À LA SCHLAGUE
L’acceptation par le plus grand nombre d’un modèle de consommation compatible avec les ressources disponibles pouvait se faire grâce à l’internationalisme et la raison ou l’américanisation des peuples et des consciences. Mais de nos jours, un choix est-il encore possible ?
Beaucoup dénoncent un système médiatico-politico-judiciaire qui imposerait une Police de la pensée sur les gens du commun. Non seulement cette police de la pensée existe bien, mais elle est indispensable pour le fonctionnement de démocraties essentiellement basées sur des élections : il faut mettre en valeur les uns pour éliminer les autres selon un processus apparemment non-autoritaire. Plus personne n’essaie d’expliquer les tenants ou les aboutissants d’un problème social ou économique : pour gagner les élections on augmente la dette du pays concerné. Plus personne n’essaie d’analyser les conséquences d’une décision politique : pour plaire ou complaire il suffit de présenter longuement les côtés positifs d’une nouvelle loi en minorant ceux qui sont négatifs. Plus personne ne tente de savoir pourquoi on vend massivement des armes à ceux auxquels on fait la guerre : il suffit d’attacher l’image des bons avec celle d’enfants que nos préférés chérissent, et ceux des mauvais avec l’image d’un enfant déchiqueté, brûlé, empoisonné, torturé. L’image prend le pas sur le réel.
La scénarisation de la vie politique et sociale des pays occidentaux ne doit rien au hasard. Une élite, une infime minorité dont ceux qui souffrent sont parfaitement absents, met en place toutes les pièces du puzzle qui consiste à transférer la quasi-intégralité du secteur industriel hors des pays riches pour irriguer les pays émergents, la Chine principalement. Si l’intention n’a rien de charitable, il s’agit de trouver des zones à croissance rapide pour combler les investisseurs-rentiers, une des conséquences est bénéfique : la constitution d’une classe bourgeoise capable de diriger au sein des pays du tiers-monde.
« On est toujours assez fort pour supporter la souffrance des autres. » La pensée des élites allait toujours, hasard ou nécessité, dans le même sens : il faut favoriser le secteur des services au détriment de la production et des industries qui peuvent parfaitement s’installer dans les pays du tiers monde. En d’autres termes, le devenir d’un fils d’ouvrier métallurgiste était de pouvoir commenter à la télévision les reconversions difficiles ou impossibles de ses parents par manque de culture, de diplôme et même quelquefois par manque d’allant, surtout lorsqu’ils étaient au chômage. Dans le secteur des services, s’il n’était pas assez brillant pour savoir ne rien dire d’intelligent pendant des heures tout en assurant une bonne audience, il pouvait devenir livreur de pizzas, aide-soignant, garde d’enfants, garde-malade… métiers éminemment respectables mais dont aucun fils d’analystes politiques à la télévision n’avait envisagé de prendre.
Le bien-être (ou au moins un meilleur-être) des populations provenait entièrement des milieux scientifiques et techniques, ceux qu’ont sacrifiaient au nom de la modernité. Ces dieux étant morts, il en fallait un autre, ce fut le marché. Les transactions commerciales existaient depuis l’origine de l’Homo sapiens et toutes les civilisations les cantonnaient au raisonnable par une puissance tutélaire : le monarque, le pape, l’empereur, le Président de la République. Tous ces hiérarques ne dominaient que des morceaux de la planète, or les problèmes environnementaux concernaient tout le Monde : la seule valeur transcendante ne pouvait être que l’argent. Encore fallait-il asservir la populace qui n’en avait pas, c’est à ce point qu’interviennent les « communicants », appellation nouvelle des faiseurs d’opinions et des manipulateurs des masses. Pour ceux-ci, le peuple n’existe pas, il n’y a que des pauvres qui n’ont pas réussi à être riches ; les politiciens n’ont pas à avoir d’idéologie car la seule qui est licite est dérivée du modèle de Tirole : « En économie, l’on part généralement des comportements individuels pour déterminer les comportements agrégés, sachant bien sûr que les premiers sont influencés par ces derniers pour de nombreuses raisons, dont les effets de mode, effets informationnels, pression sociale, normes sociales etc… ». La multitude n’est plus consultée que sur des sujets précis pour lesquels des groupes d’intérêt distincts s’allient ou s’opposent. L’action politique se résume à constituer ces coalitions.
Soit ! Le dieu qui a acheté le temple est vainqueur, mais il faut encore un messie.
La campagne électorale française de 2017 fut exemplaire dans la scénarisation de la moindre des actions : (i) promouvoir graduellement un nouveau Kennedy grâce à une maîtrise du monde politique inégalée et probablement inégalable d’un Président normalement de tous les Français, (ii) le candidat promu ne sera ni de droite, ni de gauche, ni d’ailleurs, pour briser la moindre parcelle d’idéologie ou d’idéalisme toujours présente chez les sectateurs du monde ancien, (iii) détruire méthodiquement, par des méthodes indignes d’une démocratie mais avec l’aval de tous les démocrates, un des compétiteurs gênants (iv) porter sur un nuage fait de paillettes l’heureux élu pour le mettre hors de portée de la populace.
Un maître de la terre devient dieu du ciel, un messie qui transcrit ses volontés, une façon de diriger, d’asservir les foules en agitant les affects, les émotions, l’attrait du spectacle… Tout est en place pour une nouvelle société. Il était peut-être d’ailleurs temps de se débarrasser de tous les humanistes qui s’étaient battus pour tout autre chose. Et ce n’est pas en participant à moult commémorations l’air empreint de gravité qu’on les maintiendra en vie. Oublions-les donc, d’ailleurs on n’a pas le choix : il s’agit de faire mieux que les Etats-Unis dans la société du spectacle et les événements récents montrent, qu’au moins en politique, on peut y parvenir.
Notre avenir, c’est l’Amérique donc. Et je crains que ce soit la seule voie raisonnable pour sauver la planète si l’on ne goûte que modérément les autocrates qui se profilent en France comme ailleurs. La troisième voie, celle qu’aurait dû prendre l’Europe, celle que son passé lui indiquait, que son futur lui imposait, ne sera même plus essayée dès que les successeurs de celui qui avait redonné une dignité à la France eurent un pouvoir qu’ils transformèrent en impuissance faite de compromissions et de soumission.

