mercredi 27 août 2014 - par Daniel Salvatore Schiffer

Arnaud Montebourg à l’école philosophique de Saint Augustin

Ils ne sont guère si nombreux les ministres, au sein de la République Française, à avoir des lettres, encore moins des lettres philosophiques, si ce n'est théologiques. Arnaud Montebourg, impétueux ministre de l’Économie, du Redressement productif et du Numérique, vient de démontrer ce lundi 25 août 2014, lors de sa très médiatique démission de ce poste dans le Gouvernement de Manuel Valls (http://www.dailymotion.com/video/x24jc71), qu'il appartenait précisément, du moins en apparence, à ce genre, trop rare de nos jours, d'érudits.

Car c'est carrément à l'autorité spirituelle de l'un des plus anciens Pères de l’Église, Saint Augustin, né en l'an de grâce 354 et mort en 430, que ce socialiste convaincu qu'est pourtant le sieur Montebourg s'est paradoxalement référé, en le citant (certes approximativement) en cette très solennelle circonstance, pour justifier, du haut de son pupitre de Bercy, ladite démission et, par la même occasion, son indomptable liberté de parole : « la crainte de perdre ce que l'on a nous empêche d'atteindre ce que l'on est ».

 

LE DILEMME : ÊTRE OU AVOIR

C'est bien là, de fait, le dilemme, d'autant plus difficile à résoudre en ces temps de mondialisation financière, que doivent affronter tout homme et toute femme de gauche qui se respectent, a fortiori lorsqu'ils sont au faîte du pouvoir : être ou avoir !

Aurélie Filippetti, à l'instar d'Arnaud Montebourg, a, elle aussi, tranché dans le vif cette épineuse et surtout douloureuse question : elle a préféré privilégier sa « loyauté à (ses) idéaux » plutôt que sa « fidélité à la solidarité gouvernementale », ainsi que, également démissionnaire de son Ministère de la Culture et de la Communication, elle vient de le signifier par écrit, non moins officiellement, au couple de l'Exécutif, François Hollande et Manuel Valls (http://fr.scribd.com/doc/237654287/Lettre-ouverte-d-Aurelie-Filippetti-a-Francois-Hollande-et-Manuel-Valls-lundi-25-aout-2014).

On admirera donc là l'honnêteté intellectuelle tout autant que le courage politique, pour reprendre les termes de Montebourg lors de sa propre allocution, face à pareille décision, aussi noble qu'ardue : ils en sortent tous deux grandis, tout comme Benoît Hamon, ministre de l’Éducation nationale, qui a refusé, lui aussi, de trahir, en cette pénible affaire, ses idéaux de socialiste.

 

ETHIQUE DE RESPONSABILITE ET ETHIQUE DE CONVICTION

Davantage : c'est là l'heureux et très estimable retour, en la circonstance, des valeurs morales au sein de l'arène politique et, plus précisément encore, de ce que Max Weber, grand sociologue allemand ayant vécu à la charnière des XIXe et XXe siècles, prônait, dans un essai ayant pour emblématique titre « Le Savant et le Politique  », avec ce qu'il appelait conjointement, tel un insécable binôme conceptuel, l' « éthique de responsabilité » et l' « éthique de conviction » !

Car le François Hollande d'aujourd'hui, c'est peut-être effectivement, en tant que Président de la République, l'incarnation de l' « éthique de responsabilité » avant tout, conformément à ce qu'il nomme d'ailleurs lui-même son fameux quoique nébuleux « pacte de responsabilité », mais sans plus désormais, chose éminemment regrettable, l'indispensable « éthique de conviction » pour la compléter, tout en l'équilibrant, adéquatement.

 

UNE AUSTERITE AUSSI ABSURDE QU'INJUSTE

A méditer, de ce point de vue-là, la sévère mais opportune critique émise par Arnaud de Montebourg, lors de sa déclaration du 25 août 2014, à propos de cette sacro-sainte austérité que n'a de cesse d'imposer Bruxelles à l'Europe : elle se révèle, en théorie comme en pratique, aussi absurde qu'injuste.

Absurde, sur le plan économique, dans la mesure où ses effets s'avèrent contre-productifs, sinon exactement contraires, avec une probable récession et même une possible déflation, aux buts escomptés initialement.

Injuste, au niveau social, dans le mesure où elle fait payer au peuple, alors même que les banques et autres instituions financières continuent à s'enrichir de manière éhontée, une crise dont il n'est en rien responsable ni coupable.

 

CARENCE DE DEBAT DEMOCRATIQUE

Quant à l'ambitieux Manuel Valls, trop peu enclin au débat démocratique pour être un socialiste digne de ce nom, son nouveau rôle de Premier Ministre lui aura déjà fait perdre toute chance, en cinq mois à peine depuis qu'il a été propulsé à Matignon, de devenir ce Président qu'il a toujours rêvé d'être, et pas seulement, à voir ce zèle mêlé d'outrecuidance qu'il affiche péremptoirement dans la plupart de ses interventions politiques, en se rasant, chaque matin, devant son beau miroir.

Saint Augustin, comme vient de le proclamer avec verve et panache, Arnaud Montebourg, a raison : « avoir » et « être » s'avèrent souvent incompatibles, bien au-delà du seul plan philosophique. Ainsi, à force de vouloir conserver à tout prix le pouvoir, en se soumettant systématiquement au diktat économique de ce Léviathan des temps modernes qu'est l'actuelle Union Européenne, Hollande et Valls y auront finalement perdu, tels Faust en ses pactes avec le diable, leur âme et, avec elle, ce socialisme qu'ils prétendent incarner, par on ne sait quel miracle ou subterfuge, envers et contre tout !

Car, à l'inverse de ce que préconisait mon cher Oscar Wilde en ce petit mais précieux (et injustement méconnu) opuscule d'inspiration anarchiste, voire utopique, qu'est « L'âme de l'homme sous le socialisme  », il n'y a guère de place, dans le socialisme hollando-vallsien, pour l'individualisme, ni même, à voir l'expéditive manière dont Montebourg s'est vu éjecté de son siège, les trop fortes têtes, surtout en coup de gueule.

 

UNE NOUVELLE TRAHISON DES CLERCS

Bref : il s'agit aussi là d'une certaine façon, appliquée cette fois à la sphère politique et non plus intellectuelle, d'une nouvelle « trahison des clercs », pour reprendre le titre d'un ouvrage resté célèbre de Julien Benda et prolonger ainsi surtout, quoique dans un tout autre contexte, le langage ecclésiastique, sinon encore augustinien, lui-même.

Mais, qu'à Dieu (c'est le cas de le dire avec Augustin, évêque d'Hippone !) ne plaise : au moins les choses, entre Montebourg et Hollande, se seront-elles ainsi, et peut-être définitivement, clarifiées. Car il est par trop évident que le premier ne portait guère dans son cœur, le méprisant même ouvertement, le second. Qui ne se souvient, en effet, de cette fameuse réplique d'Arnaud Montebourg proférée, en direct sur le plateau du Grand Journal de Canal Plus (http://www.ina.fr/video/3264252001017), lorsqu'il était le porte-parole de Ségolène Royal durant la présidentielle de 2007 : « Ségolène Royal n'a qu'un seul défaut, c'est son compagnon », avait-il alors fanfaronné, avant de se voir aussitôt suspendu par l'intéressée, en faisant directement allusion là à François Hollande (lequel, par ailleurs, ne lui en a jamais vraiment tenu rigueur - c'est tout à son honneur - à voir la bienveillance avec laquelle il a accepté, par la suite, sa nomination à la puissante fonction de Ministre de l'Economie) ?

 

DERNIER ECLAT D'HEROÏSME DANS LA DECADENCE DU SOCIALISME A LA FRANCAISE

Conclusion ? Ainsi, s'il est exact que le flamboyant mais imprévisible Arnaud Montebourg, c'est le coup d'éclat permanent, il est encore bien plus vrai que ce dandy de la politique pourrait dès lors faire sienne cette historique sentence de Charles Baudelaire en sa définition du dandysme telle que la livre son « Peintre de la vie moderne  » : le « dernier éclat d'héroïsme dans les décadences », fût-ce, en l'occurrence, la décadence du socialisme à la française !

 

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

 

*Philosophe, auteur de « Philosophie du dandysme – Une esthétique de l'âme et du corps  » (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde  » (Gallimard – Folio Biographies), « Manifeste dandy  » (François Bourin Éditeur).



9 réactions


  • chantecler chantecler 27 août 2014 21:24

    Oui, bon : on peut discourir à l’infini .

    Ca permet de masquer ce fait essentiel : nos politiques , devenus politiciens , n’ont que très peu de pouvoir réel et de marges de manoeuvre .
    (je ne suis pas certain que ce soit nouveau mais auparavant c’était davantage masqué .)
    Aujourd’hui faudrait être aveugle pour en douter ..

    Donc ils ne font que suivre des feuilles de route écrites par d’autres .

    Et baratiner le populo , qui est parfois électeur quand on le sonne , pour lui faire avaler les couleuvres et à leurs ministres leurs chapeaux .

    Mais bon : vaut mieux être ministre que SDF .

    D’autant qu’en plus qu’il en faut des ministres et des PR .

    Alors l’idéal c’est les plus moins pires .  smiley


    • Henrique Diaz Henrique Diaz 30 août 2014 00:29

      Non je pense que vous vous trompez Chantecler, comme beaucoup de gens avec vous. Le discours sur l’absence de marges de manœuvre des politiques est un secret de polichinelle, je l’entends depuis 30 ans, mais il ne sert qu’à donner un opportun sentiment d’irresponsabilité des politiques au pouvoir. Opportun pour ces politiques évidemment, puisqu’il permet de les reconduire invariablement, même si la couleur de leur boutons de chemise peut quelque peu changer. C’est comme ça en fait depuis Mitterrand : ceux comme Garaud, Juquin ou Mélenchon et quelques autres qui proposent de redonner à la politique le pas sur l’économie sont taxés d’irresponsables, mais au final le bon populo finit par juger irresponsables les politiciens « sérieux » qu’il a cru bon d’élire. Faut dire qu’au final, s’il fallait admettre l’évidence que les politiques se lient eux-mêmes les mains pour laisser le pouvoir financier augmenter sa main mise sur les peuples, histoire de permettre à leur parti de recevoir quelques dividendes, il faudrait admettre que c’est le peuple lui-même qui est responsable de cette mascarade morbide.


  • Captain Marlo Fifi Brind_acier 28 août 2014 07:12

    Certes, Montebourg ne fait qu’exprimer une évidence pour n’importe quel économiste :
    l’austérité, prônée par l’ Allemagne + la dette à 3% du PIB ne peuvent mener qu’à la récession.
    D’où une baisse des rentrées fiscales qui ne permettra pas de retrouver l’équilibre budgétaire...
    Le malade mourra guéri.


    Mais le but de tout ce micmac n’est pas l’équilibre budgétaire, c’est d’en finir avec les règlementations du droit du travail et les Etats providence.

    C’est le but de l’ UE et de l’euro : ficeler ensemble des pays, leurs enlever leurs droits régaliens, en particulier sur la monnaie, et les obliger à « une révolution conservatrice » contre les peuples et leurs acquis. C’est ce qui s’est passé sous Thatcher, et qui va s’appliquer en France. Pour cela Thatcher a détruit les Syndicats anglais.

    Pour la zone euro, l’euro a été inventé exprès pour arriver au même résultat.
    « L’euro, une stratégie délibérée. » article du Guardian

    C’est Robert Mundell, son créateur qui l’explique. Il cherchait comment en finir avec les législations gouvernementales et le droit du travail. Car pour lui, en Europe, il était très difficile de licencier les travailleurs. La solution : l’euro.


    « L’euro fera véritablement son travail quand la crise aura frappé. Le retrait du contrôle du Gouvernement sur la monnaie (comprenons, l’impossibilité de dévaluer pour ajuster la monnaie aux économies), empêchera les politiques monétaires et budgétaires KEYNESIENNES PAR LES VILAINS PETITS ELUS, pour sortir une nation de la récession. »

    Pour Mundell, le but n’était pas de faire de l’ UE une puissante unité économique unifié, mais de faire comme Reagan et Thatcher : « une révolution conservatrice », comprenons, revenir au 19e siècle.

    « Et quand une crise arrivera, les Nations économiquement désarmées, n’auront plus comme solution que de dérèglementer le droit du travail, privatiser en masse les entreprise d’état, réduire les impôts et envoyer les Etats providence aux égouts. »


    Voilà, nous y sommes.
    C’est le Gouvernement Hollande - Valls- Macron, qui va applique les directives de la Commission européenne pour revenir au 19e siècle. ( Deux Young Leaders + un pro israélien, au service de la mondialisation bienheureuse)

    Montebourg remet en cause l’austérité, l’euro fort, mais ne remet en cause ni la construction européenne, ni l’ euro. Il croit encore que l’ UE & l’euro pourraient fonctionner autrement, et ne demande pas du tout d’en sortir.

    La « compétitivité des entreprises » à l’exportation, dont on nous rebat les oreilles, est plombée par l’euro, pas par le Droit du travail. Démonstration en 5 minutes.

     


    • christophe nicolas christophe nicolas 29 août 2014 15:33

      Effectivement c’est de la stratégie avant d’être de l’économie. Ceci dit, si on divise le coup de l’énergie par 10, on résout rapidement les problèmes de dette de tout le monde, il suffit de prendre la différence pour rembourser la dette, une partie pour l’état et une partie pour les citoyens... De plus en sortant de l’Europe et en retrouvant le plein emploi, tous les équilibres se restaureraient vite.


      J’estime les gains à attendre au moins d’un facteur 10 dans tous les domaines, alors les marges de manœuvre reviendront mais ça ne va pas dans le sens des stratégies décidées par certains.

  • Jean Keim Jean Keim 28 août 2014 08:36

    L’article dévoile inconsciemment un fait patent, nous ne raisonnons pas par nous même mais en fonction des « écoles » qui nous ont façonnés, En l’occurrence que l’homme soit énarque ou augustinien, il mènera son action suivant ses préférences et ses inclinations, l’ambition personnelle notamment est omniprésente en politique.


  • Dany romantique 28 août 2014 11:12

    A gauche il n’y aura pas d’autre choix pour les classes populaires que Montebourg en 2017 le seul qui aura une notoriété présidentiable et qui a une chance de passer au deuxième tour, pour changer la politique atlantiste. Aura t-il les couilles si il passe ? il a été porteur de la « démodialisation » donc on verra il faut juger sur pièce. Des petites erreurs de casting avec des cautions auprès du pragmatiste du FMI et.. mme Lagarde, brrrrrr ! il ne faut plus recommencer ça. Le nominal c’est Jaurès jusqu’à De Gaulle. Pas des ex- ripoux. 

    Il devra faire des stratégies d’alliance avec la gauche radicale comme le FDG, les écologistes (expurgés de ConBendit), les chevénementistes et le NPA (qui trouvera que le chevalier blanc nest jamais assez blanc) et d’autres s’ils le veulent (Sapir/ Berrurier en économie, Larrautourou, Assélineau et toutes les bonnes volontés compatibles) sans oublier les syndicats qui auront une dernière chance de se refaire.
    Ce mec a toujours redressé la tête il faut le reconnaître, en essayant de faire bouger Hollande. Déjà dans l’affaire Florange et la sidérurgie française : peine perdue. C’est bien que Hamon et Fillipetti se soient aussi positionnés contre. On attend ça depuis longtemps, trois Ministres qui disent merde c’est inespéré, c’est pas mal du tout. !! et..ça refile la pêche. Ceux qui font parti du gouvernement actuel sous l’emprise du MEDEF sont tous à conspuer. Des socio-traites envers les classes populaires.

    Sans illusions bien sûr, il faudra lui donner sa chance, ce serait « quand même » plus alléchant qu’Hollande 2012, non ? Il n’y a pas à faire la fine bouche : il aura à faire face à Vals, l’agent américano-sioniste pour le PS social libéral (détricôteur des acquis sociaux) ou le trio Jupé/Fillon/Bayrou (que des avatars de l’austérité de mme Merkel) ou... Marine Lepen (mais là ça ferait bizarre non ?!!). 

    • Captain Marlo Fifi Brind_acier 28 août 2014 18:08

      Dany,
      Montebourg nous a surtout enfumés, en nous faisant croire que dans l’ UE et l’euro, on pouvait réindustrialiser la France...


      La perte de la maîtrise de la monnaie, des frontières et du contrôle des capitaux expliquent la fin de l’industrie française, en particulier l’article des Traités qui interdit le contrôle des capitaux.

      Si la France avait été un pays souverain, Mittal n’aurait pas pu acheter Arselor.

      Vous pouvez toujours attendre que l’ UPR signe un accord quelconque avec des Partis européistes...
      Les seuls qui demandent clairement la sortie de l’ UE, de l’euro et de l’ OTAN, c’est le PRCF et le M’PEP, et c’est tout.

  • Fergus Fergus 28 août 2014 11:58

    Bonjour, Dany.

    La question qui se pose est la suivante : doit-on souhaiter l’échec de Valls pour que la gauche véritable ait une chance d’être entendue ?

    Car si tel n’est pas le cas, autrement dit si les voyants économiques repassent au vert d’ici à 2016, fût-ce avec les outils libéraux d’un trio Valls-Sapin-Macron, alors Valls prendra un ascendant déterminant au sein du PS. Et les Français, qui ne cessent de dériver toujours plus vers la droite, entérineront le fait qu’il est un héritier de Blair ou de Schröder et qu’il fallait en passer par là.

    Personnellement, je reste évidemment persuadé que cette orientation désormais assumée vers un libéralisme décomplexé est une calamité pour les acquis sociaux. Mais je ne suis qu’un électeur parmi des millions d’autres. Nous verrons...


  • soi même 28 août 2014 14:14

    Arrêtez de prendre c’est homme pour un saint, c’est un politique et il a la même tare de tous les politiques, tirer la couverture à lui !


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