mercredi 19 août - par Michel J. Cuny

André Pironneau : plutôt stagner dans l’impasse prônée par Charles de Gaulle que de recourir à l’allié de revers… (103)

Nous voici arrivés au numéro de L’Écho de Paris du 19 mars 1935… Qu’aura retenu André Pironneau des débats qui ont eu lieu trois jours plus tôt à la Chambre des députés, et tout spécialement du discours de l’ancien ministre de la Défense, Jean Fabry, soulignant à la fois la puissance de l’effort de remilitarisation de l’Allemagne, mais aussi l’intensité de la réaction soviétique, c’est-à-dire du possible allié de revers d’une France qui doit faire face aux affres d’une quantité en très fort déclin ?...
Le titre de l’article est sans ambiguïté : L’armée allemande et la nôtre
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Autant affirmer qu’André Pironneau n’y va pas de main morte…
« Faut-il le dire ? Pour notre part, nous préférons la menace définie au mensonge du camouflage. L’armée de 600.000 hommes, le Reich l’a déjà bâtie ; les 36 divisions, il les a mises sur pied ; les chars modernes, l’artillerie dernier cri, les avions des meilleurs modèles, il est certain qu’il les possède. Mais nous estimons salutaire qu’il le proclame et qu’il s’en vante. Les dernières nues de l’illusion n’en seront que mieux dissipées. Les sophismes, les préjugés, les routines en reçoivent un coup mortel. Désormais, rien ne permet plus, en France ou ailleurs, de douter que la paix ne dépend plus que du glaive et qu’on doit être fort ou bien s’agenouiller. » (C’est bien André Pironneau qui souligne… l’audace hitlérienne.)

Voilà donc pour les 600.000 hommes du Reich !... Mais qu’aura donc retenu André Pironneau des chiffres avancés par le colonel Fabry à propos de l’Union soviétique et de ce Staline dont le nom est dûment cité par l’ancien ministre de la Défense français : 940.000 hommes ?... ce qui, pour un allié de revers, etc.

Reprenons, dans son article, l’intégralité de ce qui se rapporte à cet ancien ami d’André Maginot :
« Le colonel Fabry, dans sa courageuse intervention, n’a pas seulement adjuré le gouvernement de sortir de l’équivoque au sujet des deux ans, mais il l’a invité de la façon la plus pressante, et avec des arguments que nourrissait et renforçait sa compétence, à déposer au plus tôt un projet de loi d’organisation militaire. Quant à la nature même de la réforme à entreprendre, si le colonel Fabry n’a pas cru, cette fois, devoir s’y étendre, on sait qu’il la conçoit sous forme d’une spécialisation accentuée des grandes unités, les unes destinées en principe à la défense des frontières – notamment des fortifications – les autres faites surtout pour la manœuvre et dotées d’un personnel et d’un matériel de choix. » 

Alors qu’il lui était possible de poser la question, dans ce journal de référence du Haut-État-Major français qu’était L’Écho de Paris, de l’éventuel appui à trouver du côté de l’Union soviétique pour faire contrepoids à la pression, à la foi qualitative et quantitative de l’armée allemande rénovée et engagée dans une dynamisation nationale-socialiste sans pareille, André Pironneau prend le parti de ne tenir aucun compte de ce qu’un ancien ministre de la Défense de son bord vient de suggérer à mi-voix devant la Chambre des députés…

Pour bien comprendre une telle réticence, en un moment aussi crucial, il n’est pas de meilleure solution que d’aller consulter les Documents diplomatiques, et de nous enquérir de la ligne politique qui s’y débattait dans le temps même où paraissait, en Allemagne, le livre Frankreichs Stossarmee du lieutenant-colonel Charles de Gaulle…

Nous pouvons commencer par ce message adressé, depuis Berlin, le 6 février 1935, par André François-Poncet, ambassadeur de France, à son ministre des Affaires étrangères, Pierre Laval, qui apparaît d’abord comme spectateur de la direction géostratégique que l’Allemagne prend peu à peu sous la direction d’Adolf Hitler…
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bd6t53270382/f325.item

« J’ai déjà signalé le caractère de plus en plus accusé d’hostilité contre la Russie que prenait, depuis quelque temps, l’attitude du gouvernement allemand. Aux symptômes déjà relevés, on peut joindre les articles qu’a publiés la presse de ces jours derniers sur l’épouvantable famine qui régnerait de nouveau en Russie et ceux dans lesquels elle a décrit l’énormité de l’effort militaire de l’U.R.S.S. » (page 261)

André François-Poncet à Pierre Laval (Berlin, 21 février 1935)…
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« L’un des principaux journaux de la capitale allemande, la Berliner Börsen Zeitung, vient de publier, de nouveau, ce matin (21 février), une étude sur les progrès réalisés depuis 1932 par l’armée russe. J’ai déjà signalé les articles de ce genre qui se multiplient depuis quelque temps. » (page 403)
« Il faut rattacher cette campagne au désir de justifier aux yeux du public allemand et de l’opinion internationale les armements croissants du Reich et de réclamer, si les conversations envisagées en viennent là, soit une parité absolue d’armement avec la France, soit même une supériorité vis-à-vis d’elle. » (page 403)
« On est obligé de se demander si l’Allemagne ne nourrit pas l’arrière-pensée qu’une guerre contre l’U.R.S.S. est fatale et même souhaitable – car elle servirait d’exutoire au dynamisme et au besoin d’expansion réveillés par le IIIe Reich – et si cette arrière-pensée n’est pas l’une des raisons de son effort précipité de réarmement. » (page 403)


« Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a certainement des heures où M. Hitler et ses conseillers ne songent à se procurer la paix à l’Ouest que pour avoir les mains libres à l’Est. » (page 403)

Du même au même, une semaine plus tard (28 février 1935)…
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« Je me suis entretenu, hier soir, avec M. von Ribbentrop.  » (page 455)
« M. von Ribbentrop demeure persuadé que l’exemple de l’accord germano-polonais (2) a une valeur décisive. Selon lui, une politique collective ne sera possible que sur la base d’accords analogues, conclus entre Paris, Londres et Berlin. » (page 456)
« En revanche, M. von Ribbentrop a manifesté la plus violente hostilité à l’égard de la Russie. À son avis, la Russie n’appartient pas à l’Europe, mais à l’Asie ; […]. » (page 456)
[(2) Du 26 janvier 1934. Pacte de non-agression valable dix ans par lequel l’Allemagne nazie et la Pologne s’engageaient à régler leurs différends par la voie pacifique et à renoncer à la force.]

Encore (13 mars 1935)…
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« La campagne de presse qui, depuis deux mois, dénonce les armements russes, n’a pas d’autre but que de justifier les plus hautes exigences militaires. » (page 555)

Et voici ce que cela donne trois jours plus tard : le samedi 16 mars 1935, le chancelier Adolf Hitler annonce officiellement le rétablissement du service militaire obligatoire en Allemagne.

Retournons-nous maintenant vers les Documents diplomatiques, pour découvrir la leçon qui s’y sera dégagée dès les lendemains du congrès qui devait proclamer les lois raciales…

M. François-Poncet, à M. Laval. Berlin, 26 septembre 1935…
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bd6t53270725/f410.item

« À mesure que s’estompent les visions de Nuremberg, l’Allemagne hitlérienne sort de l’état d’hypnose où semble la plonger, chaque année, la féérie du Congrès. » (page 350)
« Apothéose de la puissance militaire allemande restaurée par le IIIe Reich, le Congrès a marqué également la victoire des éléments avancés, des nazis les plus exaltés, des Streicher, des Goebbels, des Ley, des Himmler, de tous ceux qui venaient de déclarer une nouvelle guerre aux Juifs, aux catholiques, aux révolutionnaires. » (page 351)

Et pour finir sur ce point…

M. François-Poncet, à M. Laval. Berlin, 26 septembre 1935…
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bd6t53270725/f416.item

« Le Département trouvera, ci-joint, la traduction d’une note, d’allure officielle, publiée par la presse de ces jours-ci et concernant l’organisation du haut commandement et des cadres de la Reichswehr. » (page 356)
« D’ici un mois, l’Allemagne entretiendra donc en permanence sous les armes environ 900.000 hommes.  » (page 358)
« Ainsi, dès l’entrée en vigueur de la conscription obligatoire, l’Allemagne disposera d’une armée active à peu près aussi nombreuse que celle des Soviets. Elle aura atteint l’un des principaux objectifs qu’elle se proposait dans son effort gigantesque pour restaurer sa puissance militaire. » (page 358)

Dans ce contexte général, où la France trouverait-elle la place qu’il lui convenait d’occuper ? Alliée de l’Union soviétique, ou offerte à l’appétit démesuré d’une armée allemande manifestement faite pour aller dévorer un bien plus gros gibier qu’elle ?...

Cette question-là, André Pironneau refuse de se la poser. Dans l’article qu’il publie le 9 avril 1935 à la une de L’Écho de Paris, il en revient à la promotion de la solution prônée par Charles de Gaulle, et remède à tous les maux engendrés par la géopolitique européenne du temps…
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« La réforme militaire par création du corps spécialisé sera la preuve et le symbole de l’union réalisée sous le signe du bon sens. Nous attendons l’initiative de ceux qui ont qualité pour la prendre, à savoir les hommes d’État. Mais le temps presse, le Destin n’attend pas. »

L’Allemagne hitlérienne non plus.

Pour en savoir plus sur le présent travail, veuillez suivre ce lien...
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/

Michel J. et Christine Cuny




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