacquet n’est clairement pas l’homme de la situation.

Les deux journalistes de L’Equipe ont pour madeleine de Proust le football champagne des années Platini et Giresse (1982-1986), quand la France avait reçu le prestigieux surnom de Brésiliens d’Europe, quand tout le Vieux Continent regardait les Bleus avec des yeux de Chimène, quand l’ADN du jeu tricolore était basé sur des velléités bien plus offensives …

Furieux de voir Aimé Jacquet s’arc-bouter sur ce totem d’un jeu défensif, Jérôme Bureau et Gérard Ejnès vont se lancer dans un concours Lépine des articles et éditoriaux les plus assassins, une sorte de jeu de fléchettes épistolaire avec pour seule cible la tête du sélectionneur. Avec leurs claviers AZERTY, les deux hommes déclarent la guerre à Aimé Jacquet, avec pour puissance de feu les rotatives de l’Equipe à Issy-les-Moulineaux, et la position de monopole du quotidien fondé en 1946 par Jacques Goddet, situation consolidée par la capacité du journal à créer de grands évènements au fil du temps pour doper les ventes : dans le sillage du Tour de France cycliste en 1903 créé par l’ancêtre L’Auto à l’époque d’Henri Desgrange dans le contexte si particulier de l’affaire Dreyfus, le journal L’Equipe ne s’arrêtera pas en si bon chemin, créant successivement la Coupe d’Europe des clubs champions de football en 1955, la Coupe d’Europe des clubs de basket en 1957, la Coupe d’Europe des clubs de volley en 1960, le Tour de l’Avenir cycliste en 1961, la Coupe d’Europe des nations d’athlétisme en 1965, la Coupe du Monde de ski alpin en 1966, la Coupe d’Europe des clubs de handball en 1966, la Route du Rhum en 1978, le Tour de France à la voile en 1978, le Tour de France cycliste féminin en 1984 ...

L’objectif du responsable de la rubrique football et du rédacteur en chef du journal est clair : a minima, faire changer de politique sportive l’ancien coach des Girondins de Bordeaux, dont chaque match ressemble plus à de la piquette qu’à un grand cru millésimé ... Mais la véritable cible du tandem de snipers Bureau / Ejnès est plus lointaine : faire pression sur les caciques du 60, bis avenue d’Iéna, la F.F.F. en l’occurrence, pour obtenir la tête de Jacquet, et changer de shérif à Clairefontaine, devenu aussi triste que Waterloo morne plaine.

Loin du football stellaire et stratosphérique des années Platini, très loin de cannibaliser son groupe de qualifications pour l’Euro 96, l’équipe de France semble prisonnière d’un bloc de formol, comme chloroformée par sa propre médiocrité, faute de leaders en cette saison 1994-1995. Deux hommes vont jouer ce rôle par la suite, prenant les clés du camion : Didier Deschamps comme aboyeur et taulier, leader de vestiaire pour l’aspect mental, et Zinédine Zidane, cet OVNI d’un football 2.0 pétri de classe et dégoulinant de talent, comme alchimiste du jeu et distributeur de caviars à la louche, fort de fulgurances toujours plus exceptionnelles … Nourri au nectar et à l’ambroisie par les fées du destin, le Bordelais sera le nouveau Platini tant espéré depuis 1987 et la retraite sportive du triple Ballon d’Or.

Aux antipodes de coaches des années 80 et 90 comme Tele Santana, Johan Cruyff ou Arrigo Sacchi, Aimé Jacquet ne fait pas de l’efficacité offensive et du panache la pierre angulaire de son football. L’alpha et l’oméga de son système, c’est une solidité défensive à toute épreuve, antidote indispensable face à des poisons offensifs comme Baggio, Romario, Stoïtchkov, Klinsmann, Savicevic ou Hagi. Le sélectionneur compte aussi s’appuyer sur la solidarité du vestiaire, ayant trop soupé de la rivalité PSG / OM qui collait au mandat de son prédécesseur Gérard Houllier comme le sparadrap du capitaine Haddock. Impossible de se défaire de cette scoumoune. La France se consume d’impatience de revoir Eric Cantona en bleu à son retour de suspension.

Peu importe à Aimé Jacquet d’enquiller les buts comme des perles. Trop d’équipes pétries de talent sont mortes avec leurs idées offensives : le Brésil de Zico et Socrates en 1982 face à l’Italie à Sarria, la Dream Team barcelonaise de Cruyff en finale de la Ligue des Champions 1994 à Athènes contre un AC Milan surpuissant de Fabio Capello …

Jacquet a compris que l’important, dans l’univers si darwinien du football moderne, était de pouvoir regarder ses rivaux dans le blanc des yeux, en forgeant une carapace mentale invulnérable à ses joueurs. La star, c’est l’équipe. On gagne d’abord en dehors du terrain. Ensuite, on construit la baraka défensive, Fort Knox, avant de confier les clés du camion à un prodige capable de martyriser les défenses adverses, de dynamiter n’importe quel dispositif tactique : Zinédine Yazid Zidane, convoqué dès mai 1994 pour la Kirin Cup au Japon. Mais cette première sélection restera utopique pour le prodige bordelais, dont l’agenda était pris pour une excellente raison, son mariage avec Véronique Fernandez, qu’il a connu lors de ses années cannoises.

Avec cette triple stratégie qu’il va mûrir au fil des années pour faire de la France le nouvel épouvantail du ballon rond, Aimé Jacquet se lance à l’assaut de l’Everest. Mais personne ne va comprend où il va, pensant que le gouvernail lui échappe à l’approche de l’iceberg, du Cap Horn, des quarantièmes rugissants ou autres cinquantièmes hurlants. Comme Roger Lemerre, Jacques Santini ou Raymond Domenech par la suite, sa communication ubuesque va lui jouer des tours, avec des effets boomerangs dévastateurs. Le silence ? On l’exploit contre lui. Explications et justifications ? De même, le sophisme de certains journalistes confine à une virtuosité digne d’un Mozart.

Qu’il parle ou pas à la presse, Jacquet est donc piégé, fait comme un rat, comme prisonnier de son rôle de commandant en chef de la maison bleue. Cette maison bleue qui semble plus que jamais avoir perdu la clé, du côté de San Francisco, où elle aurait pu jouer un quart de finale de Coupe du Monde contre la Roumanie de Gheorghe Hagi en lieu et place de la Suède, si seulement elle avait battu Israël et la Bulgarie lors de ce maudit automne 1993. Mais le destin en a décidé autrement, et le sol s’est dérobé sous les pieds des Bleus.

En France, c’est bien connu, il y a 60 millions de Présidents de la République, et autant de sélectionneurs de l’équipe de France, à commencer par le landerneau de la presse sportive, qui rêve souvent de porter l’estocade au titulaire du poste. Etre l’homme qui gère les séances d’entraînement de Clairefontaine et les listes de la sélection, c’est souvent un siège éjectable, comme pour Henri Michel ou Gérard Houllier dans un passé récent.

La stratégie de L’Equipe, elle, est claire comme de l’eau de roche. Gérard Ejnès et Jérôme Bureau ne se dissimulent pas derrière un cheval de Troie ou quelconque diversion, et assument leur ligne éditoriale, voulant lézarder l’édifice Jacquet avec un bélier : avec leurs plumes assassines, les deux compères dressent donc la guillotine sur le sélectionneur à chaque occasion : liste des sélectionnés pour le rassemblement de Clairefontaine, conférence de presse d’avant-match, et surtout, le match en lui-même ... Coupable de ne pas gagner et plus encore de ne pas faire rêver les amateurs de beau jeu, Aimé Jacquet va passer sous les fourches caudines de ces deux diables de journalistes.

En attaquant le sélectionneur à chaque occasion en tirant sur lui à boulets rouges, les deux journalistes de L’Equipe vont aussi et surtout blesser l’homme. La violence des critiques de Gérard Ejnès envers Aimé Jacquet, après le match de Tel Aviv, va se retourner contre le journaliste de L’Equipe, qui prendra la vengeance du sélectionneur comme un boomerang.

Car dix ans plus tôt, au printemps 1985, Aimé Jacquet avait déjà été piqué au vif par le quotidien sportif national. Petit retour en arrière … Avril 1985. Après un duel homérique contre Dniepropetrovsk en quart de finale (Claude Bez avait exigé en vain de se rendre en Union Soviétique via un avion d’Air France, le match étant joué à Krivoï Rog puisque Dniepr, zone de fabrication de missiles, était interdite aux étrangers en U.R.S.S.), le club aquitain se voit proposer un défi colossal, face à la Juventus Turin de Michel Platini, Gaetano Scirea et Zbigniew Boniek.

Finaliste de la C1 en 1983, lauréate de la C2 en 1984, la Vecchia Signora est la grande favorite de cette Coupe des Champions 1985 en compagnie de l’ogre de la Mersey, le grand Liverpool FC. Battus 3-0 au stadio Comunale au match aller, Alain Giresse et ses coéquipiers prennent le taureau par les cornes au match retour au Parc Lescure. Après la débâcle piémontaise du 10 avril qui a vu Bordeaux boire la tasse dans le Piémont, L'Equipe titre La Juve, c'est autre chose. Claude Bez et Aimé Jacquet se servent de ça pour motiver leurs troupes en vue du match retour du 24 avril. En début de match, une image donne le ton. Alain Giresse est au sol suite à une faute. Platini, bon camarade, vient aider son coéquipier chez les Bleus à se relever. Gigi l'écarte vertement du bras. En cet ultime mercredi d’avril 1985, il n'y a pas d’amitié ... Mais le club au scapulaire échoue dans sa remontada, la route de Bruxelles est dégagée pour la Juventus. Dès 1985 donc, Jacquet avait vu combien le landerneau journalistique pouvait cracher son venin …

En avril 1995, Nantes accueille l’équipe de France pour un match à quitte ou double. Le volcan bleu peut rentrer en éruption en cas de nouveau match nul. La victoire est impérative. Ginola et Guérin, les Parisiens, sont très convaincants, Didier Deschamps est de retour, lui qui fonce vers le Scudetto avec la Vecchia Signora de Lippi, mais c’est surtout Zinédine Zidane, qui mène le jeu français avec brio, qui impressionne tout le monde en cette soirée nantaise.
Aimé Jacquet a compris qu’il tenait avec le meneur bordelais une véritable pépite d’or, un diamant brut, qu’il va se charger de polir ... L’Europe va découvrir Zidane dans les mois à venir.
La France bat donc la Slovaquie (4-0) et se relance provisoirement ... Quant à Zidane, ce match brillant est pour lui l’occasion de rencontrer un certain Michel Platini. L’ancienne vedette de la Juventus adoube même Zidane comme son successeur ... Le numéro 10 des Bleus semble donc promis à celui que ses intimes appellent Yazid. 

Après cette victoire convaincante 4-0, Ejnès va saluer Aimé Jacquet, et bon prince, tente d’enterrer la hache de guerre en public. Le sélectionneur met son veto à la poignée de mains et humilie publiquement le chef de la rubrique foot de L’Equipe. Le journaliste raconte ce qui s’est passé ce jour là au stade de la Beaujoire, en parallèle de l’adoubement de l’espoir bordelais Zinédine Zidane, qui étrennait son numéro 10, par Michel Platini. Le témoignage d’Ejnès montre que Jacquet a utilisé à la fois le langage corporel et le langage oral pour jeter l’opprobre sur lui : Il a fait un bond de deux mètres en arrière, comme si j’avais la peste. Et il m’a traité de malhonnête en public.

Le camouflet est terrible pour Ejnès, une haine viscérale réciproque ne cessera de grandir crescendo entre les deux hommes jusqu’à la Coupe du Monde 1998.

La saison 1995-1996 approche ... Laurent Blanc rejoint Auxerre, Youri Djorkaeff quitte Monaco pour le PSG, Fabien Barthez quitte le purgatoire de la D2 pour signer à Monaco, tandis que David Ginola quitte Paris pour Newcastle United.

Pour préparer la réception de la Pologne, la France joue en Norvège. A Oslo, les Bleus renouent avec un score nul et vierge de 0-0, Aimé Jacquet ayant rappelé Bixente Lizarazu. Deux nouveaux visages apparaissent, Frank Leboeuf (Strasbourg) et Claude Makélélé (Nantes).

Le 16 août 1995, la France accueille la Pologne au Parc des Princes. Menée 1-0 en fin de première mi-temps, la France se rue à l’attaque. Zidane, Dugarry, Djorkaeff, tous tentent de briser la forteresse polonaise. Mais le gardien polonais, Wozniak, est en état de grâce et repousse tout. Véritable mur, Wozniak repousse même un penalty de Lizarazu à moins de dix minutes de la fin du match. Cette fois, les jours d’Aimé Jacquet sont comptés. Avec cette défaite, c’est une nouvelle Berezina à venir pour les Bleus. L’Euro 96 ne sera bientôt plus qu’un mirage dans le désert du football français. Mais Youri Djorkaeff va trouver l’oasis libératrice. Le panache français va se concrétiser en but. Le néo-Parisien, dans son antre, marque sur coup franc. La France sauve les meubles (1-1) mais la voilà devant un quitte ou double à trois matches de la fin de cette campagne éliminatoire. Il faudra réaliser un grand chelem, avec trois victoires, dont une à Bucarest face à la Roumanie, l’épouvantail du groupe.

Le premier acte est le plus facile. A Auxerre, début septembre 1995, la France domine l’Azerbaïdjan. 3-0 à la mi-temps mais Aimé Jacquet et Didier Deschamps entrent dans une colère noire au repos. Les Bleus tombent, avec suffisance, dans la facilité alors qu’il faut soigner la différence de buts en vue du décompte final ... L’insolente supériorité des Français devrait leur permettre d’écraser leur adversaire. L’avalanche de buts réclamée par le sélectionneur et le capitaine, qui signe là l’acte fondateur de son autorité sur le vestiaire, arrive comme une manne providentielle en seconde période.

Didier Deschamps, revenu de blessure chez les Bianconeri en 1994-1995, est né capitaine à Auxerre, au stade de l’Abbé Deschamps (ironie du destin), en ce mercredi 6 septembre 1995 : la France ne menait que 3-0 face à l’Azerbaïdjan, les Bleus cédaient à la facilité alors qu’il fallait soigner la différence de buts face à la nation de loin la plus faible de ce groupe composé de la France, de la Roumanie, de la Pologne, de la Slovaquie et d’Israël. En 1995, l’Azerbaïdjan était déjà plus célèbre pour son pétrole du Caucase, convoité par Elektra King (alias Sophie Marceau) dans le 19e épisode de James Bond en 1999 (le Monde ne suffit pas), que pour la qualité du football …

Le pétrole de Bakou avait justifié l’opération Barbarossa d’Hitler en 1941, la Wehrmacht allemande subissant les mêmes déconvenues que la Grande Armée de Napoléon en 1812 dans le terrible hiver russe. Pour devenir une grande armée, connaître son soleil d’Austerlitz et son firmament, la France devait éviter Waterloo morne plaine sur la route de l’Euro anglais de 1996.

Et cela, Didier Deschamps le savait mieux que personne, étant avec Laurent Blanc le dernier de cordée d’une génération qui n’avait pas su tirer la quintessence de ses dons intrinsèques, ratant avec une navrante régularité les deux rendez-vous majeurs que le destin leur avait fixé : les Coupes du Monde 1990 en Italie et 1994 aux Etats-Unis.

Le Basque s’était énervé vertement face au scénario ubuesque de ce match qui confinait à un entraînement télévisé, tapant du poing sur la table et demandant à ses dix coéquipiers de tirer la substantifique moelle de leur potentiel. La France allait chasser l’épée de Damoclès d’un score trop modeste qui pourrait lui coûter cher en cas d’égalité finale avec la Roumanie.

La seconde mi-temps avait tourné à l’œuvre de destruction massive sur la pelouse icaunaise, 7-0 pour la France et 10-0 au final, dix buts dans les lourdes valises azéries avant le retour vers Bakou et la mer Caspienne. C’est dans l’Yonne, là où Eric Cantona avait grandi sous l’égide du maquignon Guy Roux, que le capitaine Deschamps a éclot. Par sept fois, le gardien azéri se retourne pour voir le ballon dans ses filets. 10-0, victoire la plus large de son histoire, la France respire.

Pour le quinzième match de l’ère Jacquet, il manque cependant un match référence, un match fondateur, celui qui emmène les hommes vers une trajectoire dorée, vers le Capitole, la colline sacrée de Rome, évitant la Roche Tarpéienne promise au sélectionneur en cas d’échec ... Mais pour ce quinzième match, la France va évoluer en état de grâce, une sorte de climax, d’apothéose, de quadrature du cercle pourtant utopique un mois et demi plus tôt contre la Pologne.

Mercredi 11 octobre 1995, Bucarest, stade de Ghencea. Hagi et ses coéquipiers reçoivent la France. Laissé trop souvent sur le banc par Cruyff dans une Dream Team barcelonaise en déclin, le virtuose roumain n’en demeure pas moins une menace réelle. Mais le Maradona des Carpates sera éclipsé par le duo Zidane - Djorkaeff. Le match référence attendu par tous les supporters arrive, avec pour cerise sur le gâteau l’éclosion du tandem entre le Parisien et le Bordelais, ces deux grands fauves qui ont sorti le bleu de chauffe ...

Ce ne sont pas onze joueurs français mais onze gladiateurs dans l’arène, prêts à mourir pour le sang bleu. Leur combativité, leur panache fait plaisir à voir ... La France oppresse la Roumanie par un pressing constant. Les rares offensives des Roumains, invaincus à domicile depuis cinq ans, sont arrêtées par un Fabien Barthez irréprochable. Gheorghe Hagi, peu inspiré ce jour là à Bucarest, évolue loin de son meilleur niveau.
Idéalement lancé par Zidane, Christian Karembeu ouvre le score à la 28e (1-0), avant que Youri Djorkaff ne double la mise en reprenant un tire de Dugarry mal repoussé par Stelea (2-0). Parti à la limite du hors-jeu, Marius Lacatus réduit l’écart (2-1) en début de seconde période. La Roumanie fait alors pression sur la France, mais s’expose au contre des Bleus, ce dont profite Zinédine Zidane, qui, d’une frappe superbe dans la lucarne de Stelea, parachève à la 75e minute le chef d’oeuvre français (3-1). Bien avant Austerlitz, qui attendre encore, la France a vécu son pont d’Arcole dans la capitale roumaine.

La Roumanie, vaincue à domicile dans son fief de Bucarest, sera accompagnée par la France en Angleterre, les Bleus remportant leur ultime match contre Israël, à Caen (2-0).

Après seize stations, le premier chemin de croix d’Aimé Jacquet a pris fin. Provisoirement. Car en 1998, avant la Coupe du Monde, Jacquet portera à nouveau son rocher, tel Sisyphe, étant victime d’une terrible campagne de dénigrement orchestrée par les médias, dont le quotidien L’Equipe sera la figure de proue, et dont même les Guignols de l’Info se feront l’écho.

Fin 1995, le phénix français renaît de ses cendres, reste désormais à ajouter aux victoires retrouvées un football champagne digne de la génération Platini, digne de ce France - Brésil de Guadalajara en 1986. Ce n’est pas le credo de Jacquet, qui basera ses triomphes futurs sur une base défensive inoxydable et invincible. Roche, Di Meco et Angloma seront remplacés à terme par Blanc, Lizarazu et Thuram qui formeront avec Desailly une défense d’exception, qui restera invaincue en match officiel.

Le duo Zidane - Djorkaeff sera le ciment d’un secteur offensif en renouveau. David Ginola a beau briller de mille feux à Newcastle, Eric Cantona multiplier les exploits avec Manchester United, offrir le doublé aux Red Devils et faire son apparition au musée de cire londonien de Madame Tusseaud’s, Jacquet reste inflexible ... Très critiqué, le sélectionneur ne cède pas ... Cantona est persona non grata pour deux raisons. Jacquet ne veut pas contrarier l’éclosion de son joyau Zidane, et le Mancunien n’est pas en odeur de sainteté auprès des leaders que sont incontestablement devenus Deschamps et Desailly. Le Milanais avait osé critiquer son capitaine Eric Cantona dans une interview, et avait reçu un appel menaçant de son frère cadet Joël ... Pas de quoi impressionner un joueur accueilli à la table des seigneurs par Franco Baresi, Paolo Maldini et Costacurtar du côté de Milanello.

Le ciment indéfectible de l’amitié des anciens Nantais datait d’un triste jour de novembre 1984, quand le destin avait fauché Seth Adonkor Desailly, demi-frère de Marcel. Coéquipiers en Bleus, ils sont chacun devenus des piliers en Italie.

Dans le Piémont pour Deschamps, travailleur de l’ombre à la Juventus. En Lombardie pour Desailly, qui forme un milieu de terrain solide avec Boban devant la défense milanaise menée par le capitaine Baresi. Ayant pris du galon et de l’expérience, Deschamps et Desailly prennent le pouvoir du vestiaire, au sein duquel Cantona est désormais indésirable. Deux crocodiles dans un marigot c’est un de trop, et Jacquet ne rappellera jamais un flamboyant Eric Cantona, leader qui aurait marché sur les pieds de Zidane (voire Djorkaeff) sur le terrain, et sur ceux de Deschamps dans le vestiaire tricolore. A l’été 1995, Alex Ferguson fait le choix inverse d’Aimé Jacquet, gardant sa confiance à Eric Cantona alors qu’on avait vivement suggéré le nom de Zinédine Zidane au génial entraîneur de Manchester United.

Malgré les pétitions, malgré son statut d’idole à Old Trafford, Eric Cantona ne reviendra donc jamais en Bleu. La forte personnalité du joueur mancunien aurait été source de problème pour l’introverti Zidane, clé de voûte du système offensif de Jacquet.
Quant à Jean-Pierre Papin, miné par les blessures, il a touché le fond dans un Bayern Munich qualifié de FC Hollywood par Franz Beckenbauer. Giovanni Trapattoni remplacé par Otto Rehhagel, luttes intestines entre Jürgen Klinsmann et Lothar Matthaus, l’ancien buteur de l’OM est loin de son âge d’or avec Chris Waddle sous le maillot phocéen, et même des trop rares bonheurs vécus au Milan AC sous l’ère Fabio Capello, synonyme d’une féroce concurrence entre étrangers avec Van Basten, Gullit, Rijkaard, Savicevic, Boban puis Raducioiu, Desailly ou Brian Laudrup. Pour JPP, l’équipe de France se conjugue désormais au passé, et Papin a pris l’irréversible toboggan du déclin ...

L’équipe de France, elle, malgré l’absence de Cantona, Ginola et Papin, conjugue désormais au futur, qu’elle peut désormais regarder sans honte après son exploit du 11 octobre 1995 à Bucarest.

Le futur proche, c’est l’Euro 96, où Jacquet, malgré la demi-finale atteinte par la France, est encore l’objet de vives critiques. Son style trop défensif, mais surtout son entêtement à vouloir faire jouer Zinédine Zidane. Le stratège des Girondins de Bordeaux, victime d’un accident de voiture avant le début de la compétition, n’est pas au zénith de sa forme. Zidane sort d’une saison éreintante avec le club bordelais (6 matches de Coupe Intertoto plus 14 matches de Coupe de l’UEFA, via une épopée contre le Bétis Séville, le Milan AC, le Slavia Prague et le Bayern Munich). La polémique enfle après l’élimination française par la République Tchèque, en demi-finale de l’Euro. Jacquet aurait-il du faire confiance à Corentin Martins, remplaçant direct de Zidane, meneur de jeu étincelant d’une AJ Auxerre championne de France 1996 ?

C’est faire la fine bouche. Certes le virtuose Zidane n’a pas montré son visage de nouveau Michel Platini à l’Euro anglais. Mais le Bordelais est sorti d’une saison éreintante avec les Girondins, sans parler d‘un accident de voiture juste avant le Championnat d’Europe. Difficile d’être génial dans ces conditions quand on s’appelle Zidane, surtout qu’il s’agissait de sa première grande compétition internationale. Jacquet lui avait donné les clefs du jeu français, et tout le monde attendait l’exploit de la part du futur joueur de la Juventus. Mais les prouesses réalisés par Zidane face au Bétis Séville ou au Milan AC ne se sont pas reproduites outre-Manche. Gérard Ejnès fait partie de ceux qui reprochent à Jacquet de ne pas avoir utilisé son joker auxerrois, Corentin Martins, en remplacement de Zidane face aux Tchèques, alors que le fantôme de Cantona planait dans Old Trafford. Sans faire injure au meneur de jeu bourguignon, la suite de la carrière de Zidane prouvera quelle était l’envergure du virtuose d’origine kabyle, et donc que distribuer des caviars à Djorkaeff n’aurait pas été chose aisée contre les Tchèques.

De plus, à Cannes puis à Bordeaux, Zidane n’avait jamais maximisé son potentiel physique, ce qui sera le cas en 1996-1997 à la Juventus sous l’égide du terrible préparateur physique Ventrone, aussi terrible que le sergent instructeur de Full Metal Jacket.

Zinédine Zidane était prévenu. Un peu avant de signer en faveur de la Juventus, à l’été 1996, le joueur vedette des Girondins de Bordeaux a pris soin de passer un coup de téléphone à Didier Deschamps, recruté deux ans auparavant par les Bianconeri. Les deux coéquipiers en équipe de France ont longuement discuté et Zizou voulait savoir ce qui l’attendait en débarquant à Turin. DD ne lui a pas menti et lui a parlé avec enthousiasme du prestigieux club turinois, de la Série A italienne, Eldorado d’alors sur le Vieux Continent, et aussi du coach Marcello Lippi, digne héritier de Trapattoni dans le Piémont. Puis le Basque a mentionné un préparateur physique : Giampiero Ventrone.

Quelques semaines plus tard, à la fin de l’été, ZZ avait compris pourquoi les joueurs de la Juventus citaient davantage ce bourreau de la préparation plutôt que leur entraîneur. Deschamps m'avait parlé de ces séances physiques mais je ne pensais pas que cela pouvait être aussi difficile, confesse-t-il alors aux médias italiens. A la fin, je suis souvent sur le point de vomir tellement je suis fatigué.

Finir une séance de Ventrone est déjà une victoire en soi. Le préparateur physique, habitué à pousser les joueurs dans leurs ultimes retranchements, avait pris l’habitude d’installer une cloche de la honte à proximité du terrain, obligeant les joueurs qui abandonnaient en cours d’entraînement à la faire sonner. Et certains l’ont fait, incapables de tenir face aux efforts demandés. Mais pas Zidane ! Il avait signé à la Juventus pour franchir un palier, quitter son cocon bordelais, sortir de sa zone de confort et ne surtout pas se contenter de petites victoires. Avant la révolution Ventrone, Zidane ne pouvait donc tutoyer la perfection avec la même régularité. Il s’attirait les superlatifs de façon intermittente, mais pas encore constante … Même sans son accident de voiture, il est probable que l’impact de Zidane aurait été limité le 26 juin 1996 sur la pelouse du théâtre des rêves, contre la Reprezentace tchèque.

Il en serait bien autrement à la Coupe du Monde 1998 et à l’Euro 2000 mais aussi à la Coupe du Monde 2006, avec un Zidane éblouissant dans le money time : doublé contre le Brésil en finale du Mondial 1998, coup franc décisif contre la Roja espagnole en quart de finale de l’Euro 2000, penalty décisif contre le Portugal en demi-finale de l’Euro 2000 (idem au même stade de la compétition au Mondial 2006 contre le même adversaire), match himalayen de brio contre le Brésil en quart de finale de la Coupe du Monde, panenka réussie contre Gigi Buffon en finale du Mondial 2006 … Bref, un feu d’artifice permanent, une pyrotechnie permise certes par la technique éblouissante du magicien marseillais, mais par une condition physique irréprochable, loin du plafond de verre de l’Euro 96, où le chef d’orchestre n’avait pas su signer une partition sans fausse note, non pas un récital mais un triste requiem ...

Le public et la presse hexagonaux sont d’autant plus malhonnêtes avec Jacquet que la demi-finale à l’Euro 96 est le meilleur résultat de l’équipe de France depuis sa troisième place au Mexique lors de la Coupe du Monde 1986.
Le bilan médiocre des Bleus en compétition officielle entre 1988 et 1994 aurait dû inciter la majorité des critiques à plus de modération, même si la qualité du jeu n’a pas été au rendez-vous lors des matches couperets face aux Pays-Bas et à la République Tchèque :

  • Non qualification pour le Championnat d’Europe 1988 en Allemagne
  • Non qualification pour la Coupe du Monde 1990 en Italie
  • Elimination au premier tour Championnat d’Europe 1992 en Suède
  • Non qualification pour la Coupe du Monde 1994 aux Etats-Unis

    Jugé trop tendre avec Aimé Jacquet dans ses critiques durant l’Euro 96 par Jérôme Bureau, le journaliste Patrick Urbini est remplacé par Vincent Duluc comme leader de la rubrique football en charge de l’équipe de France. L’ancien journaliste du Progrès, qui suivait alors l’Olympique Lyonnais, va devenir une des clés de voûte des féroces critiques anti-Jacquet. Dans ses mémoires, le sélectionneur ne ménage pas Duluc en même temps qu’il rend hommage à Urbini, qui à la différence de sa hiérarchie avait su faire la part des choses : Le journaliste maison en charge de l’équipe de France et avec lequel j’entretenais des rapports fréquents, et j’ajouterais loyaux, se trouva soudain affecté à d’autres tâches, coupable visiblement de ne pas avoir pris une part active aux manœuvres visant à déstabiliser puis éliminer le patron des Bleus. On lui substitua, promotion à la clé, un garçon qu’en d’autres temps et d’autres lieux j’avais connu plutôt avenant et rigoureux dans l’exercice de son métier. Parvenu à ce qu’il estima peut-être le sommet de son Himalaya, emporté par l’ivresse des cimes, à moins qu’il n’ait simplement suivi la pente naturelle de sa docilité, il se mit à son tour à me chercher des poux dans la tête, sous les prétextes les plus anodins.

    Reconduit en juin 1996 comme sélectionneur national jusqu’à la Coupe du Monde 1998, au grand désespoir de Bureau et d’Ejnès, Jacquet va devoir affronter deux ans de matches amicaux, traditionnel marathon du pays organisateur dans lequel il faut puiser confiance sans pour autant affronter de trop grosses équipes. Un équilibre sera trouvé par Jacquet avec des sparring-partners réguliers, et le Tournoi de France de juin 1997, avec trois rivaux de calibre : le Brésil à Lyon, l’Angleterre à Montpellier, l’Italie à Paris.

    Sortis de l’Euro 96 sans perdre un match, les Bleus d’Aimé Jacquet porteront à 30 le record du nombre de matches consécutifs sans défaite d’une équipe de France. C’est le Danemark, en novembre 1996 à Copenhague, qui inflige aux Bleus leur première défaite depuis le traumatisme Kostadinov de novembre 1993. L’Equipe a franchi le Rubicon trop de fois avec Aimé Jacquet, avec trop d’attaques gratuites, mais Raymond Kopa lui-même avait été massacré par la presse en 1963 après un match contre l’Austria Vienne, alors que les journalistes savaient que l’ancien coéquipier de Di Stefano au Real Madrid était en train de perdre son fils Denis, victime d’une grave maladie.

    Une des divergences majeures entre Jérôme Bureau et Aimé Jacquet, au-delà des résultats en dents de scie des Bleus, concerne le jeu. Fan des Brésiliens comme Pelé, Zico ou Falcao, le journaliste ne supporte pas le manque de panache dans le football de l’équipe de France estampillée Jacquet. Ce dernier privilégie l’efficacité sur la base d’une défense qui deviendra la défense de fer (Barthez, Thuram, Desailly, Blanc, Lizarazu), des récupérateurs efficaces (Deschamps, Petit), avec une attaque alimentée par un chef d’orchestre appelé Zidane et un électron libre du nom de Youri Djorkaeff. Pour Jacquet, qui a vu comme tout le monde un Brésil plus européen gagner la World Cup 1994 aux Etats-Unis, le beau jeu est une utopie. Le champagne des années Platini restera au frais jusqu’en 1998. Seule la victoire est jolie, ce sera le leitmotiv de Jacquet et de son leader de vestiaire, Didier Deschamps, au colossal appétit digne d’un Pantagruel, gavé de trophées comme une oie avec son club de la Juventus, hégémonique en Italie et en Europe entre 1995 et 1998.

    Début mai 1998, Jérôme Bureau s’acharne sur Jacquet après la publication de la liste des 28 joueurs, sachant que le sélectionneur avait jusqu’au 2 juin pour communiquer ses 22 noms à la FIFA. Par principe de précaution, Jacquet a préféré garder 6 joueurs pour mobiliser tout le monde et éviter un retour en catastrophe en cas de blessure ou autre imprévu. Avec la célèbre une de L’Equipe « Et on joue à 13 », le quotidien sportif va trop loin, franchissant une sorte de Rubicon …

    Mais dans l’esprit de Jacquet, Bureau et Ejnès sont coupables depuis la saison 1994-1995, celle de la série des 0-0 en éliminatoires de l’Euro 96. Je n’ai jamais frappé sur personne, mais je cognerai un jour sur Gérard Ejnès, déclara un jour Aimé Jacquet au printemps 1998. Le sélectionneur n’en voudra pas au journal cousin France Football, critique sur le jeu mais sans jamais franchir la ligne jaune. Cette ligne jaune au-delà de laquelle Bureau et Ejnès ont décidé de camper en permanence, versant dans l’irrationnel. Comme si le sentiment anti-Jacquet primaire devait tourner au plébiscite.

    Journaliste à la rubrique football de L’Equipe, Marc Van Moere résumera après 1998 le sentiment au sein du journal sportif pendant les années Jacquet : C’est au fond assez simple, l’équipe de France jouait mal, elle nous emmerdait et Jacquet n’était pas charismatique. Et ce sentiment partagé par l’immense majorité de la presse a été traduit de manière exacerbée principalement par Ejnès, avec la bienveillance de Bureau.

    Quelques mois après le Mondial, Gérard Ejnès gardera une partie de ses convictions en citant Rolland Courbis dans L’Equipe, comme pour montrer que la providence avait été du côté des Bleus : La France a gagné la Coupe du Monde. Je dis mission accomplie, point. Elle a eu besoin du but en or pour battre le Paraguay, elle bat l’Italie à pile ou face, l’ange gardien Thuram se réveille contre la Croatie, et on finit contre le fantôme du Brésil et Ronaldo malade.

    Les théories de complot vont fleurir sur une supercherie orchestrée d’en haut, certains évoquant une victoire de la France contre le Brésil en échange d’une remise importante par Dassault sur le prix de quatorze avions de chasse Rafale que le gouvernement de Brasilia n’achètera finalement jamais, même si le porte-avions Foch sera vendu en 2000 par la France pour 12 millions de dollars …

    En 2016, Emmanuel Petit, le footballeur devenu consultant pour France Télévisions et émet des doutes quant à la victoire des Bleus en 1998 : Est-ce que ça n’était pas un petit arrangement ?

    Alors que plusieurs scandales de matchs truqués ébranlent le monde du foot depuis quelques semaines, l’ancien joueur d’Arsenal en vient à se demander si le titre de champion du monde gagné par les Français en 1998 n’a pas été arrangé à l’époque. Cette réflexion-là m’interpelle depuis quelques semaines. Est-ce qu’en 1998, on a vraiment gagné la Coupe du monde ? Est-ce que ça n’était pas un petit arrangement ? Je n’en sais rien, moi..., a-t-il lâché, ajoutant toutefois que les joueurs quant à eux se défonçaient vraiment face aux adversaires. « Mais avec tout ce qui se passe aujourd’hui, j’en suis arrivé à me demander ça…, ajoute-t-il. Des fois, ça me fait flipper… Est-ce que je ne suis pas en train de devenir paranoïaque et en train de me dire : "Était-on des marionnettes pour faire marcher l’économie ? A-t-on vraiment gagné ce Mondial ?" Moi je pense que oui. Nous, les joueurs, avons tout fait pour cela. Après, je ne sais pas s’il y a eu des arrangements.

    Zinédine Zidane, lui, deviendra par le biais de ce titre suprême une idole nationale, symbole du Black-Blanc-Beur, ayant même un mur à son effigie dans sa ville natale de Marseille.

    L’objectif final de Jacquet, son Graal, c’est donc le Mondial 1998, où il lui faudra battre des nations d’envergure comme le Brésil, l’Italie, l’Allemagne, l’Argentine, les Pays-Bas, l’Espagne ou l’Angleterre pour décrocher le titre suprême, la couronne mondiale, la couronne des rois, dans ce Stade de France qui fait écho aux rois d’antan, ceux qui dorment pour l’éternité dans la basilique de Saint-Denis.

    Le 11 juin, la veille du match France / Afrique du Sud au Stade Vélodrome de Marseille, l’acteur Pierre Arditi pousse un coup de gueule en direct sur TF1, qui mise sur cette Coupe du Monde, contrairement à M6, qui se proclamait à l’époque chaîne 0 % foot (le numéro de Capital du dimanche 12 juillet 1998 présenté par Emmanuel Chain fera une audience catastrophique face à la finale France / Brésil plébiscitée par les Français sur TF1 et Canal +). La Une a prévu une émission en lever de rideau du premier match de l’équipe de France.

    Celui qui jouera quelques mois plus tard l’impitoyable procureur Gérard de Villefort dans l’adaptation télévisée du Comte de Monte-Cristo tire à boulets rouges sur la presse française, qui ne cesse de dénigrer le sélectionneur national Aimé Jacquet : Il faut cesser de penser que cette équipe de France est une équipe de ringards dirigée par un ringard. Oui, ça n’est pas un mondain, ça n’est pas un médiatique, mais on s’en fout ! Y en a marre de ce discours ! Y en a marre que l’ensemble des journalistes français considèrent que ce sont eux les entraîneurs. Assez avec ça ! Qu’on lui foute la paix et qu’on le laisse travailler.

    Ainsi Gérard Ejnès, de L’Equipe, en juin 1997 lors du Tournoi de France avec cet éditorial Mourir d’Aimé : Aimé Jacquet, le désenchanteur, conduit cette équipe comme il mènerait une épicerie de quartier ...

    A Marseille, le premier match des Bleus contre l’Afrique du Sud permet à Aimé Jacquet de siffler la fin de l’apartheid qu’il subit depuis trop longtemps. La Coupe du Monde démarre sur les chapeaux de roue pour les Bleus, victoire 3-0, pour une équipe de France qui va pérenniser la victoire jusqu’en finale …
    Et c’est un autre paria médiatique, Christophe Dugarry, qui marque le premier but face aux Bafana Bafana, allant narguer la tribune de presse dans la célébration de son but … Jacquet enfonce le clou en conférence de presse : Je demande au public français de prendre confiance en son équipe, même s’il a été trompé par une certaine presse.

    La France va ensuite imposer sa férule à l’Arabie Saoudite (4-0) - victoire à la Pyrrhus avec l’expulsion de Zidane - puis au Danemark des frères Laudrup (2-1), au Paraguay de Chilavert (1-0), à l’Italie de Cesare et Paolo Maldini (0-0 a.p. 4-3 t.a.b.), à la Croatie de Suker (2-1), au Brésil de Ronaldo et Dunga (3-0), pour une finale en apothéose au Stade de France, nouvel écrin du sport français. Zinédine Zidane, auteur d’un doublé mythique contre la Seleçao, devient une idole nationale en ce soir du 12 juillet.

    L’ancien coach de Bordeaux des années Claude Bez ne pardonnera pas à ses détracteurs Jérôme Bureau et Gérard Ejnès, qui l’ont pourchassé sans vergogne avec un zèle digne de l’Inquisition Espagnole. Jamais, comme le prouvent ses déclarations à chaud du 12, 13 et 14 juillet : Une certaine presse a menti honteusement. Je ne pardonnerai pas, je ne pardonnerai jamais. Je n’ai qu’un mépris pour ces gens là, ce sont des voyous.

    Au journal télévisé de Patrick Poivre d’Arvor, Jacquet enfonce le clou : On a cru pouvoir se payer le petit fraiseur, qualifiant les journalistes de L’Equipe de malhonnêtes et de détenteurs du monopole de l’imbécilité.

    Dans Téléfoot, émission phare de TF1, le sélectionneur porte l’estocade au quotidien sportif français : Je pense que j’ai en face de moi des gens irresponsables qui font du business, qui veulent vendre du papier … J’ai eu un peu honte de cette presse. J’ai affaire à des voyous, des malhonnêtes et des incompétents.

    Critiqué par une large partie de la presse, notamment L'Equipe, avant l'entame de la compétition, Aimé Jacquet a finalement pris la plus belle des revanches. Mais dans ses déclarations de 2018, vingt ans après cet inoubliable sacre à domicile, on sent que le natif de Sail-sous-Couzan (Loire) avait conscience que l'Histoire aurait pu être toute autre en cas d'élimination précoce.

    Invité à commenter le huitième de finale de Lens contre le Paraguay, le sélectionneur livre une anecdote sur ce qu'aurait été la suite en cas d'élimination. Jacquet raconte notamment comment il aurait protégé sa famille des commentaires qui auraient inévitablement suivi. J'avais déjà pensé à plein de choses, à partir, à quitter la France. Ça serait inévitable pour moi et les miens. Je n'anticipe jamais mais là, j'avais pensé, explique-t-il, très ému, avec des trémolos dans la voix.

    De ces mois qui ont précédé le Mondial, l’adjoint Philippe Bergeroo conserve le souvenir d'une atmosphère pesante, presque violente. C'était très compliqué, se remémore-t-il. On n'arrêtait pas de se faire allumer. En premier lieu Aimé. Mais même moi... Je me prenais toujours des réflexions du style 'après le Mondial, vous allez raser des murs', ou 'vous n'aurez plus qu'à aller travailler à l'étranger si on veut bien de vous là-bas'. On est arrivés comme des ballerines à la Coupe du monde. Sur la pointe des pieds. C'était chaud.

    Le responsable presse de l'équipe de France, Philippe Tournon, explique a posteriori l'ivresse de cette victoire de 1998. Te retrouver sur le toit d'un bus devant un million de personnes sur les Champs... Tu te demandes si c'est bien toi qui est là. Entre le 12 juillet sur les coups de 23 heures et le 14, quand on se sépare après la garden-party de l'Elysée, tu ne touches pas terre. Les fax crachent des messages de félicitations de toutes parts, tu es balloté entre l'escorte personnelle du président Chirac, le Lido, la fédé. Tu te demandes ce que tu as fait pour mériter ça. Après, tu réalises. Mais pendant quarante-huit heures, tu ne sais plus qui tu es.

    Outre Jacques Chirac et Lionel Jospin qui vont tirer les marrons du feu dans les sondages d’opinion comme têtes de l’exécutif en cet été 1998, d’autres hommes politiques donnent leur avis sur la victoire des Bleus.

Histoire de rester en phase avec ses déclarations passées, Jean-Marie Le Pen a d'ailleurs tenu à relativiser durant un meeting en Camargue, en qualifiant la Coupe du monde de détail de l'histoire de la guerre que se mènent les peuples sur les terrains de sport, écho à son horrible provocation du 15 septembre 1987 sur les chambres à gaz au micro de RTL. Le président du FN voit en l’idole nationale Zinédine Zidane un enfant de l’Algérie française, félicitant l’équipe nationale et le principal artisan du succès final, Zidane, un enfant de l’Algérie française.

 

Quant à Charles Pasqua, qui voulait terroriser les terroristes en 1986 comme Ministre de l’Intérieur (poste occupé entre 1986 et 1988 puis entre 1993 et 1995), il appela derechef à la régularisation des immigrés clandestins : Regardez l’équipe de France championne du monde. Regardez les jeunes de nos banlieues, ils sont issus de nos anciennes colonies. On ne peut pas oublier la part que les Algériens, Marocains, Tunisiens et Africains ont prise dans la libération de la France. On ne peut pas les traiter comme les Sri-Lankais. Il faut des quotas favorables à ceux qui viennent de l’ancien Empire Français. […] Le Mondial montré aux yeux de tous que l’intégration est réussie à 90 % dans ce pays. Il a aussi renforcé les Français dans le sentiment que la France existe par elle-même. Dans ces moments-là, quand la France est forte, elle peut être généreuse, elle doit faire un geste. De Gaulle l’aurait probablement fait.

 

En mars 1998, plusieurs présidents de région UDF ont fait alliance avec le Front National pour l’emporter : Charles Millon en Rhône-Alpes, Charles Baur en Picardie, Jacques Blanc en Languedoc Roussillon. Le controversé maire socialiste de Montpellier Georges Frêche (rival de Blanc lors de cette élection régionale) baptisera ainsi l’une de ses artères rue de Vichy pour protester contre la victoire de Jacques Blanc dans sa région …

 

Dès 1998, en tout cas, le groupe de rap Manau a anticipé que le football ne résoudra pas tous les maux de la société française, via sa magnifique chanson L’avenir est un long passé dont voici un extrait malheureusement prémonitoire à l’aune des élections présidentielles 2002 et 2017 :

Est-ce que tout recommence, avons-nous perdu la raison

Car j´ai vu le mal qui doucement s´installe, sans aucune morale.

Passer à la télé pour lui est devenu normal.

Comme à chaque fois avec un nouveau nom.

Après le nom d´Hitler, j´ai entendu le nom du front.

[...]

Je vous demande ce que vous en pensez.

Verrai-je un jour le mal à l´Elysée.

La France est-elle en train de s´enliser.

L´avenir est-il un long passé ?

L’ancienne ministre communiste des Sports, Marie-George Buffet, le reconnaîtra a posteriori, ce n’était pas au football de régler les maux de la société : On ne peut pas demander au sport de régler les problèmes de la société. Ça m’énerve quand on demande au sport d’assurer le lien social, la santé, etc … C’est du sport, point.

Mais il était pourtant bien marqué Zidane Président sur l’Arc-de-Triomphe de la place d’Etoile, dans l’euphorie d’un certain 12 juillet 1998 … France 98 n’a donc pas résolu, évidemment, les problèmes sociaux, économiques et sécuritaires de l’Hexagone.

 

Mais les Beatles en leur temps n’avaient pas enrayé le déclin de l’Empire britannique ni amélioré la condition sociale des sujets de sa Majesté …

Cependant, les quatre garçons dans le vent de Liverpool avaient insufflé un gigantesque élan d’optimisme collectif sur la Perfide Albion. Grâce à Zidane, Barthez et tous les autres, ce même vent soufflera dans les voiles de France et de Navarre entre 1998 et 2002, avant le dur retour à la réalité.

Mais l'important n'est pas la chute, c'est l'atterrissage, avait écrit Matthieu Kassovitz en 1995 dans la Haine, film testament sur les banlieues françaises, récompensé du César du meilleur film …

 

Aimé Jacquet, lui, aura eu le mérite de débrider Zidane suspendu face au Danemark et pour le huitième de finale contre le Paraguay, après son expulsion face à l’Arabie Saoudite au premier tour. Le matin du match contre les Saoudiens, Aimé Jacquet avait mis en garde son équipe, lors de la causerie à Clairefontaine. Plus particulièrement Zidane, déjà averti pour un geste d’agacement face à l’Afrique du Sud : Attention, n’allons pas prendre un carton rouge, un carton bêtement comme tu en as pris un, ou comme on en a pris dans différents matchs. Vous nous pénalisez ! Le soir même, Jacquet n’épargne pas son leader : Il faut savoir maîtriser ses impulsions. Quand on commet un geste regrettable, on doit s’attendre à le payer cher.

 

Les piliers du vestiaire – Marcel Desailly, Laurent Blanc, Didier Deschamps – égratignent aussi le leader technique. Eux aussi l’avaient prévenu. En direct sur TF1, le capitaine arrose son coéquipier de la Juve : Zinédine, c’est impardonnable. (…) On sait que c’est un joueur impulsif mais bon, il va nous condamner sur deux ou trois matchs, je pense qu’il va les prendre. Sachant l’importance qu’a Zidane dans notre jeu, c’est un atout important que l’on perd.

 

Le taulier Deschamps parle de « réaction stupide », d’un geste qui va nous pénaliser pour la suite. Dans l’esprit, on n’est pas si loin du fameux crime contre l’équipe prononcé cinq ans plus tôt par le sélectionneur Gérard Houllier contre David Ginola, après l’annulation des billets pour la World Cup 94 (France Bulgarie du 17 novembre 1993). Autre aboyeur du vestiaire français, Laurent Blanc estime que Zidane pourrait mériter plus que deux matchs, compte tenu de son carton jaune au match précédent. Ce sera deux, finalement, et l’espoir d’un retour en quart de finale.

 

De retour contre l’Italie et la Croatie, ZZ Top explose en finale face au Brésil avec un doublé qui rend les paroles de son sélectionneur prémonitoires : Je lui ai dit textuellement : » Zizou, l’équipe de France, ce n’est pas toi. Tu ne représentes pas l’équipe de France. Ne te mets pas ça dans la tête ». Ça a été assez dur quand même. J’ai ajouté. « Mais ce que je sais, c’est que c’est toi qui nous fera gagner ».

 

A posteriori, Aimé Jacquet expliquera pourquoi il a tout misé sur Zinédine Zidane en 1995, au détriment d’Eric Cantona suspendu avec Manchester United après son kung-fu kick contre un hooligan de Crystal Palace : Je n’ai jamais caché qu’il était notre leader technique. On n’avait rien à cacher. En plus, je peux le dire maintenant : j’avais un choix terrible à faire pour l’Euro. Faire revenir Cantona ? Alors Zidane serait mort, parce qu’il n’a pas assez de personnalité pour s’imposer. Alors, j’ai fait le choix de Zidane et misé sur lui. C’est un mec génial.

 

Jamais en tout cas, cette citation d’Ernest Renan, la nation est un rêve d’avenir partagé, n’a été vraie qu’en ce dimanche 12 juillet 1998 au soir. Michel Platini a oublié son rôle de Président du Comité Français d’Organisation pour endosser le maillot bleu de l’équipe de France sous sa veste noire de costume. Outre Jacques Chirac, Lionel Jospin, Marie-George Buffet ou Claude Simonet, la tribune officielle comprend d’autres V.I.P tels que Patrick Bruel, Alain Delon ou encore David Douillet.

 

A 17 heures, quand le bus de l’équipe de France quitte le centre d’entraînement national de la F.F.F. à Clairefontaine (Yvelines), des dizaines de milliers de supporters se dressent sur la route pour saluer les Bleus pendant leur traversée de la forêt de Rambouillet. La ferveur est immense, et ce n’est que le début. Le 13 juillet, sur l’avenue des Champs-Elysées, noirs de monde comme en 1944 pour la Libération de Paris, le bus des champions du monde doit renoncer à mi-chemin, au niveau de l’avenue George-V.

 

Quelle revanche pour Aimé Jacquet, traîné dans la boue par L’Equipe pour sa prétendue incompétence, raillé par Canal + et ses Guignols de l’Info pour son accent forézien … Avant la Coupe du Monde, si on lisait la presse nationale, il ne fallait pas miser un kopeck sur les Bleus. C’est tout l’inverse après le climax du 12 juillet 1998, les parias sont propulsés héros, gravissant l’échelle de la gloire à une vitesse foudroyante, dans un yo-yo émotionnel digne d’un wagon de montagnes russes.

 

Il n'y a pas de lumière sans ombre, écrivait Louis Aragon. Pour avoir su fédérer 22 joueurs dont le troisième gardien Lionel Charbonnier (qui viendra haranguer la foule du Stade de France quand la Croatie de Suker menait 1-0 en demi-finale), Aimé Jacquet est passé de l’ombre à la lumière, en se servant de ses ombres (Boghossian, Charbonnier, Diomède, Dugarry, Guivarc’h, Leboeuf, Pires …) mais aussi de ses lumières (Barthez, Blanc, Desailly, Deschamps, Djorkaeff, Henry, Lizarazu, Thuram, Trezeguet, Zidane …).

Les nouveaux rois de Saint-Denis, dont le sacre sera prononcé le 12 juillet 1998, en prenant violemment la couronne du souverain contraint d’abdiquer, le Brésil, forment le noyau dur d’une équipe de France dont le bleu brille à nouveau avec éclat : Didier Deschamps, Youri Djorkaeff, Zinédine Zidane, Laurent Blanc, Marcel Desailly, Bixente Lizarazu, bientôt rejoints par Fabien Barthez et Lilian Thuram, huit noms pour un merveilleux cocktail de puissance, de technique, de vitesse et d’intelligence, seront les artisans du plus grand exploit du football français ...

Porté en triomphe par ses joueurs sur le bord de la pelouse du Stade de France, Aimé Jacquet tient enfin entre ses mains cette coupe du Monde signée Silvio Gazzaniga, ce trophée qui a justifié tout le stress et les sacrifices personnels consentis depuis sa nomination à la fin de l’automne 1993, après l’iceberg israélo-bulgare. Héros de tout un peuple, Jacquet contemple la foule en liesse, cette euphorie collective sans limites, et peut toiser la tribune de presse, là où se trouvent ceux qui l’avaient cloué au pilori depuis des années …

La veille de la garden-party historique du mardi 14 juillet 1998, soit lors du défilé des Bleus le lundi 13 juillet sur l’avenue des Champs-Elysées, un CRS expliquait ceci : T’avais l’impression que les gens sniffaient du bonheur qu’un type envoyait du ciel par paquets.

Jamais, depuis la Libération de Paris en août 1944, la France n’avait montré une telle unité nationale, une telle ferveur populaire. Le Mondial 1998 est l’apogée d’un cycle vertueux de quatorze ans entre le bicentenaire de la Révolution de 1989, où François Mitterrand avait reçu le G7 à l’Opéra Bastille puis à la Grande Arche de la Défense, et le veto français à la deuxième guerre du Golfe menée par les Américains en Irak, position diplomatique incarnée par Jacques Chirac et Dominique de Villepin à l’ONU en 2003.

Aimé Jacquet, lui, tirera donc sa révérence de sélectionneur après cette magnifique nuit dionysienne, ayant terrassé le Brésil (3-0) dans la ruée vers l’or de cette Coupe du Monde dont les ailes porteront la France jusqu’à d’autres triomphes, à l’Euro 2000 ... Ironie du destin, le jour où le paria Jacquet devient roi, près de la nécropole des rois de France, deux hommes deviennent parias à quelques kilomètres au sud-ouest, à Issy-les-Moulineaux, Gérard Ejnès et Jérôme Bureau. Aimé Jacquet dresse la guillotine devant les micros … Je ne pardonnerai jamais. C’est l’agonie pour les avocats à charges du quotidien L’Equipe.

Leurs arguments d’un Jacquet incapable de construire un groupe, un projet, tombent en charpie devant ce triomphe en Coupe du Monde, qui plonge tout un pays dans l’euphorie. Orphelins de champagne dans le football des Bleus entre 1993 et 1998, les deux journalistes et l’ensemble de la rédaction de L’Equipe ne déboucheront aucune bouteille de champagne, sans doute le seul endroit de France à faire exception en ce soir du 12 juillet 1998.



7 réactions


  • Axel_Borg Axel_Borg 11 octobre 13:23

    L’une des principale différences entre 1998 et 2018, outre le fait que le deuxième titre a été acquis hors du sol français et que la génération 2018 est bien plus jeune que sa devancière, reside dans le fait que le sélectionneur reste en poste après la Coupe du Monde victorieuse.

    Aimé Jacquet, remplacé par Roger Lemerre, avait pris la tête de la DTN là où Didier Deschamps continue jusqu’à l’Euro 2020,avant que peut-être Zinédine Zidane ne prenne en main les destins du coq.

    DD pourra-t-il réaliser le double Coupe du Monde / Euro réussi en 1998-2000 ? Il a tous les atouts pour, si la motivation reste la meme et que le groupe continue de bien vivre ensemble.

    Parfois critique, jamais Deschamps n’a subi ce que Jacquet n’a endure, ou meme Raymond Domenech, meme si c’était souvent justifié dans le cas de l’ancien coach des Espoirs !


  • math math 12 octobre 08:46

    Jacquet ? une sacrée biscotte !


    • Axel_Borg Axel_Borg 12 octobre 16:33

      @math

      Qu’on aime ou pas Aimé Jacquet, il fait partie du top 3 des sélectionneurs de l’équipe de France derrière Michel Hidalgo et Didier Deschamps.

      Tous les 3 ont reconstruit l’équipe nationale après des périodes de jachère avant de gagner un très grand titre international.

      En 1976 alors que Sainté se prend les poteaux carrés de Glasgow contre le grand Bayern de Beckenbauer, Michel Hidalgo récupère des Bleus qui n’ont pas participle au Mondial depuis 1966 et qui globalement n’ont pas brillé depuis la Coupe du Monde 1958 en Suède. En 1982, il atteint le dernier carré avec le mythique France / RFA de Seville. Et en 1984 la France se dépucèle lors de son Euro à domicile.

      En 1993, Jacquet récupère la France en piteux état après le fiasco israélo-bulgare. En 1995 il perd Cantona qui nous refait le coup du sac à merde de 1988 mais version pétage de plombs kung-fu, impose Zidane en leader technique puis Deschamps en capitaine. 1996 le voit atteindre les demies à l’Euro anglais, soit la meilleure perf’ française depuis 1986 au Mexique. mais il continue de s’en prendre plein la face jusqu’en 1998 où il voit son travail recompense, meme si je ne donne pas tort à Courbis quand il caricature le parcours français. Sauf qu’en gagnant Euro 2000 puis Coupe des Confédérations 2001, ce groupe de France 98 aura montré qu’il n’était pas un feu de paille, Roger Lemerre vivant sur l’héritage de son mentor.

      En 2012, Deschamps reprend les Bleus pas vraiment cicatrisés de Knysna, avec une rechute de Nasri en Ukraine contre les journalistes. Dès 2014, l’EdF redevient competitive meme si le coupert était passé près fin 2013 contre l’Ukraine en barrages (0-2, 3-0). Finale d’Euro 2016, et ensuite victoire en Coupe du Monde 2018. Certes le jeu n’est pas sexy malgré le talent disponible mais ne boudons pas notre plaisir, ne la jouons pas Socrates après le 4e titre brésilien en 1994. Le jogo bonito français vu à l’Euro 84, au Mondial 86 ou à l’Euro 2000 n’existe plus.

      Alors, Jacquet pas parfait, mais à part Platini et Deschamps, depuis 30 ans on a eu que des sélectionneurs autistes (Lemerre, Santini), sectaires (Domenech) ou double-face (Blanc et l’affaire des quotas), avec le désastre de Knysna en 2010 pour couronner le tout.


  • FabriceBaro 22 octobre 20:11

    Excellent article, que de souvenirs sur cette décennie 90 si particulière pour le foot français. 


    On voit que les coups de sang irrationnels étaient dans l’ADN de Zidane, en 2006 il avait dû oublier les avertissements de Deschamps et Jacquet en 1998 que tu cites...

    • Axel_Borg Axel_Borg 23 octobre 16:52

      Salut Fabrice,

      Zidane avait en effet ce talon d’Achille, mais bon face à un renard comme Materazzi capable de la panenka des provocations, notre genie national s’est fait piéger.

      Comment lui en vouloir ? Finale de Coupe du Monde, dernier match de sa carriere, prolongation, pression des TAB et un rival qui le provoque de façon aussi vicieuse ...

      On ne saura jamais si la France aurait gagné le Mondial soit avec un 2e but soit aux penos, mais quel coup de tonnerre en tout cas !


    • FabriceBaro 23 octobre 19:20

      Salut Axel, comme beaucoup de monde je me suis posé la question, mais un deuxième but français aurait été peu probable, et les penaltys sont assez aléatoires. Donc au final je ne pense pas que le résultat aurait été différent. 


    • Axel_Borg Axel_Borg 24 octobre 09:16

      @Fabrice,

      Oui mais aux TAB il y aurait eu Zidane dans les tireurs français. Sachant qu’il avait piégé Buffon sur une panenka en début de match, il aurait pu marquer sur un tir conventionnel contre le gardien italien.

      A la place de Trezeguet ? On ne le saura jamais ... Mais perso j’y crois car la dynamique était du côté français, meme si les Azzurri n’espéraient qu’une chose, les penos en effet, car ils n’avaient plus de jus pour en marquer un deuxième aux Bleus.


Réagir