Barbaresques : les maîtres musulmans d’un million d’esclaves européens
Imaginez une nuit d'été en 1575, au large des côtes espagnoles. La mer est calme, presque trop. À bord de El Sol, un galion marchand, l'équipage somnole sous les étoiles. Soudain, un bruit sourd : des galères surgissent des ténèbres, leurs rames battant l'eau en silence. Des silhouettes armées bondissent à bord, sabres étincelants sous la lune. Cris, sang, chaînes. Parmi les captifs traînés dans les cales puantes, un jeune soldat, blessé à la poitrine, nommé Miguel de Cervantes. 5 ans de captivité l'attendent à Alger, une épreuve qui inspirera son Don Quichotte. Mais pour des milliers d'autres, anonymes, ce sera l'oubli total, la mort lente dans les bagnes ou les harems.
Pendant plus de 350 ans, du XVIe au XIXe siècle, les côtes européennes ont tremblé devant ces prédateurs sans pitié venus d'Afrique du Nord. Les corsaires barbaresques – d'Alger, Tunis, Tripoli, et parfois Salé au Maroc – n'étaient pas de vulgaires pirates, mais des guerriers organisés, sous l'égide ottomane, qui vivaient de rapines et d'esclavage. Leurs raids fulgurants ont capturé des centaines de milliers d'Européens. peut-être jusqu'à un million, selon les estimations les plus sérieuses. Une traite humaine effacée des mémoires collectives, éclipsée par d'autres horreurs plus "politiquement correctes" à rappeler aujourd'hui.
Les ombres de la mer : qui étaient ces corsaires impitoyables ?
Pas de simples bandits errants, non. Ces États barbaresques formaient une machine de guerre bien huilée, mi-autonomes, mi-vassaux de l'Empire ottoman. À leur tête, des figures légendaires comme les frères Barberousse – Arudj et Khayr ad-Din –, des aventuriers berbères qui conquirent Alger au début du XVIe siècle et en firent une forteresse imprenable. Puis vinrent Dragut, le "dragon de la Méditerranée", ou des renégats européens convertis à l'islam pour survivre ou s'enrichir : John Ward, un Anglais devenu Yusuf Raïs, ou Jan Janszoon, un Hollandais rebaptisé Murad Reis, qui mena des expéditions jusqu'aux confins de l'Atlantique.


Leurs galères, fines et rapides, étaient propulsées par des rameurs enchaînés, souvent des captifs chrétiens. Imaginez : des dizaines d'hommes nus, fouettés jusqu'au sang, tirant sur les rames sous un soleil implacable. Ces navires fondaient sur leurs proies comme des faucons, capturant bateaux marchands ou débarquant de nuit sur des villages côtiers vulnérables. Le sud de l'Italie, la Sicile, les Baléares, la Provence, le Languedoc... Partout, la peur régnait. Les habitants abandonnaient leurs maisons en bord de mer, fuyant vers les collines pour ériger des tours de guet qui, aujourd'hui encore, parsèment les paysages de Corse ou de Sardaigne, muets témoins d'une terreur ancestrale.

Ces raids n'étaient pas aléatoires. Ils visaient les points faibles : villages isolés, nuits sans lune. Une fois à terre, c'était le chaos – maisons pillées, feux allumés, habitants traînés hurlants vers les plages. Les plus chanceux mouraient vite ; les autres affrontaient un voyage infernal vers les marchés d'esclaves.

Le cauchemar de Baltimore : quand l'Irlande fut mise à sac en une nuit
Plongeons dans un épisode glaçant, presque surréaliste. C'est le 20 juin 1631, dans la petite baie de Baltimore, au sud-ouest de l'Irlande. Le village dort paisiblement, ses pêcheurs rêvant de mers calmes. Mais voilà que deux cents corsaires, commandés par ce même Murad Reis, débarquent sous couvert de l'obscurité. Pas un coup de feu : ils surprennent les gardes, envahissent les chaumières. En quelques heures, 107 âmes – des familles entières, femmes enceintes, enfants en bas âge – sont enchaînées et jetées dans les cales. Le village est laissé en cendres, quasi désert. Seuls 3 captifs seront rachetés plus tard, après des négociations interminables. Les autres ? Vendus à Alger, convertis, ou morts d'épuisement.

Ce n'était pas un cas isolé, loin de là.4 ans plus tôt, en 1627, Murad Reis avait osé frapper les îles Vestmann, au large de l'Islande : 400 Islandais arrachés à leurs fjords gelés, emmenés vers un destin torride et cruel. Des expéditions similaires touchèrent l'Angleterre, l'Écosse, les Pays-Bas. Même les côtes américaines, naissantes, n'étaient pas à l'abri. La Méditerranée, mais aussi l'Atlantique, devinrent des mers de péril, où tout voyageur risquait de finir en marchandise humaine.

Aux enchères comme du bétail : les marchés infernaux d'Alger
Arrivés à Alger, la capitale de cette traite impitoyable, les captifs étaient débarqués, hagards, couverts de sel et de plaies. Le marché aux esclaves – le "Badistan" – bruissait d'une foule cosmopolite : marchands turcs, juifs séfarades, acheteurs arabes. On les dénudait, inspectait leurs muscles, leurs dents, comme on le ferait pour des chevaux. Les hommes forts partaient ramer sur les galères ou bâtir des remparts sous les coups de fouet. Les femmes, souvent violées en route, finissaient domestiques ou concubines dans les harems des deys. Les enfants, malléables, étaient convertis à l'islam et élevés comme janissaires.

Écoutez les voix du passé : Emmanuel d'Aranda, captif belge en 1640, décrit dans ses mémoires des scènes à glacer le sang : des mères arrachées à leurs bébés, des hommes castrés pour servir d'eunuques. Vincent de Paul, futur saint catholique, fut lui-même esclave à Tunis en 1605 ; il en garda une haine viscérale et fonda des ordres pour racheter les captifs. Ces rachats, organisés par les Trinitaires ou les Mercédaires, coûtaient cher : des États européens payaient tribut pour protéger leurs marins, une humiliation qui dura des siècles.


Pourquoi cette horreur a-t-elle perduré si longtemps ? Parce que l'Europe, divisée par ses guerres intestines – Réforme, guerres de religion, rivalités coloniales –, peinait à s'unir. Des expéditions punitives, comme le bombardement d'Alger par les Anglais en 1816, finirent par briser cette machine, mais trop tard pour des générations perdues.

L'oubli sélectif : pourquoi on efface cette page sanglante de l'histoire ?
Aujourd'hui, qui parle de ces un million d'Européens – Italiens, Espagnols, Français, Grecs, même Scandinaves – réduits en esclavage ? L'historien Robert C. Davis, dans son ouvrage Esclaves chrétiens, maîtres musulmans (éditions Actes Sud), avance ce chiffre choc, basé sur archives et témoignages : entre 1500 et 1800, au moins 1 à 1,25 million de captifs. D'autres experts, comme Jacques Heers dans Les Barbaresques, tempèrent à 200 000 ou 800 000, mais le consensus est clair : des centaines de milliers, au bas mot.
Pourtant, silence radio. Cette traite ne cadre pas avec les récits dominants : maîtres musulmans, esclaves blancs chrétiens. Elle inverse les rôles habituels, gêne les discours sur "l'Occident oppresseur exclusif". Ajoutez que la conquête française d'Alger en 1830 – officiellement pour stopper la piraterie – servit de prétexte à la colonisation, et voilà l'histoire reléguée aux oubliettes, pour éviter les débats houleux.
Mais l'esclavage, cette plaie humaine, n'a jamais été l'apanage d'une seule civilisation. Il a ravagé partout : Afrique subsaharienne, Amériques, Asie. Les Barbaresques nous rappellent une vérité crue : la barbarie n'a pas de couleur, pas de religion attitrée. Elle frappe aveuglément, et l'oublier, c'est risquer de la répéter.
Des côtes vidées, des familles brisées, des vies volées : cette saga oubliée mérite qu'on la ressuscite, non pour attiser les haines, mais pour comprendre l'humanité dans toute sa noirceur. Et la prochaine fois que vous marcherez sur une plage méditerranéenne, imaginez les ombres de ces galères, toujours tapies dans les vagues.
Et pendant ce temps, le 24 décembre 2025, le Parlement algérien, aux ordres du pouvoir gérontocratique et militire, adoptait à l'unanimité une loi qualifiant la colonisation française (1830-1962) de "crime d'État" et de "crime contre l'humanité", réclamant excuses officielles, restitutions d'archives, décontamination des sites nucléaires et une "indemnisation complète et équitable" pour les dommages matériels et moraux. Un droit "inaliénable", dit le texte.

Curieux : pas un mot, dans ce long catalogue de griefs imprescriptibles, pour les centaines de milliers – voire plus d'un million – d'Européens enlevés, enchaînés, vendus, torturés ou convertis de force par les ancêtres de ces mêmes États barbaresques.

La mémoire sélective a de ces ironies : on criminalise un passé colonial quand il arrange, on oublie les chaînes quand elles étaient aux pieds des autres. L'Histoire n'est pas un menu à la carte. Si réparation il doit y avoir, qu'elle soit universelle... ou qu'on arrête de jouer à qui a le plus souffert.



