Charles Alloncle, l’important n’est pas le rapport
Le rapport de la commission sur l’audiovisuel public a fait des vagues, peut-on dire. Un débat très loin des enjeux réels du budget de cette institution. Cette réalité doit donc nous inciter à réévaluer notre compréhension de l’histoire de cette commission qui en fera la marque d’une époque.

L’audiovisuel public représente au final peu de moyens1. Quatre milliards d’Euros, quelques milliers de salariés et le rapport Alloncle propose d’économiser un milliard sur ce budget. Par comparaison le déficit public de l’état français2 s’établit à cent vingt-quatre milliards d’Euros pour plusieurs millions de fonctionnaires.
Cet écart de plusieurs ordres de grandeur inciterait à ramener la commission Alloncle à sa juste valeur matérielle : un chiffre après la virgule !
Cet enjeu matériel mineur interdit de considérer la commission à cette aune. Nous devons donc l’évaluer sous l’angle symbolique pour en juger la valeur. Sur ce plan, les accusations de populisme sur le déclenchement de la commission ne peuvent pas être évacuées d’un revers de main. Le groupe de monsieur Ciotti demande cette commission suite aux révélations de l’Incorrect qui avait révélé des enregistrements de deux journalistes de France Télévision que le lectorat a interprétés comme une intervention dans le champ politique. Autrement dit qu’au lieu de respecter la neutralité attendue du service public, ces journalistes se positionnaient comme chargés de formater l’opinion et l’élection.
Ces prises de position avivaient le mécontentement d’une partie de la population qui considérait qu’un groupe sociologique avait pris en main le service public pour imposer un programme politique dans lequel elle ne se reconnaissait pas.
Par exemple, ce terme de populisme : le sentiment que le peuple est exclu de l'exercice d'un pouvoir par ailleurs coupé des réalités.
Les médias l’ont connoté d’une manière péjorative, comme si critiquer les élites constituait un crime. Oserions-nous rappeler la phrase de Beaumarchais dans le mariage de Figaro ?
"Qu'avez-vous fait pour tant de biens ?"
Il est exact que les œuvres de Beaumarchais pavèrent le terrain de la révolution et ceux qui sont en haut de la pyramide sociale n’aspirent peut-être pas à voir leur valeur pesée au trébuchet ? De facto, une partie du peuple de France se sent dans cette situation et l’installation de connotations sur des termes comme populiste, complotiste3, aggrave ce sentiment d’être méprisé.
La demande de commission reposait là-dessus : un moyen d’égratigner quelques figures jugées trop arrogantes et d’en récolter les bénéfices politiques pour un parti coincé entre les LR et le Rassemblement National.
Un calcul un peu minable qui assura les premières audiences de la commission.
Pire, on pouvait penser que le sujet bénéficierait d’un support médiatique dans le cadre d’un conflit entre milliardaires possesseurs de médias. Comme le disait un député LR à BFM4 :
Si vous êtes ambitieux aujourd'hui à droite ou à l'extrême droite, c'est un sujet très porteur. Vous savez que vous allez faire la tournée des plateaux des médias Bolloré et qu'on va vous encenser pendant des jours", reconnaît auprès de BFM un député LR.
Bref, une chasse aux voix et à l’exposition médiatique ! Une manœuvre politique comme il y en eut tant.
Seulement, plusieurs choses vont donner une nouvelle dimension à cette commission : Le comportement de nombreux responsables de France télévision et celui de Charles Alloncle, miroir inversé l’un de l’autre.
Soyons galants, commençons par les dames et donc la patronne de France Télévision. Madame Ernotte est déjà intervenue dans les médias. Par exemple, pour ses propos contre les mâles blancs de plus de 50 ans trop nombreux, selon elle à France télévision5. Une violente polémique avec Patrick Sébastien s’ensuivit. Elle mit la patronne du groupe en porte-à-faux avec une partie du public de l’animateur et de beaucoup de personnes qui s’estimèrent attaquées dans leur identité.
De même, la tendance de la dame à se considérer comme la représentante de la démocratie à laquelle ses journalistes contribueraient a, comme nous l’avons vu énerver. Elle se voulait le rempart contre la désinformation et les influences extérieures6.
Une claque pour ceux des Français qui considèrent que, justement, l’information délivrée par France télévision n’est pas fiable. Ils sont priés de la fermer, car critiquer les journalistes de France télévision serait attaqué la démocratie. Dire que certains croyaient que la démocratie consistait à laisser les citoyens mettre un bulletin dans l’urne en fonction de l’intime conviction du citoyen. Mais, apparemment, ceux qui ne croient pas en Delphine Ernotte et ses journalistes fragilisent la confiance dans les institutions. Qui a donné un mandat de police politique à cette dame ?
Elle arrivait donc devant la commission d’enquête avec ce passif, mais, lorsqu’elle fut interrogée sur les comptes, elle s’est permis de faire la leçon au rapporteur. Par exemple7 :
Ou encore d'Arnaud Ngatcha, directeur des opérations spéciales de France Télévisions, élu adjoint d'Anne Hidalgo à la mairie de Paris, en cumulant "deux emplois à temps plein". "Si vous voulez que tous les élus locaux perdent leur boulot, voient leur rémunération baisser, changez la loi", lui a objecté Delphine Ernotte, tout en lui reprochant de "jeter des gens en pâture".
Plaît-il ? Madame Ernotte est interrogée par une commission d’enquête de l’Assemblée nationale occupée à accomplir sa mission de contrôle de l’administration et elle se permet d’en critiquer les méthodes ? Pire, de renvoyer au législateur la responsabilité de la gestion d’un cas qui se produit à quelques pas de son bureau ? La loi n’impose pas de s’en occuper, elle n’interdit pas non plus. Qui est en charge de la gestion des fonds alloués à France Télévision ? Apparemment, le législateur !
Si demain, vous êtes appelé devant un juge, lui reprocherez-vous sa manière de lire le droit ? Ou de lui expliquer son travail ? Non, mais le citoyen normal devant le juge n’est pas Delphine Ernotte devant une commission parlementaire.
Est-il utile d’en ajouter alors que beaucoup de Français reprochent justement à l’administration l’autonomie qu’elle s’est arrogée.
En face, il y eut en miroir l’attitude de Charles Alloncle. Poli, mais tenace, il insiste sur ses questions dans l’espoir d’obtenir une réponse à ses questions. Impardonnable lèse-majesté qui valut au rapporteur l’accusation d’instruire à charge le procès de l’audiovisuel public. En un sens, c’est vrai, il est désagréable de rendre des comptes et la commission n’a probablement pas été un moment amusant. Elle a certainement mobilisé les ressources du groupe pour fournir la documentation et certains administratifs ont certainement maudit Charles Alloncle ou la commission.
Soit, il est légitime pour un salarié de pester contre un surcroît de travail. In petto et en livrant ! Seulement, si madame Ernotte avait voulu échapper à la juridiction de l’Assemblée nationale, il existait une solution : monter son entreprise et vivre de ses clients ! Elle a choisi de travailler dans un média public et donc, elle avait l’obligation de fournir les réponses.
Comment le disait monsieur Chevènement, qui au moins avait une certaine cohérence : un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne. Madame Ernotte trouvait odieux que le parlement lui demande des comptes, mais elle a continué à percevoir son salaire payé par le contribuable !
Charles Alloncle était donc fondé à interroger sans réponses dilatoires ou critiques en réponse.
Constatons qu’aucune des deux ne lui fut épargnée !
Pourtant, il sut rester calme, courtois, mais mordant. Il résista aux pressions, aux menaces et mena le rapport à son terme, malgré des conditions très défavorables.
Crime de Lèse-majesté !
Là est la véritable mesure de cette commission. Pas le rapport dont les effets demeureront mineurs, mais la méthode Alloncle, la réaffirmation que le parlement peut et doit demander des comptes aux différentes institutions de la république pour justement enrayer les dysfonctionnements et surcoût.
Seulement, combien d’hommes politiques sont prêts à devenir Charles Alloncle ?
Peu à en juger par les déclarations faites contre lui par différents députés au moment du vote du rapport.
3Auriez-vous l’amabilité de m’envoyer le Suétone sans le complot contre Caius Julius César ? J’ai la version complotiste, j’aimerais la bonne, celle post 1984 ! Car bon, si César est mort victime d’un complot alors ceux-ci existent. Sauf à ce que l’ADN humain ait changé depuis la république romaine.
En réalité, la connotation sert à connoter négativement toute critique des élites dont le comportement relève plus du réseau que du complot façon association loi de 1901 avec président, secrétaire et trésorier, mais cette erreur sociologique mineure mérite-t-elle tant de torrents de boue ?



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