Alésia : le serpent de mer est de retour
Frédéric Lusa, producteur d’un documentaire sur Alésia diffusé le 12 décembre sur Canal +, n’est pas resté sans réagir suite au sévère communiqué envoyé par plusieurs scientifiques. « La seule chose que je peux dire, écrit-il, c’est que tout ce qui a été dit dans le documentaire a été vérifié scientifiquement. J’attends que ces scientifiques me disent que le site d’Alise correspond à celui décrit par César. Je veux savoir comment tous les cavaliers qui ont participé à la bataille ont pu tenir sur le plateau. A Chaux-des-Crotenay, nous avons calculé les distances, tout correspond parfaitement. Pourquoi nie-t-on des évidences enfantines ? Le faisceau de présomptions est trop important pour que l’Etat ne vérifie pas ce qui s’est passé à Chaux en lançant de vraies fouilles. Seule la volonté d’un ministre pourra faire changer les choses », a déclaré le producteur.
Constatant l’absence de réponses argumentées de la part des scientifiques interpellés, je me permets de me substituer à eux en rappelant l’argumentation que j’ai déjà donnée en 2006, suite à la critique du site officiel par Madame Danielle Porte (cf. http://www.bibracte.com).
1° Il s’agit de bien traduire et bien interpréter le texte de César
Question : « Pas de collines qui mettent en gorges les deux rivières qui doivent "lécher le pied de la colline" sur deux côtés. » Ma traduction est la suivante : Sur les deux côtés, des cours d’eau baignaient les racines du versant. Cette description est tout à fait en accord avec les versants du mont Auxois d’Alise-Sainte-Reine. Le verbe subluo, de sub (en contrebas) et de luo (baigner) ne suggère pas l’image de vallées encaissées.
Question : « Pas de plaine encaissée, "en longueur", sur "3000 pas" - soit 4,
Question : « A Alise, pas de montagne, au nord. » Ma traduction est la suivante : il y avait du côté du nord (septentrionibus : les sept étoiles de la Petite Ourse), un versant que, en raison de sa grande étendue, les nôtres n’avaient pu entourer de retranchements. Cette description est tout à fait dans le style concis de César qui n’a pas l’habitude d’embrouiller ses lecteurs avec des orientations du type nord-ouest ou nord-est. A Alise Sainte-Reine, il faut choisir entre le mont Rhéa et la montagne de Bussy. L’erreur de Napoléon III est d’avoir retenu le mont Rhéa qui, manifestement, ne correspond, ni à cette description, ni à la logique militaire, alors que tout indique la montagne de Bussy.
Question : « A Alise, on ne trouve pas, à distance raisonnable, la plaine où se déroula le combat de cavalerie qui obligea Vercingétorix à se replier sur Alésia. » En effet, toutes les tentatives, même parmi les plus récentes, pour situer la grande bataille de cavalerie à une journée de marche d’Alésia, n’ont pas permis de retrouver un terrain de manœuvre militairement acceptable. En revanche, si l’on traduit l’expression altero die non pas par le lendemain mais par le surlendemain, la localisation de la bataille s’impose à Noyers. J’ai expliqué dans mes ouvrages et dans mon site internet pourquoi il faut traduire ainsi cette expression et comment s’est déroulée cette étonnante bataille.
Question : « Alise mesure
D’autre part, si l’on attribue le fossé creusé en avant de l’oppidum aux Gaulois - comme César l’a écrit - et non aux Romains comme les archéologues de Napoléon III l’ont fait, on devine que le dispositif de Vercingétorix s’étendait depuis ce fossé, en avant et en contrebas du mont Auxois, ainsi que sur les flancs du mont jusqu’aux cours d’eau. Ceci est beaucoup plus conforme à la logique militaire et cela augmente notablement l’espace occupé et défendu par les assiégés. Quant à la cavalerie, il est possible qu’elle ait stationné dans la plaine avant que Vercingétorix ne la renvoie.
Enfin, tout ce que l’on peut dire au sujet des nombreuses têtes de bétail que les Mandubiens avaient rassemblées, c’est qu’elles ont été réparties par Vercingétorix au sein de ses unités, dès la mise en place de son dispositif.
Question : « Pas de citadelle mentionnée pourtant plusieurs fois dans les textes. » En effet. Si l’on identifie l’oppidum à l’ensemble du plateau, rien ne permet, quoi qu’on dise, de localiser un murus gallicus sur le pourtour, ni une citadelle. En revanche, si l’on prend en considération les vestiges observés par l’avocat Garenne, dans les années 1867, à la pointe du mont Auxois, on est tout naturellement amené à situer l’oppidum murus gallicus dans les fondations en ovale qu’il a repérées et la citadelle au centre de cet ovale. Contrairement aux traductions classiques, l’expression oppidum Alesia in colle summo admodum edito loco ne doit pas se traduire par : l’oppidum était au sommet d’une montagne de haute altitude mais par : l’oppidum d’Alésia, en haut du versant, à l’endroit qui ressort tout à fait. Cela correspond à la pointe du mont Auxois, là où se dresse la statue de Vercingétorix.
Et ceci nous amène à distinguer l’oppidum - un oppidum de 60 ares seulement - de la ville/urbs dont César a reconnu la position sur le plateau, dès son arrivée. Ces vestiges de ville ont bien été mis au jour, mais, curieusement, on les fait remonter à l’époque gallo-romaine !!!
Question : « Pas de crêtes alentour sur lesquelles disposer 23 postes fortifiés. » Rien ne permet de dire que ces postes aient été installés sur des lignes de crête.
Question : « Pas de ces "abrupts" qu’escaladeront les Gaulois au cours du siège. » Si ! Il s’agit des pentes du mont Rhéa.
Question : « Pas de sources. » Si ! Il existe une source à La Croix Saint-Charles. Il y a des puits et il y avait aussi la possibilité de s’approvisionner dans les cours d’eaux, de préférence de nuit, en trompant la vigilance des guetteurs romains.
Question : « Pas de vestiges religieux. » Si ! A condition d’attribuer les vestiges religieux retrouvés sur le site aux Gaulois de l’indépendance et non aux Gallo-Romains d’après la conquête.
« Cum Caesar in Sequanos per extremos Lingonum fines iter faceret... » Voici, pour terminer, la phrase clef des Commentaires. Je la traduis ainsi : comme César faisait route par les confins extrêmes des Lingons pour aller chez les Séquanes. C’est en faisant ce mouvement qu’il l’a interrompu pour assiéger Alésia... Alise-Sainte-Reine. Les Séquanes dont il s’agit sont ceux de Dijon ; j’en ai apporté la preuve dans mes écrits. Cette voie sur laquelle César s’est engagé, c’était la voie du fleuve Sequanas, alias via dubis, vallée de l’Armançon en partie, si riche en documents archéologiques, ancienne voie de l’étain que contrôlaient les Séquanes. En situant l’action chez les Séquanes, Plutarque et Dion Cassius n’avaient pas entièrement tort et leurs explications ne sont pas en contradiction avec celles des Commentaires.
2° Bien traduire et bien interpréter les autres auteurs qui ont cité Alésia
Dès lors que la parfaite concordance entre les vestiges archéologiques et les Commentaires de César est établie - à condition évidemment d’accepter ma nouvelle traduction - on peut s’interroger sur les textes des autres auteurs.
« Strabon écrit que la bataille a eu lieu à Alésia, cité des Mandubiens, peuple limitrophe des Arvernes (Géographie, IV, 2, 3) ». C’est exact, à condition de placer le mont Beuvray et toute sa région sous domination arverne, avant la conquête de César.
« Alésia est une très ancienne cité, que Diodore ( 4,19) prétend fondée par Hercule ». Exact, à condition de comprendre que Diodore ne désigne pas l’Alésia des Mandubiens mais une autre Alésia, autrement plus importante et beaucoup mieux fortifiée. Alésia est un nom commun, utilisé, bien avant l’arrivée de César en Gaule, pour désigner une localité fortifiée, fondée sur une hauteur par Héraclès, au cours de sa course errante.
« Alésia est, selon Diodore (5, 24), le foyer et la métropole religieuse de toute la Celtique. » Même remarque que ci-dessus.
« Alésia est entourée, selon Plutarque (César, 21) de remparts formidables. » Plutarque confond l’Alésia des Mandubiens avec l’Alésia de Diodore, etc... etc...
3° l’Alesia de la bataille est donc bien Alise-Sainte-Reine, et ce fut une des plus grandes batailles de l’Antiquité
Mais il faut expliquer le déroulement des combats autrement qu’on le fait depuis Napoléon III, autrement que l’interprétation officielle. En cherchant à faire coller sa traduction de 1926 à la thèse napoléonienne - traduction qui fait toujours référence - le professeur Constans a commis des erreurs impardonnables, j’en ai apporté la preuve. Ce sont des erreurs de traduction qui sont, principalement, à l’origine du doute sur l’emplacement d’Alésia, mais aussi de la fausse idée que l’on se fait de la Gaule.
Sur quels arguments, sur quels témoignages, sur quels documents, la communauté scientifique s’appuie-t-elle pour refuser à la Gaule indépendante la place capitale qu’elle tenait dans le monde connu de cette époque ? La mode actuelle, pseudo-scientifique, typiquement française, plus portée au dénigrement de notre histoire et de nos personnages historiques qu’au respect des textes anciens, est inacceptable. Un exemple : rien ne permet d’affirmer que César ait inventé les discours de Vercingétorix, et pourtant, je cite le livre de Michel Reddé : "Les discours que Vercingétorix prononce sont inventés par César".
Bref, tout prouve qu’Alésia fut une des plus grandes batailles de l’Antiquité... une bataille qui a changé le cours de l’Histoire... beaucoup, pas beaucoup, en bien, en mal ? Sur ce point, on peut encore s’interroger.
Emile Mourey
ancien officier de carrière,
franc-comtois d’origine, bourguignon d’adoption.

