1987-2007, sombre vide face à l’abîme ?
Il est des jours errants où l’âme ne peut se fixer sur une tâche définie et se met à vaciller sous l’écume des incertitudes face au présent, lourd du passé, chargé d’avenir. On pressent quelques maléfices hanter le futur parce que ce futur semble, non pas programmé, mais ressemblant par certains traits au passé. Aussi étrange que cela puisse paraître on admettra que le passé puisse susciter quelques angoisses ou inquiétudes alors que la raison empirique nous persuade que rien du passé ne peut revenir. Mais la raison anticipatrice conduit à penser que l’histoire se répète souvent, avec des tragédies récurrentes revenant sous des formes inédites. Et puis l’inconnu suscite également la crainte. Qui nous dit que des choses insupportables aux contours nouveaux ne nous sont pas promises par quelques égarements de la machine humaine que l’on sait fonctionner avec la figure de Janus, aux deux faces, le bien et le mal ? Et pourquoi la face du mal accapare-t-elle nos (mes) pensées alors que rares sont ceux qui imaginent un futur radieux ?
Quelque part, on se demandera si le déclin des idéologies n’a pas accompagné le désenchantement récent, ici en France ou ailleurs. Mais plus en France qu’ailleurs car nous sommes le pays où les débats d’idées sont les plus intenses. Certes, les anciennes oppositions entre libéraux et antilibéraux persiste, sans revêtir le même sens qu’il y a trente ans. Ce qui paraît assez net, c’est l’absence d’innovations dans le champ idéologique. La critique est devenue conventionnelle, ordinaire, avec des figures intellectuelles usées à force d’être labourées sans semences originales.
Le monde change, se transforme, les villes prennent des allures apparemment conviviales, avec les centres-villes reconquis par la gent piétonnière mais parfois perçus à juste titre comme des bunkers de villégiature aux ordres de riverains bourgeois et friqués. Les technologies, notamment dans le numérique, ont favorisé comme jamais auparavant la diffusion et le partage des textes, images et sons. Avec la Bourse, la croissance économique et l’immobilier, les écarts de revenus et de patrimoine se sont accrus. Les automobiles sont devenus des systèmes hautement régulés par de l’électronique insérée, comme d’ailleurs beaucoup d’autres appareils. Les implants calculateurs sont omniprésents. Les machines utilisent la force mécanique tout en étant dotées d’un système nerveux artificiels. Et pourtant...
Et pourtant rien se semble tourner rond. Disons que depuis trente ans, il ne s’est pratiquement rien passé dans le champ intellectuel, rien qui mérite le qualificatif d’innovation. La modernité s’est tue ! Pourtant on n’a jamais autant publié d’ouvrages que des dernières décennies. La quantité n’est pas de même essence que la qualité. La personne vaut plus que la masse. La pensée profonde est un acte singulier, le bavardage l’activité du grand nombre. La pensée singulière prend de la hauteur mais les gens de la masse se complaisent dans l’étendue et la puissance du bavardage.
Que les idéologies anciennes soient révolues n’est pas une mauvaise nouvelle ! C’était trop simple de croire qu’avec quelques mesures et principes on pourrait faire advenir le paradis. C’était aussi dangereux qu’une caste impose le bonheur et l’émancipation à partir de ces mêmes principes appliqués et donc dévoyés avec l’usage de la technique. Ce n’est pas pour autant qu’on doive renoncer à ce très moderne principe ; que l’aujourd’hui soit mieux que le passé et moins bien que le futur. Dans le monde matériel, le passé est obsolète, le présent actuel, le futur plus performant. Mais ce n’est pas pour cette raison qu’il fera mieux vivre dans l’avenir. On confond progrès matériel et progrès spirituel.
Depuis trente ans, il n’y a eu pratiquement aucun progrès dans le domaine des sciences de la nature et des sciences humaines. Les biologistes n’ont pas varié dans leur compréhension mécaniste et génétique de la Vie. Depuis trente ou disons vingt ans, rien n’a été découvert en métaphysique, en philosophie, en psychologie, en sociologie, en science du cerveau, en cancérologie, en physique des particules, en cosmologie. Les mêmes visions du monde sont véhiculées par la science officielle. La tradition est riche de pensées ayant encore cours et sens pour comprendre l’aventure humaine. Quelques dérives sectaires tentent de s’imposer. Le créationnisme, le millénarisme, l’ésotérisme de pacotille.
1987-2007 ou presque rien, bien que l’Empire soviétique se soit effondré et malgré les deux guerres en Irak. J’aurais envie de dire que ces deux guerres, y compris les attentats du 11 septembre, reposent sur l’absence de progrès spirituel et culturel en Occident, alors que la technique suit son cours. Cinéma, musique, littérature, peinture, rien de nouveau mais quand même quelques belles œuvres.
Il existe un déficit immense entre le degré de technicité atteint par la civilisation et le niveau requis de compréhension de l’homme, un décalage. Ou du moins, un effet assez spécial que la connaissance parvient à mettre à jour. D’un côté se produit une convergence entre la technicité des choses naturelles et artificielles et la technicité des sciences humaines, soumises au calculable, psychisme, comportement, gestion politique, statistique. L’homme rejoint ainsi son second paradigme naturaliste, néoprométhéen. La « nature technique » comme modèle. Mais l’homme diverge ce faisant de son accomplissement spirituel. La littérature, la musique, l’éveil spirituel sont des combats perdus d’avance pour ce monde qui de succès techniques en prouesses sportives et technologiques, n’ira pas vers son naufrage, comme l’Allemagne nazie en 1930, mais vers une décadence stabilisée dans une routine de productions culturelles et de divertissements. Le marché aime les âmes dociles et réciproquement.
La civilisation technicienne est achevée. Nul progrès n’est à escompter. Que des jeux et des concurrences économiques. Le paradigme est le club sportif. Il faut savoir doper et entraîner les individus pour une économie plus performante. Et comme l’homme partage avec le cheval la sauvage liberté, il faut mettre à l’homme des œillères mentales pour le diriger vers cet holocauste technologique. Mais l’homme est indomptable. Et donc le conflit entre tyrannie économique et liberté individuelle persiste. Mais rien de neuf ne se crée, que du réchauffé. Pour l’instant, de Ludd aux altermondialistes.
1987-2007, la connaissance n’a pas progressé. Mais les gens sont devenus plus habiles à maîtriser les outils technologiques et se former aux demandes d’employabilité du système. D’autres sont très doués pour dominer, influencer, s’accaparer les meilleures positions. Le savoir des managers a augmenté en efficacité. Ce savoir est de l’instinctif plaqué sur du rationnel qui, pour s’exercer avec la puissance optimale, doit être relayé par les spécialistes en formation humaine. Quand ce dispositif éprouve les capacités physiologiques de l’homme, il en résulte quelques suicides, comme chez Renault il y a peu. Le système est embarrassé. Non pas parce que des employés se sont suicidés, ils s’en foutent, car les pièces humaines sont interchangeables, mais parce que l’image de la société en prend un coup.
1987-2007, il ne s’est rien passé. Rien que de la routine. Une ignorance se répand dans la société mais on n’a pas tort de voir cela sous un autre point de vue. L’homme est un âne savant et bien formé, apte à se servir d’une console de jeu, de se connecter sur Internet ou d’envoyer des SMS. Les plus nobles de ces ânes instruits disposent d’un GPS dans leur véhicule. Mais question culture et spiritualité, où en est la société ?
1987-2007, le vide face à l’abîme est bel et bien présent. Mes inquiétudes sont avérées si l’on observe le cours du monde, les supporters, les travailleurs, les syndicalistes, les politiciens, les agités, les profiteurs, les connecteurs, tout ce monde de connivence qui n’augure rien de bien réjouissant.
Quel drôle de billet ! Est-ce mon propre « naufrage » que je transpose dans la société ou bien un réel déclin spirituel qui, en une réaction d’alchimie spirituelle, déteint sur mon âme inquiète en l’inclinant vers ces maussades spéculations sur le passé récent et donc l’avenir ?
Toujours est-il que cette atmosphère ici décrite dépeint à mon avis la teneur de cette campagne électorale dont on peut pressentir l’abîme derrière la machine médiatique dont le rôle est de produire des représentations percutantes d’une vie politique qui n’a plus aucune substance.


J’en connais même qui fréquentent aussi cette agora et bien sur je reconnais que ça m’arrive aussi ... c’est là où quand je m’en aperçois , je souhaite être un âne ...