André Pironneau et Charles de Gaulle : un duo qui tarde à se mettre en place… tandis qu’Adolf Hitler frappe à la porte (60)
Le 8 mars 1933 - 342 jours après avoir ouvert, pour la toute première fois, ses colonnes (dernière page du numéro du 31 mars 1932) à un article d’un certain commandant de Gaule – le secrétaire général de L’Écho de Paris, André Pironneau, se lançait dans ce qui s’annonçait comme devant être une expérience éditoriale de grande ampleur, destinée à se répéter une fois par semaine à la page 5 qui étalerait, sur toute sa largeur, ces trois rubriques très prometteuses : ARMÉE – MARINE – COLONIES…
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k814741w/f5.item
Une petite surprise nous y attend… Mais pas tout de suite…
Dès le départ cependant, nous pouvons nous étonner du côté fracassant de l’intitulé donné à la première rubrique… C’est qu’il s’agissait, tout simplement, d’aller un peu secouer, au nom de l’armée, le président du Conseil de cette époque-là, alors qu’il était, simultanément, ministre de la Guerre…
« La réorganisation de l’armée - Lettre ouverte à monsieur Daladier »
Cela commence de la façon suivante :
« Monsieur le Président,
À ce moment précis, Adolf Hitler est chancelier d’Allemagne depuis un peu plus d’une trentaine de jours…
André Pironneau – puisque c’est bien lui qui écrit cette partie-là, et qui la signe – développe son propos…
« Mais, s’il est vain de revenir sur le passé, quelque détestable qu’il soit, du moins faut-il recueillir ses leçons et, devant le danger que le présent révèle, prendre toutes mesures pour y parer.
La première est de mettre notre instrument militaire en état d’assurer la sauvegarde absolue de notre sol. Or les milieux éclairés sont unanimes à reconnaître que, pour cela, des modifications profondes doivent être apportées à son fonctionnement. Ainsi, venez-vous d’affirmer votre ferme propos de réorganiser l’armée.
Les difficultés ne manqueront pas. Mais elles ne viendront pas de nous, si vous savez éviter l’écueil de la politique et vous maintenir sur le terrain de la défense nationale. Face au péril, il n’y a que des Français. »
Ici, une petite note un peu plus personnelle…
« Ce n’est pas le rédacteur d’un journal, dont la doctrine politique ou philosophique peut différer de la vôtre, qui s’adresse à vous, mais un homme habitué de longue date à entendre des officiers de tout grade et de toute arme, de l’active ou des réserves, et admis souvent à la confidence de vos prédécesseurs. »
Dont André Maginot – ainsi que nous le savons -, l’ami enlevé trop vite à la France et à son armée…
« Pas plus que vous, l’organisation actuelle de notre défense nationale ne nous satisfait. Cette organisation, nous l’avons définie en 1929 en dressant ainsi son « bilan » : « une armée de milices sans couverture, une organisation défensive inexistante, une doctrine de guerre vacillante et qui semble surtout chercher, pour l’avenir, un instrument qui eût été l’idéal dans le passé ; trop d’histoire et pas assez d’imagination, des effectifs dilués à l’excès dans un trop grand nombre d’unités qui s’étiolent d’ennui, une instruction qui ressemble singulièrement à celles des armées de service à long terme, une surabondance de frais généraux résultant du trop grand nombre de petites unités ; en un mot, aucune adaptation aux nécessités du service à court terme. » »
Rien de bien méchant dans la formulation… Même si, au fond, le bilan est plutôt accablant pour un certain André Maginot (décédé à son poste de ministre de la Guerre le 7 janvier 1932)… et pour les gouvernements auxquels il avait appartenu…
Ainsi André Pironneau ne peut-il que garder une certaine mesure… même si le gouvernement en place ne lui dit rien qui vaille…
« Les années ont passé. Les hommes de bonne volonté se sont succédé. Des améliorations certaines ont été apportées au vieil édifice. On l’a étayé de fortifications. Mais rien n’est fait tant qu’il reste à faire – et il reste beaucoup ! »
On le voit : la ligne Maginot, elle-même, parvient à surnager… Maintenant, jetons un œil sur l’avenir de l’armée de terre française…
« Certains journaux, sous forme d’interviews, ont donné à l’opinion un avant-goût de vos projets. Nous y avons reconnu des phrases que nous entendons depuis 1920. Il faut réaliser : vous avez, dit-on, le caractère du chef, mais, sachant combien il est difficile à qui commande de savoir, nous avons conçu le projet de vous exposer la synthèse impartiale de tous les échos qui nous sont parvenus et nous parviennent chaque jour. »
Or, nous sommes ici dans un journal qui fait figure d’être l’expression du Haut-État-Major… Impossible de trop négliger son offre de service… De toute façon, elle est totalement désintéressée…
« Ne cherchez pas en nous le porte-parole de quelque groupement mû par l’aigreur ou la convoitise. Nous ne nous attarderons pas à des récriminations de personnes ou de choses. Nous nous bornerons à une étude objective visant à adapter notre défense nationale à la fois aux exigences de la situation extérieure, aux tendances du peuple français, et à la nécessité impérieuse de mettre un frein au gaspillage des deniers publics. »
Plus précisément…
« Notre travail ne sera pas inutile, car la charge universelle de la Défense nationale doit être comprise et acceptée de tous. Elle ne saurait être œuvre de parti. »
Beaucoup de mesure dans ce propos… Presque de la timidité, en face des risques éventuellement encourus par la défense du pays elle-même…
« Il ne s’agit pas, sous prétexte de nouveauté, de détruire l’édifice. Il faut l’adapter : « souvent en arrachant une petite pierre, on fait crouler une grande… maison ». Il y a une routine qu’il faut combattre, mais il y a aussi une tradition qu’il faut respecter. »
Petite mise en garde, tout de même…
« Ce n’est pas en jetant en pâture à la foule des têtes de généraux et d’officiers que vous créerez le mouvement d’opinion nécessaire à l’épanouissement de votre entreprise. Ce n’est pas davantage en vilipendant publiquement l’ « état-major », bouc émissaire anonyme du commandement. »
L’Écho de Paris est ici dans le rôle qui lui est reconnu, habituellement, au sein de la presse nationale… André Pironneau en vient même à quelques cajoleries qui nous montrent tous les espoirs qu’il nourrit quant à la ligne que pourrait s’apprêter à suivre Édouard Daladier…
« Vous ne gagnerez l’armée que par son cœur et sa raison et vos paroles ne seront jamais sans écho si vous faites appel à son esprit de dévouement. »
Mansuétude qui s’arrête, cependant, en un endroit précis de l’organisation de la défense nationale… qui trouverait à s’illustrer, de façon stupéfiante en mars 1940… du côté de l’extrémité sedanaise de la ligne Maginot…
« Mais gardez-vous des illusions sur la valeur des réserves, sur l’emploi immédiat, dans une guerre dont on ne peut prévoir la forme, des cadres de réserve. Renseignez-vous sur les débuts de 1914. Historien, méditez la mésaventure de Camille Roussel et de son étude sur les volontaires de la Révolution. »
Et puis, plus généralement…
« Ne vous payez pas de formules toutes faites sur la valeur absolue de la défensive. »
Mais surtout, et cela est une grosse pierre jetée, d’avance, dans ce qui allait être le jardin de… Charles de Gaulle… devant l’Histoire militaire de la France…
« Ne cédez pas à la magie des mots, en parlant motorisation dans un pays qui ne produit pas de carburant. »
Grand respect pour le Haut-État-Major, méfiance en présence des réserves et de leurs cadres, extrême réticence devant une possible motorisation…
Et puis, tout à coup, et rien que quelques lignes plus bas… De Gaulle ! qui semblerait presque venir là par effraction… et grâce à un André Pironneau que berce encore le souvenir d’André Maginot.
Moment émouvant, avant la tempête… peut-être.
Pour en savoir plus sur le présent travail, veuillez suivre ce lien...
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/
Michel J. Cuny
