« Au nom d’Allah, on les tue » : ces paroles que nous ne devrions plus banaliser
Il y a des phrases que l’on entend et auxquelles on finit par ne plus prêter attention. Elles surgissent au milieu d’une manifestation, dans une cour de lycée, sur les réseaux sociaux ou dans une vidéo devenue virale. On les attribue à la colère, à l’immaturité, à la provocation. On hausse les épaules et l’on passe à autre chose.
C’est précisément ainsi que les choses les plus inquiétantes finissent parfois par devenir ordinaires.
Dans une vidéo tournée devant le lycée de Clichy, un jeune émeutier scande cette phrase : « Au nom d’Allah, on les tue. » Il ne s’agit pas d’une formule ambiguë. Il invoque explicitement Dieu pour justifier la mort de ceux qu’il désigne.
Faudrait-il simplement sourire devant l’excès d’un adolescent ? Considérer qu’il s'agit d'une provocation sans importance, d'une parole lancée sous le coup de l’excitation et qui ne mérite pas davantage d’attention ?
Je ne le crois pas.
Qu’il soit parfaitement clair : rien ne permet de dire que ce jeune homme est un jihadiste, ni qu’il deviendra un terroriste, ni même qu’il ait réellement l’intention de passer un jour à l’acte. Ce serait lui prêter des intentions que nous ne connaissons pas. Mais cette prudence ne doit pas nous conduire à commettre l’erreur inverse, qui consisterait à considérer que ses paroles ne signifient rien.
Car les mots ont aussi une fonction sociale. Ils permettent de tester les limites, de mesurer les réactions et d’évaluer jusqu’où l’on peut aller.
C’est ici que se trouve, à mes yeux, le véritable sujet.
Ce qui m’inquiète n’est pas seulement la phrase prononcée par ce jeune homme. C’est ce qu’elle révèle d’une certaine culture de l’intimidation qui semble gagner du terrain chez une partie de notre jeunesse. Une culture dans laquelle le rapport de force devient progressivement la manière ordinaire de régler les conflits : celui qui crie le plus fort impose sa loi, celui qui menace fait reculer l’autre, et celui qui refuse de céder doit apprendre à supporter les conséquences.
On commence par provoquer. Puis on menace. On constate la réaction. Si personne ne résiste, on recommence un peu plus loin.
C’est ainsi que les frontières reculent.
Ce qui était impensable hier devient simplement choquant aujourd’hui. Ce qui était choquant finit par être considéré comme une provocation parmi d’autres. Et ce qui était hier encore une limite infranchissable devient finalement une réalité avec laquelle il faudrait apprendre à vivre.
C’est ce mécanisme de banalisation qui devrait nous préoccuper.
Il serait évidemment absurde de prétendre qu’un adolescent qui prononce une phrase aussi violente est déjà un terroriste en puissance. Mais il serait tout aussi naïf de considérer que l’absence de passage immédiat à l’acte rend la menace insignifiante.
Une société sérieuse ne devrait pas attendre que le sang coule pour découvrir qu’elle avait laissé s’installer un climat dans lequel certaines paroles étaient devenues acceptables.
L’intimidation fonctionne précisément parce qu’elle cherche à mesurer la résistance de celui qui se trouve en face. Que va-t-il faire ? Va-t-il répondre ? Va-t-il protester ? Va-t-il porter plainte ? Ou va-t-il, comme cela arrive de plus en plus souvent, préférer se taire pour éviter les ennuis ?
Celui qui menace observe alors le résultat.
S’il rencontre une opposition ferme, il comprend qu’il existe une limite. S’il ne rencontre rien, il peut être tenté de repousser cette limite.
Il ne s’agit pas de prétendre que chaque menace conduit mécaniquement à la violence. Ce serait évidemment faux. Mais il faut avoir suffisamment de lucidité pour comprendre que la violence ne surgit pas toujours brutalement de nulle part. Elle peut être précédée par une longue période durant laquelle les intimidations, les insultes et les menaces ont progressivement été normalisées.
Et c’est précisément pour cette raison qu’une phrase comme « Au nom d’Allah, on les tue » ne devrait pas être balayée d’un revers de main.
Car le passage à l’acte au nom de Dieu n’est malheureusement pas une invention théorique.
Nous savons ce que l’idéologie jihadiste a produit au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et ailleurs. Nous savons ce qu’ont été les attentats, les massacres, les assassinats et les persécutions commis par des organisations se réclamant du jihad. Nous avons encore en mémoire les massacres du 7 octobre 2023, commis par le Hamas et d’autres groupes armés, au cours desquels des civils israéliens ont été massacrés.
Nous savons également ce qu’a été la décennie noire en Algérie, lorsque des groupes islamistes armés ont plongé le pays dans une violence d’une ampleur considérable et massacré des populations civiles.
Il serait donc pour le moins étrange de considérer comme dépourvue de signification toute invocation de Dieu pour justifier le meurtre.
Mais il faut également savoir raison garder.
Cette inquiétude ne justifie évidemment aucun amalgame entre islam et terrorisme. Elle ne permet pas davantage de considérer les musulmans de France ou d’Europe comme collectivement responsables des paroles d’un adolescent. Des millions de musulmans vivent leur foi pacifiquement et n’ont évidemment rien à voir avec l’idéologie jihadiste.
C’est précisément parce qu’il faut refuser les amalgames qu’il faut être capable de regarder le problème en face lorsqu’il se présente.
Le véritable sujet n’est donc pas de savoir si ce lycéen est déjà un jihadiste. Nous n’en savons rien.
Le véritable sujet est beaucoup plus dérangeant : comment en est-on arrivé au point où un adolescent peut scander publiquement « Au nom d’Allah, on les tue » sans que cette phrase provoque immédiatement une réaction à la hauteur de sa gravité ?
Pourquoi avons-nous pris l’habitude de chercher systématiquement une excuse à ce qui devrait, au minimum, nous alerter ?
Il est jeune. Il était énervé. Il voulait provoquer. Il ne le pensait probablement pas. Ce n’était qu’une manifestation. Ce n’était qu’une vidéo.
Toujours la même mécanique : expliquer, relativiser, contextualiser, minimiser.
Jusqu’au jour où il devient impossible de minimiser.
Une démocratie libérale n’a évidemment pas vocation à contrôler les pensées de ses citoyens. Elle n’a pas davantage à transformer chaque adolescent provocateur en ennemi intérieur. Mais elle a le devoir de fixer des limites claires lorsque la menace, l’intimidation ou l’appel au meurtre entrent dans l’espace public.
Car une société se juge aussi à ce qu’elle refuse de banaliser.
Et c’est peut-être là que se trouve le véritable danger. Pas dans l’idée que ce jeune homme serait déjà un terroriste. Rien ne permet de l’affirmer. Le danger réside dans la possibilité qu’une partie de notre jeunesse puisse progressivement considérer comme normales des paroles qui, il y a encore quelques années, auraient suscité une indignation immédiate.
Une civilisation ne s’effondre pas nécessairement en une nuit.
Elle peut aussi reculer par petites touches, par accommodements successifs, par silences et par renoncements. Une limite franchie sans réaction devient une limite qui n’existe plus vraiment. Une intimidation tolérée prépare parfois la suivante. Une parole violente devenue banale ouvre la voie à une parole plus violente encore.
Alors non, « Au nom d’Allah, on les tue » n’est pas une phrase anodine.
Et il n’est pas nécessaire d’attendre que quelqu’un passe à l’acte pour comprendre qu’elle constitue déjà un signal d’alarme.
La question que nous devrions nous poser n’est finalement pas seulement : « Que voulait dire ce jeune homme ? »
Elle est aussi, et peut-être surtout : « Que sommes-nous encore capables de considérer comme inacceptable ? »
Car le jour où une société ne réagit plus à l’appel au meurtre, même lorsqu’il est présenté comme une simple provocation, ce n’est pas seulement celui qui parle qu’il faut regarder.
C’est la société qui l’écoute qu’il faut interroger.


