Approche critique de la disruption
Co-fondateur de BDDP, une des agences françaises les plus talentueuses des années 80, puis patron du réseau américain TBWA à partir de 2001, Jean-Marie Dru publie un ouvrage en 1996 sur la “disruption”, une méthode de brainstorming que le publicitaire entend élever au rang de théorie marketing, voire de stratégie d’entreprise. Une ambition à l’évidence démesurée.
La disruption ne veut pas se limiter à la publicité. Elle ambitionne plus largement de refonder le marketing. Le président de TBWA s’en explique dans une interview à l’Express en 2003 : “les méthodologies marketing ont peu évolué. Elles datent d’une époque consumériste où l’on pensait qu’il fallait ‘répondre aux attentes des consommateurs’ (…) On sait pourtant que le consommateur ne peut dire que ce qu’il connaît déjà, mais on n’en tient pas compte, et on continue de mener les mêmes études de marché, avec les mêmes vieux modèles. Les professionnels du marketing sont très conservateurs. Souvent, ils n’utilisent cette discipline que pour grimper dans les directions générales de leurs entreprises, sans jamais avoir créé ou lancé un nouveau produit ni une nouvelle idée. Ce métier est devenu très fonctionnarisé. Ce conservatisme est flagrant en France.” (4) La charge est rude pour ceux qui sont à la fois des clients et des interlocuteurs importants des agences de publicité. Jean-Marie Dru s’abstiendra d’ailleurs de revenir sur ce point dans “La publicité autrement” et se limitera à préciser que, lors des journées de la disruption, “nous trouvons toujours quelque chose : une idée de nouveau produit, une façon innovante d’imaginer la gamme, un mode de distribution inattendu, etc”.
A y regarder de plus près, la disruption pourrait bien reposer sur une banalité – tout acte de création repose sur une rupture – ou sur une philosophie qui, au contraire, n’a rien d’évident : le caractère impérieux et bénéfique de la rupture.
Rien ne dit que sur un plan stratégique, le changement pour le changement proné par la disruption soit la solution aux problèmes des entreprises. Jean-Marie Dru affirme que “dans un contexte mouvant, les marques, pour rester pertinentes, doivent se placer en situation de transition permanente”. Mais il ajoute presque aussitôt que “la clé du succès tient à la capacité de tracer la fine limite entre ce qui doit être changé et ce qui ne doit pas l’être” (5). Du changement oui, mais pas tout le temps ni sur tout, mais du changement à bon escient. En termes plus directs : la rupture n’est pas forcément la panacée.
Même sur un plan créatif, on peut s’interroger sur l’efficacité d’aller systématiquement à l’encontre des “conventions”. En admettant que cela soit toujours souhaitable (ce qui reste là encore à démontrer), la publicité a-t-elle réellement les moyens de changer les mentalités ? Jean-Marie Dru en est convaincu : “face à un problème donné, [la disruption] consiste à faire la chasse aux idées reçues, afin de mieux les mettre en pièce au travers d’une idée nouvelle”. Mais rien dans les études n’étaye cette possibilité. Et d’autres professionnels ne partagent pas forcément cette vision de la publicité. A commencer par Philippe Michel qui était même convaincu du contraire.
(1) "La stratégie de disruption" strategique.blogpost.com ; (2) idem (3) "Les vertus de la disruption" - L. Le Diagon - Agoravox- 23/08/06 (4)“Non la pub n’est pas l’art du mensonge” – Interview de Jean-Marie dru – L’Express 4/02/3003 ; (5) La publicité autrement – Jean-marie Dru, p. 211
