mercredi 1er avril 2015 - par Michel J. Cuny

1958 : L’impérialisme militaire français à la croisée des chemins

En présence du flottement qui accueille la proposition d’insérer, dans la Constitution de 1958, une formule destinée à bloquer le vote communiste, Edmond Barrachin n’a plus le moral. Il l’avoue à ses camarades du Comité consultatif constitutionnel en ce mémorable 1er août 1958...

« Monsieur le président, je suis déçu, car je croyais qu’avec l’avènement de cette Ve République, nous entendrions le signal non seulement du renforcement de l’autorité de l’État mais aussi de la défense de cette République contre toutes les menées subversives. » (Volume II, page 129)

Le suffrage universel populaire, c’est bien beau… mais à condition de rogner un peu les ailes au bon peuple. Cré nom ! Et notre Edmond de remettre immédiatement l’ouvrage sur le métier :

« Pour ceux qui étaient là ce matin, je m’excuse de répéter mes arguments qui n’ont pas changé dans mon esprit : l’une des raisons majeures de la faiblesse de notre démocratie populaire, chacun le sait, c’est la participation massive d’une représentation communiste au Parlement d’une part ; d’autre part, il faut bien le dire, dans tous les organismes de l’État républicain, les communistes sévissent à leur aise. » (page 129)

Avec 26,5 % des voix aux élections législatives de 1951, et encore 25,7 % à celles de 1958, le parti communiste est, alors et de très loin, le premier parti de France. Il est choisi par un Français ou une Française sur quatre… Fait, pour une part essentielle, de militantes et de militants, comment imaginer qu’il ne soit pas un peu partout présent et actif, et plus particulièrement dans les organismes d’État ?

Justement, après Robert Bruyneel, que nous entendrons plus tard, voici le professeur à Sciences-Po, Jacques Chardonnet, qui vient à la rescousse du pauvre Barrachin :

« Si j’ai été amené à participer à cet amendement, c’est parce que je suis épouvanté - je suis universitaire - de la colonisation communiste dans l’Université et non pas seulement dans l’enseignement primaire et secondaire mais peut-être et surtout dans l’enseignement supérieur dont je fais partie. Cette colonisation est un véritable prototype de ce que le parti communiste a fait dans les démocraties populaires de l’Europe centrale en 1945 et 1948. Je connais les méthodes, ce sont exactement les mêmes qui sont appliquées. Je crois que des mesures d’autodéfense sont nécessaires. » (page 130)

Effectivement, mieux vaut prévenir que guérir… Or, il y a plus grave. En sa qualité d’universitaire spécialiste des sciences politiques, Jacques Chardonnet scrute les lointains… Il voit s’avancer le redoutable préambule de la Constitution de 1946, et il anticipe une éventuelle collision rien moins que désastreuse :

« Si, par ailleurs, un amendement de cet ordre, de cet esprit, n’était pas adopté, je crois qu’on pourrait tirer parti du préambule de la Constitution [qui renvoie à celui de la Constitution de 1946], et notamment du respect des libertés auxquelles il est fait allusion, pour interdire ensuite, comme non constitutionnelles, des lois d’autodéfense contre le parti communiste. » (page 130)

Il faut donc hisser le système d’autodéfense contre le parti communiste jusque dans le corps même de la Constitution de 1958 pour que le Préambule de celle de 1946 ne puisse plus y toucher…

Retournons-nous maintenant vers Robert Bruyneel qui tremble à son tour pour l’amendement anticommuniste :

« Je viens d’entendre dire que, si on l’adoptait, on ferait perdre au référendum [de ratification par le suffrage universel] 500.000 voix. »

C’est effectivement Paul Coste-Floret qui a mis en garde les membres du Comité consultatif constitutionnel contre le danger de voir un électeur ou une électrice communiste sur dix comprendre le sens réel de la limite constitutionnelle qui menaçait l’existence même d’un vrai parti communiste…

500.000 voix ! s’exclame Robert Bruyneel :

« Lesquelles ? Ceux qui ont déjà dit "non" au référendum, avant de connaître même ce que contenait notre avant-projet. Oui, vous allez faire perdre 500.000 voix et peut-être plus, mais les voix de ceux qui sont en Algérie, les voix de ceux qui se souviennent de la trahison communiste qui nous a fait perdre l’Indochine, les voix de ceux qui se battent actuellement en Algérie contre la trahison communiste, pour nous maintenir cette province française ? » (page 129)

On le voit : ici les peuples indochinois et algérien ne comptent pour rien dans la libération de leurs pays… Tout est de la faute du parti communiste. En bonne logique, il faut donc l’étouffer dès la Constitution, ne serait-ce que pour ne pas dresser contre soi l’armée française dont il paraît qu’elle va recevoir son vrai chef en la personne de Charles de Gaulle. Et Robert Bruyneel de mettre tout le monde en garde :

« Songez à l’armée française, qui se bat et qui n’admettrait pas, qui ne peut pas comprendre qu’on ne prenne pas des mesures nécessaires contre le parti communiste, les mesures qu’on a prises partout : il existe même dans la Constitution du Panama, à l’article 100, une mesure contre le parti communiste. » (page 130)

On le voit : la France de ce temps-là était déchirée au plus profond d’elle-même. C’est sur ce déchirement opéré à l’occasion d’une sorte de lutte à mort qu’a été bâtie et que repose toujours la Constitution de 1958 dont certaines caractéristiques ont été plus récemment accentuées dans le sens de la violence d’un exécutif de plus en plus livré à lui-même, tandis que le peuple n’est plus guère qu’une foule politiquement aux abois, et économiquement dans un marasme que surplombent ces quelques joyaux internationalisés que constituent les entreprises du CAC 40 et leurs multiples dépendances, tandis que la finance internationale, appuyée sur les armées occidentales, veille au grain, frappant soudainement ici ou là, par les menaces, par les embargos ou par la guerre.

Une guerre que la France offre sur un plateau, et par la grâce de la Constitution de 1958, à ses présidents de la république qui s’y font d’ailleurs très bien, et de plus en plus rapidement.

Le 1er août 1958, l’amendement tendant à permettre l’interdiction du parti communiste sur le fondement de la Constitution en cours d’élaboration était déclaré "pris en considération" à une majorité de 12 voix contre 11 par le Comité consultatif constitutionnel. Mais la messe n’était pas encore dite…



5 réactions


  • Séraphin Lampion P-Troll 1er avril 2015 15:05

    Alors qu’en 1920, le PCF avait adhéré à la IIIe Internationale, dont la huitième enjoignait aux partis communistes de soutenir « non en paroles mais en actes » tout mouvement d’émancipation dans les colonies, d’exiger « l’expulsion des impérialistes » et d’entretenir « une agitation continue dans l’armée contre l’oppression des peuples coloniaux », sa position n’était plus la même à la libération : parti de gouvernement associé aux fastes et aux décisions du pouvoir, le PCF entend donner l’image d’une organisation responsable, soucieuse de l’intérêt national et de la grandeur de la France. Il plaide pour la cohésion de l’Union française et pour la pérennité du lien établi entre la République et ses possessions d’outre-mer.

    Puis, lors de la réunion secrète des partis communistes européens tenue à Szklarska-Poreba, en Pologne, en 1947, le PCF se voit enjoint d’adopter une attitude d’opposition radicale à la politique coloniale du gouvernement français.

    En 1958, sa campagne pour le « non » au référendum s’accompagnait d’une exigence d’indépendance immédiate pour les colonies. En Afrique, où il avait perdu son influence, le PCF s’en tint à l’accusation de «  néocolonialisme » pour définir les relations entre la France et ses anciennes possessions.

    Pendant la guerre d’Algérie, après avoir soutenu un temps les manifestations de rappelés ou d’appelés, le Parti déconseille formellement les formes individuelles de lutte contre la guerre insoumission, désertion ou d’aide active au FLN. Hostile à toute initiative qui ne viendrait pas de ses rangs, à toute manifestation dont l’appareil ne contrôlerait pas l’ordonnancement ou les slogans, le PCF prend le risque de se couper de ses éléments les plus jeunes et des étudiants, qui n’apprécient pas une telle caporalisation. La poussée gauchiste de 1968 est en germe dans cette incapacité du Parti à se départir, tout au long du conflit algérien, d’une certaine équivoque et d’un excès de prudence. Sans doute ses virages stratégiques et ses reculs tactiques, l’opportunisme choquant de certaines de ses positions sont-ils dûs à des réactions aux manœuvres parisiennes pour l’évincer de la scène politique comme l’article le montre, mais ces louvoiements incompréhensibles pour sa baseont fini par lui coûter sa propre existence.


    • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 1er avril 2015 16:16

      @P-Troll
      Je suis très content de voir que mon article est l’occasion de ce travail magistral sur l’histoire du parti communiste.
      Il faut considérer également que la France, du fait de sa propre histoire et de son organisation économique, politique, sociale, était très éloignée - et spécialement à la fin de la première guerre mondiale - de pouvoir poser la question de la révolution prolétarienne.
      Il en va de même aujourd’hui.
      Sans qu’il soit pour autant exclu qu’à terme, il faille y regarder de plus près.


  • lsga lsga 1er avril 2015 15:35

    Le rôle du PCF stalinien a été bien plus ambigue que dit dans cet article sur toutes les questions coloniales. 

     
    Mais en effet, le FN connaît le même sort que le PCF : tant mieux. 

  • Dwaabala Dwaabala 2 avril 2015 09:38

    Bonjour, Michel J. Cuny
    Faut-il rappeler que P. Mendès-France, président du conseil en 1954-1955 entendait gouverner sans tenir compte des votes communistes à l’Assemblée ? Ce qui ne ternit en rien son action pour la décolonisation.



    • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 2 avril 2015 12:05

      @Dwaabala

      Oui, c’est un épisode extrêmement important et significatif.
      Il y a eu aussi la très bizarre attitude de Mendès France, qui a permis à De Gaulle de masquer pendant plusieurs mois, en 1944-1945, son intention de mettre en œuvre le plan Pleven plutôt que le sien.
      Il y a toutes les émissions radiophoniques à l’occasion desquelles Mendès plaidait pour l’honnêteté politique tandis qu’il pratiquait exactement l’inverse.
      Il y a la curieuse transition France-USA en Indochine, etc.

      Merci pour votre intervention : elle dégage certaines perspectives auxquelles on ne s’attend guère parfois.


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