André Pironneau pris dans l’impasse de la « petite armée de métier » de De Gaulle… (81)
Alors que le chef de bataillon de Gaulle était en passe d’atteindre le grade de lieutenant-colonel (25 décembre 1933), l’un de ses futurs égaux rédigeait, pour Le Petit journal (1er décembre), un article qui posait directement la question agitée par la Revue politique et parlementaire quelques mois plus tôt : Devant l’Allemagne réarmée - Faut-il créer une armée de métier ? »…
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« Des esprits très distingués, comme le commandant de Gaulle et mon vieux camarade et ami A. Pironneau, voient la solution du problème dans la création en France d’une petite armée de métier. »
Cette façon de qualifier ce que nous avions pris pour un redoutable instrument apte à sauver la France ne peut manquer de nous glacer… Le lieutenant-colonel Magne venait-il de tout démolir en une seule phrase ?... Reprenant la redoutable distinction que les deux compères avaient si clairement mise en avant, il la formule à sa façon :
« Ils ajoutent que la guerre de masses, visant à un écrasement total de l’adversaire, est une éventualité à laquelle aucun peuple ne se résoudra, qu’il faut donc gagner les premières batailles avec des effectifs restreints, mais de qualité. »
Lui-même s’y range sans la moindre difficulté. Mais une armée de métier, même petite, cela pourrait finir par coûter très cher. Et voici donc sa première objection à la proposition mirifique de Charles de Gaulle :
« Je sais bien qu’en France le recrutement d’une armée de volontaires serait difficile, en raison du standard de vie des ouvriers et des paysans. La crise économique atténue en ce moment cette difficulté ; mais malgré tout, on trouve surtout des candidats à l’aventure dans les troupes coloniales, des candidats aux carrières militaires en tant que carrières d’officiers et de sous-officiers ; mais une armée de métier doit vivre avec des soldats de métier, bien logés, bien habillés, bien nourris, mais soldats et célibataires. Elle doit tenir garnison en France et de préférence dans l’Est. Tout cela séduit peu les jeunes gens. »
Nous verrons, par la suite, comment De Gaulle va balayer ce redoutable problème et le transformer en un mouvement d’adhésion confinant au plus bel enthousiasme juvénile…
Côté dimension des performances possibles de cette petite armée elle-même, le lieutenant-colonel est passablement mesuré :
« Aussi bien les plans des protagonistes d’une armée professionnelle sont-ils limités. Il ne s’agit pas de remplacer l’armée nationale par une armée de métier ; il s’agit simplement d’organiser cinq ou six divisions pour compléter notre couverture actuelle insuffisante. Tandis que celle-ci tiendrait la ligne fortifiée d’Alsace-Lorraine, cette « avant-garde » mobile de soldats affermis, de techniciens, se porterait au secours de la Belgique, en face ou sur les flancs de l’envahisseur, et je ne nie pas qu’elle ne puisse y jouer un rôle intéressant. Mais… ce ne serait tout de même qu’un rôle de couverture, que du temps gagné. »
C’est un peu ce que De Gaulle avait lui-même fini par admettre…
Et nous voici retombant déjà sur les… masses…
« La bataille importante resterait donc, dans un délai assez court, le lot de l’armée nationale, de ses divisions de réserve. »
Conclusion de cet expert qui en vaut bien d’autres :
« Je crois qu’il faut pouvoir gagner rapidement la première bataille : mais, pour la gagner, il faut au moins six cent mille hommes, trente divisions de bonne qualité. Cette armée de première ligne, le recrutement national peut nous la donner. »
Cinq jours plus tard (6 décembre 1933) – et dans L’Écho de Paris, cette fois -, André Pironneau s’apprête à relever le gant… Il fait d’abord la sourde oreille…
« Il ne s’agit nullement, comme nous le ferait dire volontiers le très distingué chroniqueur militaire du Petit Journal, notre ancien chef et notre ami le lieutenant-colonel Magne, de remplacer l’armée nationale existante par une armée de métier, forte en qualité et réduite en nombre. »
Aurait-il écrit autre chose que ce qu’André Pironneau croit bon de souligner ici ?
« L’ « armée de métier » venant compléter l’armée nationale par ce qu’elle lui apporte de puissance permanente et de qualité, voilà ce qui nous semble attirant dans cette formule. »
Oui : de quel prodige le promoteur de De Gaulle tire-t-il cette notion de « puissance permanente » ?
De ceci, que l’armée de métier est déjà là, si l’on veut tout d’abord considérer la question de ses effectifs…
« En effet, sur un total d’effectifs atteignant pour la métropole et les possessions extérieures 480.000 hommes, il y a, présentement, 300.000 militaires de « métier » qui se décomposent ainsi : 27.000 officiers, 106.000 militaires de carrière, 110.000 indigènes, 37.000 gendarmes et gardes mobiles, 20.000 légionnaires étrangers. Par contre, les « appelés » sont simplement au nombre de 180.000 hommes, dont la moitié seulement, soit 90.000, sont en toute période de l’année instruits et pratiquement utilisables. Ajoutons encore que les premiers projets à venir vont s’efforcer de recruter 15.000 « spécialistes » et qui seront autant de nouveaux militaires de métier. »
Réglée, l’affaire des effectifs…
« Mais si les effectifs qualifiés existent déjà, il n’en va pas de même pour le matériel moderne, qui, lui, fait défaut dans une dangereuse mesure. »
En veut-on la preuve ?...
« Alors que le budget total se monte à sept milliards, il ne revient en tout et pour tout que 300 millions, somme dérisoire, pour créer les engins modernes absolument indispensables. »
Première cible à viser… Les membres des troupes indigènes… « dont 50.000 sont déjà stationnés en France ».
Mais voici qu’André Pironneau scie lui-même un peu la branche sur laquelle il avait assis rien moins que… Charles de Gaulle :
« L’excès des gens de métier, si rarement aperçu, ne saurait non plus être résorbé par une décision brutale, beaucoup parmi ces derniers bénéficiant d’un statut protecteur. Mais qu’au moins tant de sacrifices financiers consentis soient utilisés avec le maximum de profit, et pour le plus grand bien de l’armée nationale elle-même, déchargée, au profit de véritables corps de choc, des missions spéciales qu’elle n’est pas apte à remplir et qui même l’embarrassent dangereusement. »
Au fond de l’affaire…
« Il est cependant une règle qui doit servir de base rigoureuse et nous guider désormais : favoriser partout les effectifs français, rechercher ceux-ci dans les éléments les plus aptes de la nation et les moins coûteux pour le budget, c’est-à-dire dans la génération des jeunes hommes de vingt à vingt-cinq ans, qui, aux prises avec les difficultés de la vie, seraient heureux, dans bien des cas, sous quelque forme qu’on l’envisage, de trouver asile dans les rangs de leur armée, à l’extérieur comme à l’intérieur de la métropole.
Cette méthode saine permettra de mettre le terme indispensable à l’inflation des gens de métier ou des troupes indigènes. Et les ressources ainsi récupérées pourront être affectées plus utilement aux besoins en matériel. »
Tout cela manque manifestement de souffle… Décidément, il nous tarde de voir l’extravagant De Gaulle opérer lui-même ses grandes manœuvres… de contournement de la difficulté.
Pour en savoir plus sur le présent travail, veuillez suivre ce lien...
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/
Michel J. Cuny

