Abeilles
L'abeille, cet insecte que la plupart confond, au moins de nom, avec la guêpe, qui fait peur parce qu'elle pique, est une grande inconnue de ceux qui ne la connaissent pas ! Non, non ce n'est pas une erreur :
Quand on ne connait pas l'abeille, on la craint, si on la connait, on l'aime.
C'est,me direz-vous, vrai de tout.
Pour moi l'abeille est une cellule très sophistiquée d'un corps qui est la ruche.
Ce qui est paradoxale dans cette définition est le fait que jamais ce corps n'a eu de nom :
ruche le désigne par métonymie du nom de son abri et vient de la matière du premier d'entre eux, utilisée par les gaulois et les romains : l'écorce de chêne liège.
L'essaim est bien ce corps, mais en déplacement, au moment de la reproduction.
La colonie peut-être, pourrait le définir, mais ce terme n'est employé que dans un contexte
« technique ».
Il semble donc qu'il y ait un trou dans le temps et que jamais l'homme ne l'a observée ni nommée avant de penser à la piller. L'abeille, depuis toujours fait partie de la vie humaine, puisque elle l'a précédée.
Or l'abeille ne peut pas survivre seule, elle n'existe que par sa tâche, son rôle essentiel dans la santé de ce corps. Aucun homme n'a eu de relation avec une abeille – sauf à lui offrir une goutte de miel quand on en croise une, épuisée, derrière nos carreaux, ou l'hiver, prise par l'ombre( au dessous de 14°, celle-ci tombe en catalepsie).
Avec une ruche, oui ; la ruche a un caractère différent de sa voisine ; néanmoins, il n'y a pas de relations conniventes entre l'homme et l'insecte.
Et cela en fait quelque chose de très spécial. Je me demande si ce n'est pas une relation unique.
Donc, quand on parle de l'abeille, on parle de la ruche, on parle de l'essaim, son organisation parfaite, son rôle dans l'écosystème et, pour les plus modernes, de sa rentabilité.
À l'origine, l'homme pressait les « gâteaux de miel », il détruisait sûrement au passage une partie du couvain dans les ruches qu'il avait préparées ( écorces d'arbres d'abord, puis paniers tressés) et tuait la ruche sur les colonies sauvages.
La première fois que l'on ouvre une ruche devant vous – en général, vous tenez l'enfumoir, ce petit four muni d'un soufflet dans lequel on maintient un feu sans flamme qui crache une épaisse fumée par son bec ; la fumée est vécue par les abeilles comme une menace et, quand elles sont menacées, les abeilles plongent dans les alvéoles pour se gaver de miel, pouvoir faire face, peut-être, à des heures ou des jours d'errance ;- un monde absolument nouveau s'offre à vous, un monde sensoriel.
L'odeur d'abord : miel, propolis, pollen ( la cire est dépourvue de parfum), venin ( le venin d'abeille sent très bon), un mélange jamais senti et merveilleux.
Une odeur généreuse qui ne rappelle rien et qui semble pourtant connue depuis toujours, un festival de sens en émoi devant cet inconnu.
Mais bien sûr, une odeur ne peut s'écrire ; les mots, on les pose après et encore sont-ils inaptes à décrire la sensation.
C'est une odeur unique qu'il faut aller découvrir.
Le bruit : un bourdonnement sourd, chaud de menaces sans frayeur, un tonnerre très lointain, le vrombissement des ailes, étouffé par l'espace réduit, résonne néanmoins. Si l'inquiétude domine : vous ne serez jamais apiculteurs. Si l'émerveillement domine, vous pourrez vous y mettre.
Le spectacle : vous oubliez l'artifice des cadres alignés, pré cirés, la boite au toit de tôle, au couvre cadres de curieuse architecture.
Tout est de couleurs chaudes, le haut des cadres, propres ou salis du rouge unique de la propolis, cette substance que les abeilles transforment à partir de la sève ( la résine) de certains arbres et qu'elles utilisent pour colmater les interstices inférieurs à trois millimètres – au delà de cette taille, elles bouchent les trous avec de la cire, qui est est une sécrétion de leur glande- et qui sert à protéger la ruche des attaques microbiennes), couleur miel, du plus clair au plus foncé, couleur bois.
Ces sensations mêlées ne sont jamais banalisées, jusqu'à la dernière ruche ouverte même si, au fil du temps au saisissement succède un regard plus professionnel ; à première vue, on sait si quelque chose ne va pas.
Si la ruche est saine, peuplée, on anticipe la difficulté à séparer les cadres collés par le miel, la cire et la propolis, difficulté qui se solde souvent par une terrible agressivité des habitantes !
Sinon, on anticipe le travail des soins, la contagion possible de la loque américaine ( terrible maladie ), la peine des pertes !
Sûr que le travail sur les ruches fait perdre la beauté de la contemplation ; néanmoins, encapuchonné dans sa combinaison, son voile et ses gants, suant sang et eau, on n'oublie jamais que l 'abeille est le symbole de la vie naturelle, on n'oublie jamais la vigilance, ni la gratitude.
Nous en étions au levage d'un cadre !
À l'aide du lève cadre, outil précieux et indispensable à l'apiculteur, après plus ou moins de péripéties, votre initiateur extirpe un cadre de la ruche, en secoue les abeilles et le tient devant lui, bien éclairé par le soleil.
Nous observons : il est couvert d'alvéoles operculées ; sur l'extérieur fermées de cire légère, celles-ci renferment du miel. La couche de cire est fine et doit pouvoir être fracturée facilement par les abeilles, en cas de besoin.
Au centre, sur une surface plus ou moins grande selon la saison, la cire est brune, plus granuleuse, plus épaisse : elle protège le couvain. Cette cire sera percée de l'intérieur par la jeune abeille, vingt et un jours après la ponte.
Voir sortir une abeille de son alvéole est naturellement aussi émouvant qu'assister à n'importe quelle naissance.
D'autres sont encore ouvertes, avec un oeuf fiché au centre, pas encore enrobé de gelée royale ( cette substance produite par les ouvrières et qui le nourrit pour qu'il se transforme en nymphe).
Les jeunes abeilles sont ouvrières pendant une semaine, s'occupent de la propreté, elles éjectent de la ruche tout détritus, reliefs de vieilles cire, insectes indésirables,etc, elles nourrissent le couvain, elle fabriquent la cire et au besoin la gelée royale ; au bout d'une semaine, elles deviennent butineuses, sortent de la ruche et peuvent à leur tour apporter à l'oeuf le précieux pollen qui le nourrira jusqu'à ce que la nymphe devienne abeille. L'alvéole est fermée par les jeunes, avec une cire plus sombre et d'aspect velouté.
Mais on peut voir aussi deux autres types d'alvéoles :
Celles qui abritent les oeufs non fécondés par la reine ( qui choisit de féconder ou non ses oeufs) et qui feront naître les faux-bourdons ( bêtes inoffensives s'il en est !), les mâles.
Celles-ci sont très bombées, le mâle étant plus gros que la femelle.
Enfin, la cellule royale.
À partir d'un même oeuf, les ouvrières décident de prévoir la reproduction : elles remplissent l'alvéole de gelée royale exclusivement, construisent une cellule beaucoup plus grande et doivent la bâtir verticalement à l'extérieur du cadre, soudée à celui-ci au niveau de l'alvéole normale,
Le reine est une fois et demi plus grande qu'une abeille, un long abdomen qui engrangera le sperme ( dans une spermathèque) et les oeufs.
Au bout de quinze jours celle-ci percera la paroi de cire ; la première née tuera les autres ( les abeilles, qui ne sont pas dépourvues du principe de précaution, auront bâti plusieurs cellules royales !).
Au bout d'une semaine restée à l'intérieur, la reine ( ou la mère, selon les régions) sortira pour la première et avant dernière fois de sa vie, qui peut durer quatre ans, en vue de rencontrer le mâle, dans les airs, pour ce qu'on appelle : le vol nuptial.
A ma connaissance, personne n'a jamais assisté à cela.
Si tout va bien, elle en rencontrera assez pour remplir sa spermathèque et rentrera, fourbue probablement, jouer son rôle de reproductrice jusqu'à ce que les ouvrières décident, comme je l'ai dit plus haut, de prévoir la reproduction en construisant d'autres cellules royales.
Le mâle, lui, ne rentrera pas, l'abdomen déchiré par le retrait de son sexe. ( Tout le monde sait que l'abeille qui pique, meurt, de la même manière, l'abdomen arraché par le dard).
Comme dans toute espèce animale, ce n'est pas le fils de la reine qui la fécondera ; ainsi, chaque ruche élèvera des mâles pour féconder, peut-être, les reines alentour. Cela a largement concouru à l'abâtardissement des races locales par les importations de races étrangères.
L'année suivante, ou deux ans plus tard, les ouvrières, décidant à nouveau de la reproduction, construiront d'autres cellules royales et la vieille reine partira avec les trois quarts de ses butineuses, chercher un autre abri, laissant naître une nouvelle reine dont le sort sera identique.
( La fécondation parfaite d'une reine est entièrement fonction de la météo ; il arrive donc que des reines, mal fécondées, vivent assez vieilles sans pouvoir pondre jusqu'au bout de leur vie.L'apiculture sert, entre autres, à veiller à la bonne rentabilité de la reine.)
C'est à ce moment-là que l'on peut voir des essaims voler, ou pendus aux arbres. Elles peuvent rester ainsi plusieurs jours, jusqu'à ce que les éclaireuses, ces butineuses aventurières, trouvent un abri sûr. Ces essaims sont parfaitement inoffensifs, les abeilles n'étant agressives que pour protéger leur couvain et leurs réserves, dans la ruche. C'est pourquoi, certains rigolos, se font photographier couverts des abeilles d'un essaim dont ils ont pu capturer la reine ; l'essaim suit toujours sa reine pour la protéger.
Exceptées ces deux occasions, la reine ne sort jamais ; il faut dire qu'avec sa taille et son poids, elle possède les mêmes ailes qu'une butineuse ; imaginer un avion de tourisme avec des ailes d' U L M !
Par ailleurs, l'extérieur est plein de dangers, et la reine, à défaut d'être sacrée, est vitale à la ruche.
À la fin de l'été, les mâles qui ont eu la chance de ne pas rencontrer de reine, après avoir passé ce temps long à se faire nourrir par les butineuses, seront estourbis par les mêmes, qui, avec leur sens aigu d'une économie prudente, ne veulent pas nourrir des bouches inutiles à l'époque où chacune survivra des réserves engrangées.
Il existe une autre occasion où les ouvrières décident de construire des cellules royales : quand la reine meurt.
Elle peut mourir de mort naturelle mais il faut une chance incroyable pour qu'elle meurt à un moment favorable à la reproduction ; la plupart du temps elles meurt en hiver après avoir pondu des oeufs de manière de plus en plus aléatoire ; quand elle est très vieille, elle peut en mettre deux dans la même alvéole ! Si c'est le cas, les ouvrières n'ont pas d'oeufs à nourrir et la ruche devient orpheline : on l'appelle alors : bourdonneuse, parce que ces abeilles se mettent à pondre aussi, mais à défaut d'avoir été fécondées, leurs oeufs ne produisent que des mâles.
Les abeilles et leurs bourdons d'enfants, survivent, continuant leur train-train dénué de sens, jusqu'à leur mort naturelle ou jusqu'au moment ou leur ruche affaiblie viendra se faire piller par d'autres plus gaillardes !
Le plus souvent, aujourd'hui, la reine meurt écrasée par les gros doigts gantés de l'apiculteur rationnel, qui prend note de tout, et marque ses reines aux couleurs d'une année et les tue, à la bonne heure, deux ans plus tard. Maîtrise impeccable de la production.
Pas toujours d'ailleurs, mais ça serait trop long à expliquer.
L'apiculteur tue les reines aussi, plusieurs fois par année, autant dire tous les mois chauds, pour récolter la gelée royale dans les cellules excédentaires. Mais là, le travail est si technique qu'il doit y avoir en France un ou deux spécialistes.
En attendant, et tant qu'il fait beau et chaud, nos travailleuses travaillent, au delà de leurs besoins ; c'est pourquoi, s'il le veut, l'homme peut les ponctionner sans les affaiblir.
Chaque travailleuse remplit son jabot d'une quantité de nectar égale à un dixième de goutte d'eau ! Si leur butin est éloigné de la ruche, elle peut en consommer jusqu'à deux tiers pour tenir le coup ; elle arrive donc et dépose dans l'alvéole ce tiers restant d'un dixième de goutte de nectar : le nectar est composé d'à peu près quatre vingt ou quatre vingt dix pour cent d'eau, le miel de dix-sept à dix neuf pour cent, selon la variété des fleurs butinées.
Pour évaporer ce trop plein d'eau – qui empêcherait sa conservation en favorisant la fermentation, elles ( chacune d'entre elles) ventilent, ventilent, en battant leurs petites ailes à l'entrée de la ruche ; quand le miel est miel, les ouvrières ferment l'alvéole.
Une ruche peut rentrer de dix à vingt kilos de miel par an ; quelquefois plus !
On comprend qu'à un tel train, la butineuse, en été, vit au mieux quinze jours alors qu'elle peut passer l'hiver tranquillement, en grappe, et comme les manchots, échanger sa place au centre contre une place en extérieur, protégée ou protectrice, tour à tour.
On reconnaît le bruit des abeilles, l'été, dans un tilleul, sur les lavandes ; et ne le niez pas, chacun a ancrée au plus profond de soi, cette connaissance de l'appartenance de cette espèce à notre vie, mêlée depuis si longtemps qu'il n'est nul besoin de l'enseigner. Nul besoin de l'apprendre.




