lundi 29 novembre 2010 - par Caleb Irri

Changer de cadre pour changer le monde

Il y a la crise, les deux Corée et les affaires françaises. Il y a le problème des retraites, du chômage et de l’identité nationale. Il y a les paradis fiscaux, l’éducation, la santé. Il y a le choléra, l’obésité et le football. Il y a la justice, l’argent et le pouvoir. Quand on essaie d’y voir clair, on est perdu d’avance… ou presque. Face à tous les problèmes qui nous submergent dès qu’on en aborde un, on ne sait plus par quel bout commencer.

Et pourtant, dès qu’on en prend un à part, tout semble s’enchaîner : on part du problème des retraites et on touche rapidement à celui de la santé, du chômage. Par le chômage on arrive à l’identité nationale, par le football aux paradis fiscaux, par la santé à l’obésité. Avec le chômage on tombe sur l’éducation, la justice, l’argent. L’argent mène au pouvoir, aux affaires françaises, aux deux Corée. Comme ça, juste avec quelques exemples pris presque au hasard, on part d’un point complexe (les retraites), et on se retrouve à parler de la guerre, du capitalisme, des OGM, du monde entier.

C’est ça la mondialisation : une complexité infinie. Et tous les économistes, tous les sociologues, statisticiens, philosophes du monde, même avec la meilleure volonté possible, ne peuvent nécessairement pas trouver une solution à un problème défini (comme celui des retraites) sans se retrouver confrontés à un plus grand, immense, infini, celui du fonctionnement du monde dans son ensemble. Il est impossible qu’ils y parviennent car en appuyant sur un seul des leviers dont ils disposent(comme l’allongement de la durée de cotisations), ils transforment tout l’équilibre d’un système, par une sorte de ricochet dont la puissance irait croissant.

Ainsi fonctionne le monde d’aujourd’hui : on ne peut pas toucher à l’un des problèmes de notre système sans remettre en cause l’ensemble de ce système. Et c’est pour cela qu’il est si difficile d’envisager des réformes à l’intérieur du cadre de ce système. Pour être véritablement cohérent, ce n’est pas au niveau national qu’il faut réfléchir, ni même au niveau européen, mais au niveau mondial. Ce sont les fondations d’un nouvel ordre mondial qu’il faut creuser, et nos “élites” ne s’y sont pas trompées. Pour autant, il ne faut pas croire que “leur” vision soit la seule alternative envisageable, et qu’à partir du moment où tout est à revoir, les peuples ont aussi leur mot à dire, leurs propositions à formuler. Comme on le voit avec des initiatives comme le “bankrun“, les peuples ont le pouvoir d’intervenir sur les décisions qui seront prises, car en définitive le système ne fonctionne que grâce à leur soumission à celui-ci : sans esclaves il n’y a plus de maîtres, c’est aussi simple que cela.

Mais une fois cette constatation établie, les choses se compliquent rapidement. Le fait qu’une majorité soit d’accord pour juger qu’il faut changer les choses ne signifie nullement qu’une majorité le soit sur les changements à apporter. Il faut certes qu’ils soient capables de se rassembler pour exiger des changements, mais quels changements ? par quel bout commencer ? comment s’y prendre pour démarrer une réflexion globale sans se perdre dans l’infinie complexité que j’évoquais au départ de ce billet ?

Les Etats Généraux sont certainement le meilleur moyen d’y parvenir, mais comment établir la méthodologie capable de satisfaire à la volonté du plus grand nombre, selon une représentativité “représentative”, sans “prosélytisme” politique ? lorsqu’on essaie de se pencher sur les problèmes à régler, on s’aperçoit que le capitalisme est le point central de cette réflexion, et qu’il dépend lui-même d’une conception idéologique de l’homme, de l’humanité dans son ensemble. On se retrouve, en étudiant son fonctionnement, empêtré dans les méandres de l’Histoire toute entière, et on redécouvre les anciens, Aristote, Platon, et tous les autres qui ont tenté depuis le commencement d’établir des règles justes et bonnes pour permettre la vie en société, ainsi que de rechercher à travers elle le bonheur pour chacun.

Mais aujourd’hui, les choses ont beaucoup changé, et les termes de cette vie en société, du bonheur, de la conception de l’homme se sont transformés. Les dangers qui menacent notre société aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec ceux d’autrefois, et les solutions à y apporter non plus. Il faut donc tout repenser, de la conception de l’homme à sa place au sein de la nature, de son bonheur et du “vivre ensemble”. Nous ne pouvons plus nous permettre de rester assis sur nos vieilles croyances, nos veilles conceptions obsolètes d’un monde fonctionnant comme avant. La question aujourd’hui n’est peut-être plus de savoir ce qu’il faut que nous fassions pour nous adapter à un monde qui nous échappe, mais celle de savoir de quoi nous disposons pour en reprendre le contrôle. Les outils technologiques que nous avons, les connaissances qui sont les nôtres, les ressources qui nous restent, les recherches qu’il nous faut entreprendre pour les utiliser au mieux. Il ne faut jamais oublier que ce ne sont pas les outils qui sont responsables de nos maux, mais la manière dont nous les utilisons.

Et si la science et les techniques ne permettent plus à tous de trouver un travail, il faudrait s’en réjouir au lieu de s’en lamenter. Car cela n’implique pas que la technologie est l’ennemie de l’homme, mais plutôt qu’elle offre l’occasion de réaliser les rêves de nos anciens. Aujourd’hui il n’est plus nécessaire de pratiquer certaines activités pénibles, et cela devrait nous satisfaire. Seulement pour en profiter, il faut apprendre à se séparer du cadre nous imposant le travail comme seul facteur de développement social, pour l’envisager comme une contrainte dont nous pouvons nous séparer sans nuire à notre société. Et ce cadre, c’est le capitalisme. Quand on y réfléchit deux minutes, le point commun qui relie tous les problèmes entre eux c’est l’argent, qui empêche de partager le travail justement, qui empêche de sauver notre planète en danger, qui provoque les guerres et les famines, qui monte les hommes les uns contre les autres, qui pousse à les considérer comme des chiffres plutôt que comme des êtres humains.

Et si ce cadre a permis de faire fonctionner (plus ou moins bien selon les points de vue) les sociétés jusqu’à maintenant, il ne le permet plus. Le retournement auquel nous assistons ne pourra satisfaire ni aux amis du capitalisme, ni à ses ennemis. La confrontation est au bout du chemin, et les hommes n’en veulent pas, car elle n’est plus ni nécessaire, ni inévitable. En faisant sauter ce cadre, nous serions alors capables non pas de changer l’homme mais de le faire réfléchir autrement, en ouvrant ses perspectives créatrices sur des horizons nouveaux, dans lesquels la technologie ne serait plus l’ennemie du travail, où l’homme ne serait plus l’ennemi de la Nature, susceptibles de réconcilier les besoins et les désirs de l’un sans nuire à ceux des autres.

Pour changer le monde, il faut le regarder autrement, et sortir de ce cadre de pensée imposé par l’Histoire : il deviendra alors ce que nous voulons qu’il devienne.

Caleb Irri



2 réactions


  • Rémi Manso Manso 29 novembre 2010 18:29

    Comment se fait-il que dans un article qui prétend donner des pistes pour « changer le monde », il ne soit pas fait référence au premier problème qui se pose à l’humanité, à savoir son surnombre ?

    La Terre ne peut accueillir de façon pérenne que 4 à 5 milliards d’habitants, nous sommes dores et déjà 7 et devrions passer à 9 d’ici 40 ans et tout ceci est passé sous silence. 
    Est-ce volontaire, ou bien notre auteur est-il victime du fait que nos élites, anthropocentrisme oblige, ne l’ont jamais averti de l’existence du problème ?

  • caleb irri 29 novembre 2010 23:14

    @ Manso

    bonjour,

    pardonnez-moi mais j’y fais référence ici : http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/de-malthus-aux-decroissants-en-84452


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