lundi 28 septembre - par Michel J. Cuny

1938-1939 et le triomphe de cette « thèse » engendrée par la peur imbécile du communisme : « Plutôt Hitler que le Front populaire ! » (120)

Il paraît que Charles de Gaulle, devenu colonel deux mois plus tôt, aura été « emballé » par l’intervention de Paul Reynaud devant la Chambre des députés le 26 février 1938. Dès le lendemain, il lui écrit :
« Vous avez, hier, révélé à lui-même l’éternel instinct national. Désormais, il vous appuiera de toute sa puissance, mais il exigera de vous ce qu’il en attend, à savoir le salut public. Le pouvoir qui, forcément va vous échoir à bref délai, vous aurez donc à l’exercer dangereusement. La France n’appellera pas, en effet, Paul Reynaud, pour tenir une fonction, faire une transition, attendre et voir, mais bien pour de fortes et grandes actions. » (Charles de Gaulle, op. cit., page 466.)

 Arrêtons-nous ici un tout petit instant… Dans quel cadre général s’agira-t-il d’inscrire ces « fortes et grandes actions » ? C’est qu’il ne faudrait surtout pas perdre de vue ce qu’il y avait eu de particulièrement ambigu dans les propos tenus, la veille, par Paul Reynaud, devant la représentation nationale…
« Dans l’hypothèse, que je viens d’énoncer, de cette immense Europe germanique notre voisine immédiate, la France est-elle défendable ? N’oublions pas que l’on a préalablement, pour mieux isoler la France, dénoncé le pacte franco-soviétique, si je comprends bien la thèse. » (page 648)

Autrement dit : il y aura une « immense Europe germanique » sitôt que sera effectivement « dénoncé le pacte franco-soviétique »… à moins que Paul Reynaud n’ait pas bien compris « la thèse ». Quelle thèse ? s’inquiétera-t-on.

Laissons cela pour un instant, et revenons à cette autre formule à laquelle l’auteur de Vers l’armée de métier n’a pu manquer d’être extrêmement sensible : « La France est-elle défendable ? C’est là un problème technique que j’ai posé à des techniciens.  »

Il y répond aussitôt en toute innocence, puisqu’il n’en doute pas une seule seconde : le technicien, c’est lui…
« Dans le futur gouvernement que vous aurez à diriger, soit en titre, soit au moins en fait, il est donc absolument nécessaire que vous vous ménagiez les moyens d’agir directement sur le compartiment "défense nationale". Le cas échéant, je serais en mesure de vous présenter quelques suggestions sur l’organisation (attributions) à décréter en conséquence. » (Idem, page 467)

Fonçant tout droit dans la direction d’un futur décidément exaltant, De Gaulle revient à la charge le 17 mars 1938 avec un programme déjà très défini :
« Je vous envoie ci-joint :
1° Une note et un projet de texte de décret relatif à l’organisation d’un ministère de la Défense nationale.
2° Une note sur l’orientation qu’il conviendrait de donner à notre effort d’armement. » (Idem, page 467)

Mais la promotion de Paul Reynaud à la direction du gouvernement n’est pas encore à l’ordre du jour. C’est ce que ne peut que constater le colonel de Gaulle dans le courrier qu’il lui adresse le jour même de sa nomination à la Justice, le 10 avril 1938 :

« Je viens d’avoir connaissance de la liste des nouveaux (?) ministres. Voici donc Paul Reynaud rentré dans le gouvernement. Je souhaite qu’il y demeure, et voudrais le voir prendre aussitôt que possible la présidence du Conseil. En tout cas, la combinaison actuelle ne peut rien donner de grand et de vigoureux. Les circonstances sont telles qu’il faut des hommes d’élite et de formidables remèdes. » (Idem, page 468)

Tout simplement parce qu’il y aurait alors quelques basses œuvres à réaliser. Voyons cela de plus près…

Ce poste de ministre de la Justice, Paul Reynaud devait l’occuper jusqu’au 1er novembre suivant… ce qui le rendrait solidaire du gouvernement Daladier qui allait signer les… accords de Munich les 28 et 29 septembre 1938…

Or, absente – tout autant que la Tchécoslovaquie – dans ces tractations-là, l’U.R.S.S. est désormais rejetée dans ses steppes… laissant place à ce qui était attendu de la mise en œuvre de la « thèse » : l’émergence de « cette immense Europe germanique notre voisine immédiate » qui a désormais en mains de quoi mener son propre jeu… tandis que Paul Reynaud devenait ministre des Finances le 1er novembre 1938 pour le rester jusqu’au 20 mars 1940…

Pour mieux comprendre la ligne politique dont il va se trouver, cette fois encore, solidaire, arrêtons-nous au discours prononcé le 13 janvier 1939 à la tribune de la Chambre des députés par l’un de ses confrères de l’Alliance démocratique… tandis que l’Allemagne se prépare à entrer dans la voie guerrière qui lui est désormais ouverte… en Europe, et vers l’Est tout aussi bien… Il s’agit de Jean Montigny… Serait-il venu énoncer la suite de la thèse ?...
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k64964264/f2.image.zoom

« Messieurs, une déclaration sera vraisemblablement faite souvent au cours de la discussion. » (page 26)
« Cette déclaration, la voici ;
À la fin de l’année 1938 qui fut si souvent lourde d’angoisse et pénible, un événement heureux est survenu. Tous les Français, fermement et calmement, ont signifié qu’ils se battraient, s’il le fallait, jusqu’au bout, pour défendre contre toute agression leur empire, c’est-à-dire non seulement le territoire métropolitain, mais toutes les terres où le drapeau français a acquis le droit de flotter. » (page 26)
« À la base de cette résolution, il y a d’abord la conviction, acquise par notre peuple, que la France ne peut plus rester un grand pays et une nation libre qu’en s’appuyant sur les ressources et les forces de son empire colonial. » (page 26)
« L’échec de la grève générale et le rétablissement de l’ordre, la stabilité gouvernementale, le redressement financier, l’unanimité nationale pour la défense de l’empire, voilà des actes qui pèsent plus que les paroles dans les balances où se joue le destin : à Rome, à Berlin et à Londres. » (pages 26-27)
« […] toutes ces obligations, notamment celles envers la Pologne et l’U.R.S.S., ayant été posées dans le cadre de l’article 16 [du pacte de la Société des nations : sécurité collective], sont caduques ou, en tout cas, frappées de relativité. Dans les deux cas, la France reprend, au point de vue juridique et moral, cette liberté d’action – et d’après laquelle, je le répète, la France n’a pas à dire d’avance quel usage elle en fera. » (page 29)

 Laisser faire l’Allemagne en Europe, tout en lui demandant de mettre des gants lorsqu’il s’agira de traiter avec cette France, dont il lui faudra impérativement garantir l’Empire colonial… On croirait lire les bonnes pages de Vers l’armée de métier (1934)… 

Pour sa part, Henri de Kérillis, fervent opposant à Munich, ne paraît pas s’y tromper…


« D’après moi, trois conceptions de la politique étrangère, et trois seulement, s’affrontent. Selon la première, nous devons nous barricader derrière notre ligne Maginot, nous replier sur notre empire, le défendre jusqu’à la dernière extrémité, tout cela en nous désintéressant de ce qui se passe hors de chez nous, en abandonnant l’Europe à l’expansion allemande et à son sort. J’ai l’impression que c’est la solution adoptée par mon honorable collègue M. Montigny. »

Lors de la séance du 26 janvier 1939 à la Chambre des députés, le communiste Fernand Grenier revient sur l’historique de cet enfermement progressif de la France et de la politique étrangère délibérée qui y a conduit…
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k6496431f/f1.image.zoom#

« M. Laval, aux applaudissements de la droite, a saboté les sanctions, lors de la guerre d’Éthiopie. Résultat : invasion italo-allemande en Espagne. » (page 214)
« Munich a sacrifié un allié de vingt ans qui pouvait contenir sur ses frontières trente-cinq divisions allemandes et dont l’aviation tenait dans son rayon d’action Berlin, Dresde et l’Allemagne du Sud. Résultat : recrudescence de l’intervention italienne en Espagne. » (page 214)
« On nous rendra cette justice que nous n’avons pas cessé de montrer au peuple de France comment se déroule, étape par étape, l’encerclement de notre pays, tandis que des forces puissantes travaillent, du dehors, comme du dedans, à isoler la France. » (page 215)
« Ce sont les mêmes journaux et les mêmes hommes politiques, qui ont réclamé le champ libre pour M. Mussolini en Éthiopie, qui ont préconisé l’abandon de la Tchécoslovaquie, qui souhaitent la victoire de Franco, qui ne veulent pas qu’on aide des républicains espagnols, ce sont les mêmes, dis-je, qui réclament la dénonciation du pacte franco-soviétique. Ils agissent exactement comme s’ils étaient, en France, le prolongement de l’axe. » (page 215)

C’est que, nonobstant les accords de Munich, le pacte franco-soviétique conserve toute sa valeur, tandis que l’évolution de la situation en Europe réclame qu’il lui soit ajouté les termes d’une alliance militaire visant les agissements de l’Allemagne nazie… Fernand Grenier développe son propos :
« Devons-nous négliger l’appui d’un pays immense, grand comme quarante fois la France, peuplé de 170 millions d’hommes, réservoir considérable de matières premières, renfermant, en particulier, 40 p. 100 des réserves mondiales de pétrole ? Devons-nous mépriser le potentiel industriel d’un État qui occupait, pour sa production, il y a dix ans, la dixième place en Europe et qui a conquis aujourd’hui la première ? Allons-nous nous désintéresser du concours éventuel d’une armée pouvant mobiliser jusqu’à 36 millions d’hommes et disposant d’une aviation puissante ? » (page 217)

Mais, bien sûr… puisque c’est très exactement le sens de la… « thèse  », dont la plus parfaite des traductions est : « Plutôt Hitler que le Front populaire ! »

Pour en savoir plus sur le présent travail, veuillez suivre ce lien...
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/

Michel J. et Christine CUNY



8 réactions


  • sylvain sylvain 28 septembre 15:37

    Le titre parle de communisme, l’affiche de bolchevisme.

    C’est une confusion courante. Pourtant cette affiche est totalement hors de propos, peu de regimes de pouvoir ont mis au travail la population comme les bolcheviks, notamment sous staline et pareil pour le developpement scientifique/technologique. Les bolchevik ont construits une modernite en 30 ans, la ou il a fallu 150 ans en france .

    Pour le capital c’est plus ambigu, mais a peine. 

    Par contre si tu mets au pouvoir des cocos, les vrais, ceux qui ont la maladie infantile du socialisme, la c’est pas sur qu’on bosse a mort


    • Armelle Armelle 29 septembre 12:07

      @sylvain
      « peu de regimes de pouvoir ont mis au travail la population comme les bolcheviks »

      Oui mais à quel prix !!! ; collectivisation forcée des campagnes, famine de 1932-1933 qui a fait plusieurs millions de morts, notamment en Ukraine, travail forcé de millions de détenus dans le Goulag, et Grande Terreur de 1937-1938 avec des centaines de milliers d’exécutions. 
      Votre comparaison avec la France et un peu trompeuse cela dit ; car d’abord, la Russie ne partait pas de zéro : sous le dernier tsar, elle connaissait déjà l’une des croissances industrielles les plus rapides du monde, avec chemins de fer, mines et usines en plein essor. Certains économistes estiment même qu’en prolongeant cette trajectoire, elle aurait pu atteindre un niveau comparable sans le coût humain du stalinisme ; d’autres jugent au contraire que la méthode soviétique a réellement accéléré les choses. Le débat reste ouvert.

      Ensuite, un pays qui s’industrialise en retard va toujours plus vite que les pionniers, parce qu’il copie des techniques déjà inventées. L’URSS a d’ailleurs fait appel à des ingénieurs et à des entreprises américaines pour bâtir ses usines. La France, comme l’Angleterre, a dû tout inventer en marchant. Le Japon, puis la Corée du Sud, ont eux aussi rattrapé l’Occident en quelques décennies, sans passer par un régime de ce type.


    • Armelle Armelle 29 septembre 12:16

      @sylvain
      Et pour en revenir à l’affiche, il faut l’entendre comme une image d’ambiance plutôt qu’un document qui illustrerait l’article je pense. D’autant qu’il est quand même permis de confondre Communisme et Bolchevisme en ceci qu’après la victoire de 1917, Moscou crée l’Internationale communiste et impose le modèle bolchevique aux partis qui veulent y adhérer. C’est exactement ce qui se passe en France au congrès de Tours en 1920 : la majorité des socialistes accepte les conditions de Lénine et fonde ce qui deviendra le Parti communiste français. À partir de là, et pendant des décennies, « communiste » désigne en pratique un parti organisé sur le modèle bolchevique et aligné sur l’URSS. D’où l’usage presque interchangeable des deux termes dans l’entre-deux-guerres.


    • sylvain sylvain 29 septembre 19:06

      @Armelle
      Oui, le probleme est que le communisme a la base est une aspiration a re humaniser le systeme d’exploitation capitaliste, a le rendre moins ignoble. 

      Alors quand les bolcheviks font encore pire, difficile d’appeller ca du communisme meme si eux meme revendiquent le « titre »


  • Mustik E-Z 2027 29 septembre 09:35

    je te dédicace cette chanson, d’un disparu qui a eu beaucoup de fans...

    https://www.dailymotion.com/video/x7u9ean


  • Louis 4 octobre 12:13
    bonne lecture1939 : l’alliance de la dernière chance

    Une réinterprétation des origines de la Seconde Guerre mondiale

    Michael J. Carley

    Éditeur : Presses de l’Université de Montréal

    https://books.openedition.org/pum/17689?lang=fr#anchor-resume

    Au moment où l’Allemagne nazie prépare la guerre, les négociations entre la France, la Grande-Bretagne et l’URSS constituent la dernière chance de stopper l’agression hitlérienne. Pourtant, les gouvernements français et britannique se traînent les pieds. Finalement, les pourparlers entre les trois pays échouent et en août 1939, l’URSS signe un pacte de non-agression avec l’Allemagne.

    Le récit poignant que fait Michael Carley de ces négociations souvent secrètes n’est pas une belle histoire. La narration fascinante d’un jeu diplomatique très complexe, mettant en scène des personnalités souvent troublantes, repose sur des recherches de longue haleine menées par l’auteur dans les archives françaises, britanniques et soviétiques, accessibles au public depuis peu.

    En faisant de 1939 un moment fort de la guerre froide déjà amorcée après la Révolution bolchevique de 1917 et en montrant comment l’anticommunisme fut la cause majeure de l’échec de l’alliance contre Hitler, Michael Carley remet en cause les interprétations généralement admises sur les origines de la Seconde Guerre mondiale.


    • Eric F Eric F 4 octobre 19:47

      @Louis
      Ça, c’est le récit pro-soviétique, certes les négociations soviéto-occidentales piétinaient du fait de réticences, mais en fait il y avait eu des pourparlers secrets germano-soviétiques depuis des mois, la « carotte » étant le partage de la Pologne que l’URSS ne comptait pas défendre mais récupérer sa part. Et un accord non seulement de non-agression, mais de collaboration a été mis en place -même si l’un comme l’autre savaient qu’il ne serait pas pérenne. Mais ça a été pour la Pologne le coup de grâce, et pour nous un coup de poignard dans le dos. 
      (ceci dit on n’avait pas les capacités de donner des garanties aux petits pays de l’Est, l’Allemagne était deux fois plus peuplée que nous et 3,5 fois plus puissante en industrie lourde). 


    • Louis 6 octobre 21:35

      @Eric F
      lisez le bouquin (il est en ligne en entier ) il est question de la correspondance de Chamberlain à sa sœur dans laquelle il se vantait de faire échouer les pourparlers avec les soviétiques et de chercher un accord avec les nazi contre l’Urss. C’est sourcé et édité par des presses universitaires des gens sérieux .vous me direz peut être que les soviétiques ont falsifié la correspondance de Chamberlain cotée dans les archives britanniques .


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