Chronique d’une mort annoncée pour les malheureux soldats offerts à la fureur allemande, du côté de Sedan, en mai 1940… (131)
19 mars 1940 – la Chambre des députés est réunie en comité secret. Le député Félix Grat monte à la tribune...
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k6547696n/f36.item.zoom

« Messieurs, vous connaissez, mais peut-être pas assez, l’état de nos avant-postes. À douze kilomètres en avant de la ligne Maginot, s’étend la mince croûte de nos avant-postes, petits gourbis où vivent des soldats pendant des jours et des nuits. » (page 85)
« Les avant-postes ont un double rôle à accomplir : tenir le contact et, en cas d’offensive, opérer leur repli. » (page 85)
Félix Grat est lui-même en… permission. Incessamment, il va repartir au combat… à l’endroit que nous lui voyons décrire ici, pour affirmer haut et fort :
« Une action ennemie, nous l’arrêterions, oui ; une action ennemie qui se déclencherait sur les lignes situées en avant de la ligne Maginot, oui, nous la briserions, mais avec nos poitrines ; nous la briserions surtout avec des corps d’hommes, nous la briserions surtout avec du combat d’artillerie, nous la briserions surtout avec la fleur de notre jeunesse. Nous sommes, il est vrai, en tant qu’effectifs, deux contre trois. Cela n’a pas d’importance. Pourtant, lorsqu’on est deux contre trois, on a un devoir, à tous les échelons, depuis le simple soldat jusqu’à vous, monsieur le président du conseil : c’est de préparer les retranchements qui permettent à ces deux hommes non d’en valoir trois par le courage – il les valent déjà – mais de valoir sans trop de pertes les trois qui sont en face de nous. » (page 85)
Daladier… M’entends-tu ?...
« Nous n’avons pas, monsieur le président du conseil, toutes les munitions ni tous les moyens qu’il nous faut pour nous battre. » (page 85)
« Oui, nous avons des cartouches ; oui, nous avons parfois assez de grenades, mais d’autres choses nous manquent. Capitaine de corps franc, chargé de protéger les relèves des régiments, je n’ai pas de fusées éclairantes, de ces fusées éclairantes qui nous suffiraient pour voir les patrouilles allemandes qui s’approchent de nous et pour tirer à coup sûr. » (page 85)
« Je n’ai pas de fusées éclairantes, j’en ai demandé à mon infanterie divisionnaire, à ma division, à mon corps d’armée, à mon armée. » (page 85)
« À l’armée, on m’a révélé la réalité : l’armée elle-même ne reçoit pas de fusées éclairantes. Il y en a un nombre – je n’ose pas le dire – ridicule pour une armée. » (page 85)
Paix blanche, ou défaite mûrement méditée, le député Félix Grat n’en a que faire...
« Mais ne serait-il pas plus commode qu’on nous donnât les moyens de combattre réellement ? » (page 85)
Comment n’a-t-il pas encore deviné qu’il ne s’agit que de perdre ? Manifestement, il ne fait que dresser le catalogue de la trahison en cours. Elle n’a d’autre visée que de faire couler les flots de sang nécessaires pour noyer l’impéritie criminelle et dûment assumée du Gouvernement et du Haut-État Major :
« Un autre déficit grave est celui qui concerne les grenades V.B. Dans nos unités d’infanterie, nous devons avoir le lance-grenades, appareil parfait, précis, excellent. Seulement, le lance-grenades 37 n’est pas dans toutes les unités. Mon régiment d’infanterie d’active, division A, n’a pas de lance-grenades. Peu importe. Nous avons – et les anciens de la guerre le connaissent bien – le tromblon V.B. qui rend de grands services et qui est l’arme la plus dangereuse, la plus efficace dans le combat d’avant-poste. Nous l’avons et les hommes s’en servent merveilleusement. Seulement, nous n’avons plus ou presque plus d’obus V.B. On n’en fait plus, puisqu’on doit avoir le lance-grenades. Mais puisque nous n’avons pas le lance-grenades, alors qu’on nous donne le moyen de nous battre avec les armes que nous avons. » (page 85)
Oh, certes...
« Nous arrivons à faire pour le mieux avec ce que nous avons. Mais il y a des moyens qui nous manquent, qui nous donneraient moins de peine dans le combat et qui, peut-être, auraient épargné la vie de quelques petits, qui sont tombés, précisément parce que ces moyens manquent parfois. » (page 85)
Changeons de rubrique, et retrouvons toujours des manquements qui deviennent peu à peu lancinants :
« J’en viens, maintenant, à une autre déficience dans nos régiments d’infanterie ; c’est celle du matériel automobile. » (page 85)
« Nous n’avons dans mon régiment d’infanterie, régiment d’active, division A, que 35 p. 100 du tonnage qui nous est réglementairement alloué, déjà insuffisant pour nos besoins. Je me permettrai simplement de lire la fin d’un rapport qu’adressait l’officier chargé de ces questions :
« À noter que plusieurs camionnettes sont immobilisées pour réparations au premier degré ; que la majeure partie du matériel, dont certains véhicules datent de 1928, est en état d’usure telle que les besoins du régiment ne peuvent plus être assurés. » Messieurs, lorsqu’un soldat qui a conscience de ses responsabilités écrit que les besoins d’un régiment d’infanterie de première ligne ne peuvent plus être assurés, il sait ce qu’il dit. » (page 85)
Il sait aussi ce que lui et ses petits camarades risquent...
« S’il y avait des manœuvres à faire, croyez-vous qu’on pourrait facilement combler ces vides ? Non. » (pages 85-86)
Et voici venir une part essentielle des troupes commandées par le général Huntziger du côté de Sedan :
« […] je passe aux divisions B, qui ne sont pas, comme on le dit parfois, des divisions qui n’ont rien à faire, mais qui sont destinées à nous remplacer lorsque nous aurons trop de tués. Dans ces divisions, monsieur le président du conseil, les déficiences sont plus grandes encore. » (page 86)
« Seulement, dans ces divisions, vous le savez ou vous pouvez le savoir, il n’y a pas ou il n’y a presque pas de canons de 25 antichars, de mortiers de 81, de chenillettes, et le matériel automobile est dans le même état lamentable que celui de nos unités. » (page 86)
Et pour finir...
« [S’agissant de l’aviation] Les groupes d’observation des corps d’armée sont dotés d’appareils très souvent anciens, qui ne permettent pas des actions profondes sur les lignes. » (page 86)
« La défense antiaérienne a, elle aussi, des déficiences graves. » (page 86)
Ayant appris que le même Félix Grat aura été également présent lors du Comité secret de la Chambre des députés du 19 avril 1940, ouvrons le Journal Officiel à la bonne page… et la longue litanie reprend… dévoilant tout un système qui ajoute les malversations aux malversations...
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k65476972/f11.item
« Si l’on a pensé à construire la ligne Maginot en avant du bassin de Briey, on n’a malheureusement pas pensé, depuis des mois que la guerre existe, à établir devant le bassin de Longwy une ligne fortifiée suffisante pour que ce bassin soit à l’abri de toute surprise. » (page 106)
« La construction des ouvrages de protection n’est pas poussée assez rapidement. La ligne de fossés antichars n’est pas terminée. Je ne trahis pas un secret : les Allemands qui sont de l’autre côté de la frontière et les Luxembourgeois qui viennent en France peuvent se rendre compte de l’état d’avancement de ces travaux. Les petits ouvrages sont encore en construction. » (page 106)
« […] je parlerai maintenant, avec toute la brièveté désirable, de l’état de nos lignes de Lorraine, des avant-postes que j’ai vus et des troupes qui y combattent. » (page 106)
« Je dois même dire que c’est tout dernièrement seulement qu’on a amélioré suffisamment les pauvres abris qui servent à protéger les hommes des avant-postes. » (page 106)
« Ces abris sont constitués avec quelques rondins et une simple tôle ondulée. Grâce à l’héroïsme des hommes qui sont aux avant-postes, ils suffisent à arrêter les incursions allemandes, les coups de main. Ils forment une protection efficace contre les éclats de grenade, mais non contre une action sérieuse d’artillerie. » (page 106)
« Dans beaucoup de secteurs, on est obligé de constater qu’entre les avant-postes et la ligne Maginot, qui sert de ligne de repli définitif, il n’existe pas non plus les retranchements qui auraient dû être construits pour que le repli s’opère dans de bonnes conditions. On ne peut pas replier des troupes sur douze kilomètres. » (page 106)
« Malheureusement, sur notre front de Lorraine, les ouvrages qui auraient dû être faits et poussés avec rapidité n’ont pas été faits d’une façon suffisante. » (page 106)
« Là encore, comme devant Longwy, il n’y a qu’une ligne antichars à peine achevée et rien par derrière. » (page 106)
« […] n’avoir pas fait les retranchements suffisants, pendant des mois, constitue une grave faute que les gouvernements successifs auraient dû éviter. » (page 106)
« Je supplie la Chambre et je supplie le Gouvernement – car, ces faits, le Gouvernement les connaît – de prendre les mesures nécessaires. » (page 106)
« Pendant des mois et des mois, on a fait la preuve d’une négligence, qui est grave et qui peut être payée un jour ou l’autre par des centaines de vies humaines. » (pages 106-107)
Faisons maintenant un petit tour par le site de l’Assemblée nationale d’aujourd’hui...
https://www2.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche?num_dept=3557
« En 1939, bien que dégagé de toute obligation militaire, Grat avait demandé à reprendre du service comme capitaine de corps francs : il est cité une première fois dès le 14 mars 1940. Aussi, est-ce un homme particulièrement sensibilisé aux conditions de la « drôle de guerre » qui monta à la tribune de la Chambre lors des comités secrets des 19 mars et 19 avril 1940 pour dénoncer avec angoisse l'impréparation et le manque de défense sur le front de Lorraine : moins d'un mois plus tard, le 13 mai, il tombait en reprenant avec ses hommes la crête de Hetschenberg, à Volmerange-les-Mines, entre Longwy et Sierck. Il avait 42 ans. »
Il y avait seulement trois jours qu’Hitler avait lancé ses troupes à l’assaut (l’assaut !) de la « percée de Sedan »…
Pour en savoir plus sur le présent travail, veuillez suivre ce lien...
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/
Michel J. et Christine CUNY

