« Bismillah, c’est les ténèbres » — Islamophobie et lutte des classes
Ce slogan a déjà été repris, commenté et ruminé dans plusieurs articles d'AgoraVox, et j'en propose une tout autre lecture, qui aura au moins le mérite de ne pas avoir besoin d'une invasion pour s'expliquer.
Certains y reconnaissent, en effet, le signe de la submersion de la France par les Arabo-musulmans et réclament, pour sauver l'Occident, que l'on dise plutôt in nomine ordinis, « au nom de l'ordre » : voilà des défenseurs de la chrétienté qui, entre le Père et le préfet, ont choisi le préfet. Or, pour qui connait le latin, la formule qui correspond à Bismillah est in nomine Patris, c'est-à-dire, à quelques nuances trinitaires près, la même invocation, celle que ces gardiens de la civilisation murmurent chaque fois qu'ils se signent en croix. Ce n'est donc pas la langue qui les offusque, c'est l'accent. Ils aiment le latin comme ils aiment les langues étrangères : : mortes, et bien rangées. Reprenons depuis le début, lentement, à l'usage de ceux qui lisent avec le doigt.
« Bismillah, c'est les ténèbres. » Il a suffi de ces quelques mots, tirés d'une capture d'écran Snapchat où un certain « Mamadou » demandait à rejoindre un groupe de blocage de lycées, pour que la France se retrouve face à son miroir. Les lycéens ont aussitôt soupçonné un policier infiltré voulant « parler jeune », soupçon que la police n'a pas commenté et que rien n'a établi. Mais voyez ce qui s'est passé ensuite, car c'est là l'essentiel : la phrase n'a pas été rejetée, elle a été reprise. Les lycéens se la sont appropriée, l'ont brandie sur des pancartes, scandée dans les cortèges, jusqu'à Bruxelles, Bologne ou Milan. Elle est devenue virale, et elle l'est devenue pour se moquer de la police. La caricature qu'on avait fabriquée d'eux, ils l'ont retournée comme un gant, et plantée sur leurs banderoles. Ce n'est pas la première fois qu'un stigmate devient un drapeau. C'est la première fois qu'un faux jeune de banlieue fournit, sans le vouloir, son mot d'ordre à ceux qu'il visait.
Or la moquerie ne fonctionne que parce que la formule est un oxymore, et c'est ce qui la rend si parlante. Bismillah, « au nom de Dieu », est l'invocation qui ouvre chaque sourate du Coran, sauf une, et que le croyant prononce avant de manger, de voyager, d'entreprendre. Les ténèbres, dans la tradition chrétienne que la France a longtemps portée, sont le domaine du Diable, le règne du « prince des ténèbres ». Le nom de Dieu plaqué sur le royaume de l'Adversaire : on ne saurait mieux dire ce que l'on croit entendre quand un musulman prend la parole. Mais cet oxymore n'est pas dans l'islam, il est dans l'oreille qui l'écoute. Celui qui dit la basmala se réfugie d'abord en Dieu contre Satan : elle est, littéralement, le geste qui chasse la nuit. Qu'un catholique ouvre une cérémonie par « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », nul n'y devine la moindre obscurité. Qu'un musulman invoque le même Dieu, et l'on tend l'oreille. Une même invocation est lumière ici, soupçon là. En reprenant la phrase, les lycéens rient précisément de cela. Ils jouent de l'oxymore que le regard dominant a construit, et ils le renvoient à l'expéditeur : si Dieu et les ténèbres vont ensemble, c'est dans la tête de celui qui a écrit le message, pas dans la leur.
Mais la moquerie, aussi réjouissante soit-elle, dit quelque chose de très sérieux. L'auteur du message, quel qu'il soit, présumait que pour passer pour un lycéen de banlieue, il fallait d'abord avoir l'air d'un musulman : autrement dit, que l'on y lit d'abord un croyant, jamais un élève. C'est là le cœur de ce que l'on nomme, avec des pincettes, l'islamophobie : non pas d'abord une haine, mais un partage de l'écoute, qui décide d'avance qui parle en lumière et qui parle en ténèbres. Et c'est là que le prétendu choc des civilisations montre ce qu'il est. Rappelons ce que demandaient ces lycéens, puisque tout le monde l'a oublié. Le mouvement réclame des classes moins chargées, des bâtiments qui ne tombent pas en ruine, des professeurs absents que l'on remplace. Le 17 octobre, leur colère rejoint celle de la vie chère, et la journée s'achève dans certains des pires affrontements et pillages que le pays ait connus depuis des années. Ce que l'on présente comme une guerre des civilisations est une lutte des classes. Ce n'est pas un conflit de civilisations : c'est un conflit de classes, que l'on traduit en conflit de civilisations.
La traduction n'a rien d'innocent. De cette accumulation de revendications scolaires et sociales, quelle phrase l'espace public retient-il ? Pas « trop d'élèves par classe », mais Bismillah. Et les commentateurs de se précipiter : « l'islamo-gauchisme qui se fissure », titre un site, comme si un slogan de lycéens ne pouvait être que l'indice d'une cellule idéologique. Remarquez le mouvement : la demande de moyens devient affaire d'identité, l'identité devient affaire de religion, la religion devient affaire d'ordre public, et l'on termine là où l'on voulait arriver, c'est-à-dire au maintien de l'ordre, l'infâme in nomine ordinis que nous citions, bref, le mouvement n'est ni vu, ni entendu, tel un Jean-Baptiste, clamans in deserto. Rien n'a été répondu à la question posée. On a simplement changé de question. À quelques mois de la présidentielle, ce n'est pas un hasard : c'est un calcul. Tant que la colère sociale est lue comme une colère religieuse, elle ne menace ni le budget ni ceux qui le votent, et elle profite à tous ceux qui prospèrent sur le thème de l'ennemi intérieur.
Marx l'avait compris avant nous. Pour lui, la détresse religieuse est « d'une part l'expression de la misère réelle et, d'autre part, la protestation contre la misère réelle ». On ne retient jamais que l'opium du people, jamais la protestation. Or c'est elle qui compte. Un lycéen qui lance Bismillah au milieu d'un blocus pour des classes surchargées, c'est le soupir de la créature opprimée, certes, mais mis au service d'une revendication parfaitement terrestre. Le dominant tolère volontiers la protestation céleste, à condition qu'elle se taise sur terre. Ce qui l'inquiète, c'est que le ciel et la terre se parlent. Et Marx savait aussi comment on désarme une classe : en 1870, il note que l'ouvrier anglais hait l'ouvrier irlandais comme un concurrent, et que cette haine est le secret de l'impuissance de la classe ouvrière anglaise. Changeons les noms : l'ouvrier « de souche » d'un côté, l'ouvrier musulman de l'autre. L'islamophobie n'est pas seulement un racisme. C'est un instrument de division du travail politique, qui empêche la classe de se reconnaître comme classe.
Cette traduction a un nom. Il y a, dans la manière dont le débat public traite la question de l'islam, une posture intellectuelle très spécifique : on n'interroge pas des citoyens, on les commente ; on ne débat pas avec des individus, on les dissèque. Commenter, c'est parler de quelqu'un en sa présence, comme on parle d'un phénomène. Disséquer, c'est ouvrir ce qui ne vous répond plus. Le faux « Mamadou » n'est que la version comique de cette posture : un personnage écrit par d'autres, à qui l'on fait dire ce que l'on s'attend à l'entendre dire. Ce que j'y vois, c'est la résurgence d'un paternalisme d'un autre siècle, drapé dans les habits de la laïcité, et je le prends au pied de la lettre. La laïcité, qui devait garantir l'égalité de tous devant la loi, sert ici de tailleur à une vieille tutelle, celle qui sait mieux que vous ce que vous croyez, ce que vous devez porter, comment vous devez parler à Dieu. Ce n'est pas la laïcité qui est en cause : c'est l'usage qu'on en fait pour ne pas avoir à écouter. Et voilà la véritable crise : le spectacle d'une pensée qui a fait du mépris un outil de gouvernementalité, faute d'avoir encore quelque chose à proposer au monde. C'est exactement ce que les lycéens ont éprouvé. Ils demandaient des professeurs, on leur a répondu par un procès d'intention. Quand un pouvoir n'a plus de réponse sociale à offrir, il lui reste la leçon de morale, et le mépris devient sa politique publique.
C'est dans ce paysage que Trappes est arrivée. Vendredi 23 octobre, vers dix heures trente, un homme tire depuis une Clio grise à Trappes puis à La Verrière : un arrêt de bus, La Poste, un square, une station-service, une maison de santé. Un jeune homme de vingt-six ans est mort. Il y a des blessés, dont deux agents d'entretien et une fillette de douze ans, qui rentrait de la piscine, un foulard sur la tête. Le Parquet national antiterroriste a ouvert une enquête pour assassinat en relation avec une entreprise terroriste, avec circonstance raciste ou religieuse. Ce que l'on peut dire dès maintenant, c'est que l'on a tiré sur les petites gens, qui attendent le bus, qui se soignent, qui se déplacent à pied, une enfant. Il y a quelques jours à peine, « les ténèbres » faisaient rire sur Snapchat. Vendredi, elles avaient un calibre. Mortel.
Le tireur serait un Français de trente-neuf ans, inconnu des services de renseignement, et nul ne lui demandera de condamner quoi que ce soit au nom d'une quelconque « communauté », ce qui est très bien ainsi et devrait le demeurer. On n'a, en revanche, jamais cessé de demander à un « Mamadou » de se justifier. La responsabilité collective n'est un privilège qu'à sens unique.
Revenons donc à l'oxymore, pour le résoudre. Les ténèbres ne sont pas là où l'on dit Bismillah. Elles sont là où le budget n'arrive plus, où le professeur manque, où le plâtre tombe, oú l'on a jamais entendu parler de Grandes Ecoles, et là où, un vendredi matin, un homme armé a pu tirer pendant un quart d'heure. La contradiction n'est pas dans la phrase des lycéens : elle est dans la devise d'une République qui se dit fille des Lumières et qui laisse une partie de ses enfants dans l'ombre. Il existe d'ailleurs une autre basmala, que nous entendons chaque jour sans la reconnaître : quand un tribunal rend la justice, il la rend « au nom du peuple français ». C'est, elle aussi, une invocation, une phrase préalable à l'acte qui le place sous une autorité supérieure et lui promet la lumière. Reste à savoir qui, dans ce peuple, a le droit d'être entendu lorsqu'il parle en son nom. Ce n'est pas Dieu que l'on invoque dans ces cortèges. C'est la République que l'on somme de tenir parole.


