mardi 14 septembre 2010 - par

Chabrol ou la mort d’une illusion

Chabrol après Corneau. Quand les cinéastes disparaissent, ou même les acteurs, ou encore les chanteurs populaires, eh bien ce sont les louanges, les petites phrases élogieuses des responsables politiques, président, premier ministre, première opposante, tout le monde y va de son éloge funèbre et on trouve cela naturel. Pourtant, le philosophe n’entend pas les choses d’une même oreille. Il interroge les faits. Pourquoi cette célébration médiatique lorsque des cinéastes de renom disparaissent. Comme s’ils avaient compté dans la société, autant que des chercheurs, des hommes d’Etats, des inventeurs, des bienfaiteurs. Mais en vérité, ils ont compté, ces réalisateurs. Le cinéma offre des émotions aux spectateurs des salles obscures et dieu sait si l’esprit humain est avide de sensations, de représentations, de peinture sociale, de miroir du monde. On comprend alors pourquoi la mort des cinéastes, des acteurs ou des chanteurs, suscite tant d’émotions publiques car ils sont les médiateurs de la conscience collective, bien plus qu’un chercheur découvrant un procédé inédit capable de changer le quotidien. Une belle découverte a permis de développer la capacité de mémoire des disques durs informatiques, rendant possible des tas d’applications et notamment, la possibilité de charger les systèmes d’exploitation permettant d’utiliser Internet. Mais cette découverte, comme la plupart, sont le fait de collaborations dans des laboratoires et même si une figure nobélisée endosse la paternité, même si cela change le quotidien, cela semble tellement banal, ordinaire et même un droit de l’homme dans un système du progrès, que les acteurs de ce progrès ne sont pas regrettés lorsqu’ils quittent ce monde. Car l’invention leur survit. Par contre, quand un cinéaste quitte le monde, c’est un regard singulier qui s’en va et qui ne reviendra plus, pas plus que la figure d’un acteur avec lequel l’émotion publique a entretenu un long compagnonnage.

Mon idée de départ, c’était d’exprimer un ressentiment contre ces éloges funèbres et puis, la sagesse ayant repris son ascendant, pas de souci comme on dit. Même si je n’ai pas vu beaucoup de films tournés par Chabrol, je peux comprendre qu’une vision du monde qui se meurt soit considérée comme la bibliothèque symbolisant le décès d’un vieillard en Afrique. C’est une part de la vision du monde et donc de nous même qui s’en va quand un cinéaste nous quitte. Même si on peut s’agacer à tant d’attachement populaire vis-à-vis de personnes qui ne font que filmer, jouer, chanter. Nous sommes attachés à ceux qui manipulent notre esprit, notre conscience, nos émotions. Ils représentent le sang de l’esprit, cette vibration qui coule dans nos veines neuronales, agitant leur cortège de vision, de supervision, et même d’illusion. Le monde est fait aussi d’illusions et d’artifices mais nous sommes attachés à toutes ces illusions qui nous vont vivre tels des créatures en attente d’un supplément d’âme qui nous est fourni par ces maîtres de l’illusion et de la réalisation des scènes filmées, ersatz de nos vies non vécues, substances existentielles dealées un soir de pleine lune dans les salles obscures. Le cinéma nous vampirise avec notre complicité et nous sommes démunis quand le vampire s’éteint. Il n’y a plus de réalisateur pour pomper nos veines neuronales en les remplissant de cette drogue spirituelle qu’on appelle diffusion sur grand écran et que l’on sniffe face aux écrans tels des âmes titanisées par le spectacle sublimé des existences non réalisées, sauf par le réalisateur.

Cette émotion signifie donc que nous sommes drogués d’une vie que nous n’avons pas vécue et qui nous est offerte par procuration grâce aux magiciens de l’émotivité que sont les cinéastes, les acteurs, les chanteurs populaires dont on dit qu’ils interprètent des chanson à ou sans texte mais terriblement en phase avec le vécu ordinaire qui se trouve transfiguré par une voix, un scénario, une scène. La magie des saltimbanques de l’illusion produite à dose industrielle fait son effet. Mais il n’y a pas de junkies au réel puisque le réel de cette illusion s’en va finir au cimetière, remplacé par d’autres illusionnistes de talent. Ainsi va le monde. Les stars ont remplacé les saints. La différence étant qu’on prie les saints mais pas les stars. Preuve s’il en est que les gens ne sont pas dupes de l’illusion. Le monde du spectacle comme ectoplasme. Ainsi tranche l’ontologie des divines substances spirituelles. Les âmes éperdues pleurent les réalisateurs et c’est la loi sociologique, plus qu’anthropologique, qui s’exprime lorsque l’éloge d’un metteur en scène est elle aussi diligentée comme une mise en scène par les médias, preuve que le système des images peut tout récupérer et produire, sauf la vérité.



3 réactions


  • Massaliote 15 septembre 2010 10:55

    Chabrol, aspect méconnu Claudine Dupont-Tingaud : membre de l’OAS et protégée par Chabrol ! Et pan sur le bec des bienpensants de la part d’un homme qui savait sonder les coeurs. smiley


  • ZEN 15 septembre 2010 11:01

    Un manipulateur Chabrol ?
    Non , un artiste, un vrai !
    Un révélateur de l’humanité


    On ne le voyait pas tirer sa révérence si tôt et quitter aussi vite la scène d’un monde sur lequel il a jeté tout sa vie, un peu comme Balzac, un regard parfois cruel et acide, mais tendre et émouvant, corrosif et drôle, maître-es-ambigüité, du moins pour les films les plus réussis, ceux qui resteront.
    Une oeuvre à revoir, qui n’a pas pris une ride, comme Madame Bovary.

    __________Un esprit alerte de toujours jeune créateur , encore productif et facétieux, à la joie communicative, pratiquant gaiment l’autodérision, démentant l’idée que la vieillesse serait un naufrage.
    -Un oeil entraîné à disséquer au scalpel la nature humaine avec acuité, jusque dans ses aspects les plus ambigüs, les plus noirs parfois, côtoyant le crime, comme Dostoievski.
    -Une caméra, filmant la vulgarité avec grâce, sachant esthétiser les plus sombres aspects de la psychologie humaine, l’insoutenable parfois, ce que rarement nous osons regarder en face ou évoquer. Une esthétique de la représentation du pire, rendue possible par une distance curieuse, amusée parfois, indulgente souvent, sans morbidité ni complaisance, sans didactisme ennuyeux.
    -Un lecteur attentif de la complexité de l’âme humaine, du bal des pantins, de l’enfer qui nous habite parfois, la fleur du mal . Je est un autre...
    -Un homme qui savait donner aux femmes la place qui leur manquait, généreux envers tous ceux qu’il côtoyait, pas seulement sur les plateaux de tournage, qui ne se prenait pas au sérieux, ouvert aux critiques, du moins les plus pertinentes, celles qui ne confondaient pas réalité et fiction sur la réalité, libre sublimation esthétique.


  • Kalki 15 septembre 2010 11:15

    Dans l’abondance,

    nos rêves nous appartiennent.


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